Eléments de philosophie

par

Les passions et les vertus

Le titre original de l’œuvre, Quatre-vingt-un chapitres sur l’esprit et les passions, montre amplement les objectifs que se fixait l’auteur au moment de la rédaction. Les passions tiennent en effet une place importante dans Éléments de philosophie. L’auteur s’applique dans ce traité à démontrer que les passions nombreuses et diverses de l’esprit contribuent à la construction du bonheur, autant qu’elles peuvent entraver la perception.

Ainsi, au nombre des passions dont il fait l’analyse, Alain énumère la passion du jeu, l’amour, l’ambition, mais également la peur, la colère, la violence et même l’avarice. Au sens d’Alain, les passions sont des mouvements de l’esprit qui gouvernent l’homme et sa perception du monde. À travers son traité, Alain procède à une clarification des passions.

Les passions sont définies comme des sentiments qui s’imposent à l’esprit, de sorte qu’ils tendent à altérer et gouverner le comportement. En disséquant leurs mécanismes, Alain met en lumière le caractère contraignant des passions. La passion du jeu par exemple ne trouve pas sa source dans le désir de gagner, de fuir l’ennui ou d’imiter ses semblables, elle est nourrie par le désir de tenter sa chance. Promptes et puissantes, les passions punissent en outre ceux qui leur résistent en leur infligeant des sentiments de regret.

Pourtant, l’analyse va au-delà du mécanisme des passions pour étudier leurs causes, ou plutôt leur cause commune. Alain introduit ainsi le concept de « jugement fataliste », un jugement qui prête à toute situation un avenir malheureux. Ce jugement, il le décèle dans chaque instant où l’on attend en craignant la fin malheureuse de nos démarches. Il le découvre encore dans les maladies imaginaires qui nous affligent. Même dans l’amour, dans la peur, et enfin dans la volonté de perdre et de se perdre dans le jeu, Alain perçoit le jugement fataliste.

« Par où l’on voit que l’appétit de mourir est au fond de toute tristesse et de toute passion, et que la crainte de mourir n’y est pas contraire. Il y a plus d’une manière de se tuer, dont la plus commune est de s’abandonner. La crainte de se tuer, jointe à l’idée fataliste, est l’image grossie de toutes nos passions, et souvent leur dernier effet. Dès que l’on pense, il faut apprendre à ne pas mourir. »

L’idée fataliste est donc le moteur des passions. Elle se trouve à leurs sources, elle les motive, et les termine également. L’idée fataliste peut être comprise comme une crainte de la fin – une crainte, non vérifiée et souvent infondée de la fatalité, qui pousse à chercher les moyens de s’y soustraire. La préoccupation principale de l’esprit serait donc la crainte d’une absence de contrôle sur nos propres existences – une crainte qui se manifeste donc à travers de nombreuses passions.

Hormis les passions, Alain porte son analyse sur les vertus humaines. Les vertus sont définies par Alain comme le fait de résister aux passions : « La vertu de l’esprit, en toutes choses, est d’écarter les passions par un choix et une disposition des paroles qui donnent à chaque chose sa juste importance, et, rendant petites les petites, laissent les grandes en leur proportion sans étonner. »Le courage, la sincérité, la justice, la sagesse ou même la grandeur d’âme sont des vertus qu’Alain encourage à cultiver. Ici, le traité d’Alain s’apparente à une exhortation à l’image de celle à l’œuvre dans les écrits de La Bruyère.

Il est important de souligner que, bien que l’argumentation d’Alain présente toutes les vertus comme étant des qualités souhaitables, les passions n’en sont pas pour autant négatives. Les passions, qui sont pour leur part inhérentes à l’homme, ne devraient pas être supprimées. La démarche de l’auteur vise plutôt à éduquer le lecteur de façon à lui fournir les outils pour maîtriser ses passions et les gouverner plutôt que d’être gouverné par elles. Il s’agit d’atteindre un équilibre souhaitable, entre passions et vertus, qui permettrait donc à l’homme de vivre selon les préceptes chers au philosophe.

« On n’apprend pas à avoir de l’esprit. La plus rare sagesse est dans ce gouvernement de la faculté pensante, qui ne peut aller sans une espèce de ruse. Le brillant jeu des passions crée cette apparence qu’un esprit cultivé doit toujours trouver des ressources, en toute occasion et pour tous besoins. Et ce n’est que trop vrai. L’esprit enchaîné trouve toujours des raisons et des répliques ; et l’intelligence est bonne à tout. Mais ce n’est pourtant que le désordre à son comble lorsque l’esprit se prête ainsi, comme un baladin, à des tours d’adresse et à des travaux de prisonnier. Il est pourtant bien à prévoir que, lorsque je pense, je ne suis pas attentif aux effets et aux conditions. On ne peut se voir penser et bien penser en même temps. C’est pourquoi il y faut un grand recueillement et renoncement, non pas une application en soi ni un effort, mais plutôt une fuite d’un moment, et un détachement de tout, qui font dire que le vrai observateur semble distrait et absent. »

La faculté de chacun à se libérer des passions qui enchaînent l’esprit, et à œuvrer selon sa propre volonté, deviennent aux yeux d’Alain les gages véritables du bonheur – un bonheur qui se trouve en tout un chacun, et qu’il n’est nul besoin d’aller rechercher ailleurs. À ce titre, il importe de se connaître soi-même et d’apprendre à connaître les autres sans se livrer à des pratiques que l’auteur traite de divination.

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