Le Côté de Guermantes

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Marcel Proust

Chronologie

 

1871 :Marcel Proust naît dans le quartierd’Auteuil à Paris. Son père, Adrien Proust, est un médecin hygiéniste renommé. L’enfant,comme l’adulte, aura une relation fusionnelle avec sa mère, Jeanne Weil,d’origine juive, qui lui transmet son goût pour la culture. La santé de Marcel Proust est délicate dès son enfance, il estnotamment asthmatique. Il entre aulycée Condorcet en 1882, mais multiplie les absences pour raisons de santé etredouble sa cinquième. Sa passion pour la lecture est cependant déjà affirmée,il lit notamment Hugo et Musset. Jeune homme, il fait ses premières armes dans desrevues littéraires, fréquente des salonset se gagne une réputation de snobisme. Il rencontre notamment Anatole France dans le salon del’égérie de celui-ci, Madame Arman de Caillavet, qui sera un modèle de MmeVerdurin, tandis que l’écrivain inspirera le personnage de Bergotte. Il étudieà l’École libre des sciences politiques et suit les cours d’Henri Bergson, soncousin par alliance, à la Sorbonne.

1894 :L’année de la publication de son premier ouvrage, Les Plaisirs et les Jours,Proust fait aussi la connaissance du compositeur Reynaldo Hahn, qui deviendra son amant et restera un ami proche jusqu’à la mort de l’écrivain. Cettepremière œuvre est mal reçue et l’auteur se bat même en duel avec Jean Lorrain, auteur d’une critique particulièrementsévère. Jusqu’à la parution de LaRecherche, Marcel Proust conservera l’imaged’un mondain dilettante,fréquentant les milieux de la grande bourgeoisie et de l’aristocratie dans lessalons des faubourgs Saint-Germain et Saint-Honoré. C’est son ami Robert de Montesquiou, auteur alorspublié, en quelque sorte son parraindans le monde, qui l’introduit dans les salons les plus aristocratiques. En1895 il obtient une licence de lettres. C’est aussi cetteannée-là qu’il rencontre Lucien Daudet,le fils cadet du grand écrivain, avec lequel il aurait eu selon le même JeanLorrain une relation sentimentale. Il commence la rédaction de JeanSanteuil, roman qui ne paraîtra qu’en 1952. La vie de marcel Proust estmarquée par le refus de fairecarrière ; il fera un stage de clerc de notaire, sera un temps attachénon rémunéré à la bibliothèque Mazarine, mais ce sera tout ; la situationde sa famille lui permet de se consacrer exclusivement à la vie mondaine, auxloisirs et à la littérature.

1900 : Àla mort de l’esthète anglais John Ruskin,Marcel Proust, qui s’intéresse beaucoup à ses ouvrages, entreprend de le traduire. Il a abandonné l’écriture de Jean Santeuil en 1899. Il visiteplusieurs lieux en rapport avec l’œuvre de Ruskin, parmi lesquels Amiens,Venise, Padoue, la Belgique et la Hollande. Il est accompagné dans ses voyages parplusieurs jeunes hommes. La Bible d’Amiens, écrite à partird’une traduction mot à mot de l’anglais de la main de sa mère, paraît en 1904, Sésame et les lys en 1906. Au fur et à mesure de son travailsur l’auteur anglais, Proust prend ses distances avec les théories esthétiquesde celui-ci, ce qui se ressent dans les longuespréfaces dont il accompagne les publications. En 1905, la mort de sa mère,deux ans après celle de son père, le laisse inconsolable. Ces deuils aurontcependant, peut-être, quelque chose de libérateur, puisque l’écrivain pourras’affirmer, dans sa sexualité y compris, comme il lui plaira.

1907 : Marcel Proustcommence le travail qui va mener à La Recherche du temps perdu, reclusdans une chambre tapissée de liège – il ne supportait pas le bruit –, au 102boulevard Haussmann où il a emménagé seul après la mort de ses parents et où ilrestera douze ans. Sa santé se dégrade encore ; il dort le jour et ne sortplus que rarement. Il s’agit d’un tournant dans sa carrière littéraire ;jusqu’alors, l’écrivain ne cessait d’hésiter, au gré d’une écriturefragmentaire, entre la critique et la fiction. La tentative d’essai queconstitue le Contre Sainte-Beuve, dont les cahiers ont été rédigés en 1908-1909,témoigne de ce balancement. La composition d’un roman est véritablement décidéeau printemps 1909. Les premières versions du premier et du dernier tome sontalors écrites concomitamment, et Proust rejette ainsi nombre des réponses auxquestions que se pose le narrateur au dernier volume, Le Temps retrouvé, ce quilui permet de réélaborer en trois mille pages son propre cheminement.

1913 :L’anecdote est très célèbre : Grassetpublie Du côté de chez Swann, le premier tome de La Recherche, après un refusde Gallimard émanant d’André Gide, qui exprima plus tard d’amers regrets.

1914 :Proust perd dans un accident d’avionson ami et secrétaire, AlfredAgostinelli, un jeune homme de vingt-cinq ans qu’il avait rencontré en 1907à Cabourg alors que celui-ci était chauffeur de taxi. C’est un des modèlesd’Albertine. Agostinelli avait cependant quitté Proust en décembre 1913, lessentiments de l’écrivain n’étant pas payés de retour. Cet évènement constituaune véritable crise sentimentalepour Proust, qui se montra prêt à tout pour faire revenir son ami auprès delui.

1919 :Marcel Proust reçoit le prix Goncourtpour Àl’ombre des jeunes filles en fleurs, deuxième tome de La Recherche, cette fois publié chez Gallimard.

1922 :Marcel Proust meurt dans le 16earrondissement de Paris d’une bronchite mal soignée, épuisé par ses travauxd’écriture. Il est inhumé au cimetière du Père-Lachaise. Les trois dernières sections de La Recherche paraîtront donc posthumément,comme le reste de ses œuvres non publiées.

 

L’art de MarcelProust

 

L’œuvre de Marcel Proust sesitue à cheval entre une littérature classique, dans la tradition de Balzac etFlaubert, et une littérature moderne, qui voit le récit prendre une dimensionmétaphysique, notamment de par la réflexion sur le temps que déploie l’auteur.Ce récit se démarque par sa chronologiebouleversée, la suppression del’intrigue, mais aussi le mélangedes genres : La Recherche oscille ainsi entre le poème, l’essai, le pastiche, les lettres.Elle apparaît comme une synthèse detout ce que l’auteur avait écrit auparavant, jusqu’aux préfaces à Ruskin. Pourparler de son travail autour de LaRecherche, dans sa correspondance, Proust a dit avoir usé d’un certain sensqu’il comparait à un télescope qu’il braquait sur le temps, et qui faisaitapparaître des phénomènes inconscients enfouis loin dans le passé.

Comme l’anecdote le rapporteassez, l’art de Marcel Proust est aussi un artde la « paperolle » – du nom des bouts de papier qu’il ajoutait àses manuscrits pour les compléter –, de la repriseincessante, que ce soit aux niveaux de la phrase, du paragraphe ou du canevasde La Recherche. En effet l’œuvreavait d’abord été conçue en deux tomes, puis en trois, etc. L’écriture deProust est donc marquée par l’inachèvement. Si l’œuvre a toujours été là,puisque Proust reprend sans arrêt un matériau préexistant, et jusqu’à destextes de jeunesse, elle est sans cesseremaniée et sa mort l’a en quelque sorte interrompue.

Entre Jean Santeuil et La Recherche,une différence majeure : l’ordre chronologique n’a pas encore étébouleversé dans la première œuvre, tandis que celui de la seconde est assujettiau travail de la mémoire involontaire,à la survenue de réminiscences, « momentsd’extase » qui rapprochent deux moments très éloignés, qui semblent extraire un moment du temps, et c’estde cet intemporel – lié à la poésie–, paradoxalement, qu’est issue la sensation du temps, que le temps est recréé.La Recherche est particulière carc’est une œuvre qui raconte, d’une certaine façon, sa propre histoire, sa proprecomposition, sa généalogie, en remontant jusqu’aux temps les plus reculés.

La variété des langages parlés par les personnages de La Recherche est particulièrement remarquable. Ils permettent eneffet de révéler des choses sur les personnages ou une atmosphère (la guerre,l’affaire Dreyfus), que n’a pas à prendre en charge le narrateur. On retrouveici l’art du pastiche de Proust, etune réutilisation des bons motsqu’il avait entendus dans le monde. Les personnages se trahissent ou exprimentleur évolution selon les mots qu’ils emploient. L’auteur comique se trouve dans cette dimension, son ironie aussi, de la même façon qu’on letrouvait dans Pastiches et mélanges.

Quand Proust se livre à desdescriptions d’un décor, il se situeloin de l’inventaire des naturalistes, qu’il a moqué dans ses pastiches. Chezlui chaque élément devient un personnage, qu’il s’agisse des aubépines, desclochers de Martinville ou des trois arbres d’Hudimesnil, ces éléments quirenvoient à une essence cachée, intemporelle, et qui nourrissent laréflexion de l’auteur sur la valeur del’œuvre d’art. Les lieux et les choses sont profondément liés à desdécouvertes ou des drames. Il faut se rappeler aussi du « côté de chezSwann » et du « côté de Guermantes », chacun ayant unesignification bien à lui, référant à un espace bien circonscrit de l’universmental du narrateur.

Le point de vue dans LaRecherche est remarquable. Les personnagessont décrits selon plusieurs perspectives et apparaissent changeants, recèlenttoujours une part d’ombre. De mêmel’opinion changeante du narrateurengendre un flou de ce qu’embrasseson regard, et qui est donné à voir avec ce filtre au lecteur. Certainspersonnages que retrouve le narrateur à un grand intervalle de temps semblent ainsiavoir changé du tout au tout, tels le baron de Charlus, devenu un vieillarddéchu, Gilberte de Saint-Loup, qui a peu de traits communs avec l’enfant Swann,ou encore Mme Verdurin, que l’on retrouve en princesse de Guermantes.

Le style de Proust est connu pour la longueur de sa phrase.Elle l’est en effet mathématiquement ; comprenant en moyenne trente mots,elle apparaît deux fois plus longue que chez les autres écrivains – on compte jusqu’àplus de cinq cents mots pour une phrase de « Combray ». Les incises permettent à Proust d’ajouter,au mouvement de reconstruction du monde, celui d’une recherche sur l’objet décrit, au gré notamment d’hypothèses et de comparaisons. Outre l’aspect de subordination de la phraseproustienne, sa fonction spéculative,sa mélodie, faite de cadences etd’harmonies imitatives, est notable. Le langage de Proust transforme aussiabondamment le monde à coups de métaphores,d’analogies qui rappellent l’art de Baudelaire, une de ses plus grandessources d’inspiration – un art que le narrateur apprend lui-même dans La Recherche auprès du peintre Elstir,et qui permet de révéler ce pays obscur qu’est le moi profond de l’artiste.

 

Regards sur lesœuvres

 

       À la recherche du temps perdu

 

À la recherche du temps perdu est un seul romandivisé en sept volumes, qu’onpourrait résumer grossièrement comme l’affirmationde la vocation d’un écrivain, l’histoirede sa sensibilité, mais aussi une réflexion sur le temps entre essai et poème, sur les souvenirs enfouis, la valeur de l’œuvre d’art. Eneffet l’œuvre d’art apparaît comme un instrument de la reconquête du temps, elledévoile et éclaircit la vraie vie, parvient à échapper au temps en même tempsqu’elle le préserve. Il s’agit aussi d’une description lucide des milieux de la bourgeoisie et de l’aristocratiede l’époque, qui a requis l’invention de cinq cents personnages étalés sur trois générations. LaRecherche est en outre une des premières œuvres à traiter ouvertement de l’homosexualité, qu’on qualifiait alors d’« inversion ».

Le narrateur qui dit « je » paraît être l’auteur – et ilest fait référence plusieurs fois au narrateur comme à un personnage nommé« Marcel » –, mais il fautnéanmoins faire une distinction entre ce« je » fictif et un « je » autobiographique. Le narrateurpar exemple n’est ni homosexuel ni juif, ce qui lui autorise une certainedistance du regard sur les motifs d’exclusion cloisonnant la société.

 

I. Du côté de chezSwann (1913) : Ce premiertome est divisé en trois parties. La première, « Combray », réunit des souvenirs du village où l’auteur passait ses vacances enfant, à Illiers, enEure-et-Loir. Il parle des chambresoù il a dormi, de la torture qu’était le coucherpour lui, cette séparation douloureuse d’avec sa mère, des balades faites dans les environs du village, des ses lectures de l’écrivain Bergotte. C’est cette partie quicontient le fameux épisode de lamadeleine, dont un morceau, trempé dans du thé, fait replonger le narrateurdans des souvenirs profondément enfouis. La deuxième partie, « Un amour de Swann », se concentresur les amours de Charles Swann, unami de la famille du narrateur, esthète raffiné, épargné par le snobisme, avec Odette de Crécy, une coquette. Apparaîtaussi le salon des Verdurinfréquenté par le couple, dont sont moqués les ridicules. Sa relation amoureusefait connaître des déchirements à Swann, dont le narrateur livre une analyse psychologique scrupuleuse. Ladernière partie, « Noms depays », évoque la frustration qu’a connue le narrateur enfant de nepouvoir visiter, en raison de sa santé,ces villes dont les noms le faisaient rêver. Il évoque à nouveau les chambresoù il a dormi, la rencontre de GilberteSwann, la fille de Charles, dont le narrateur a été très épris.

II. À l’ombredes jeunes filles en fleurs(1919) : Le narrateur fréquente la maison des Swann ; tout ce quitouche à eux le fait rêver. Il rencontre l’écrivain Bergotte qui le déçoit. Il se brouille avec Gilberte et sonsouvenir lentement s’efface. Avec sa grand-mèrele narrateur part en vacances à Balbec(ville correspondant à Cabourg) où ils fréquentent Mme de Villeparisis, dont il se lie avec le neveu, Robert de Saint-Loup. Il rencontreégalement Albert Bloch, un fils debourgeois juifs, au caractère affirmé, et l’étrange baron de Charlus. Le peintreElstir l’initie quant à lui à une certaine dimension et fonction de l’art. Les« jeunes filles en fleurs » sont un groupe d’adolescentes que rencontre le narrateur, et parmilesquelles se distingue AlbertineSimonet, pour laquelle il éprouve des sentiments.

III. Le Côté deGuermantes (1920-21) : Lafamille du narrateur s’installe dans un appartement de l’hôtel des Guermantes.Le nom de cette famille noble le fait rêver depuis qu’il est tout petit. Ilaperçoit la duchesse de Guermantes authéâtre où joue la Berma, tragédienne renommée (alter ego de Sarah Bernhardt)qui le déçoit. Il fait en sorte de croiser la duchesse lors de ses balades dansParis à tel point qu’il finit par l’importuner. Puis il rend visite àSaint-Loup en garnison à Doncières, espérant que ce membre de la famille desGuermantes l’introduira dans leur milieu. Il est aussi question de la maladie et de la mort de la grand-mère duhéros, qui l’affectent beaucoup, et des amourscompliquées de Saint-Loup avec une femme que le narrateur sait être uneancienne prostituée. Le statut de Marcel dans le monde s’affirme, il échange enfin avec la duchesse de Guermantes,qui se montre gentille avec lui. Le baron de Charlus continue de se montrerparticulièrement lunatique pour sa part, alternant reproches et marques debienveillance.

IV. Sodome etGomorrhe (1921-1922) : Cetome évoque l’homosexualité deplusieurs personnages : celle du baronde Charlus, qui a pour amant le giletier Jupien, et celle que le narrateursuppose à Albertine, sans pouvoir enêtre sûr. Il éprouve pour elle des sentiments irréguliers ; il en parlecomme d’« intermittences ducœur ». Il fait un deuxième séjour à Balbec, où l’absence de sa grand-mère, morte, se faitparticulièrement sentir. Il prévoit d’épouser Albertine, pensant la détournerde ses penchants lesbiens s’ils s’avéraient réels.

V. LaPrisonnière (1923) : Laprisonnière du titre, c’est Albertine, avec laquelle le narrateur vit désormaisà Paris. Comme un écho aux amours de Swann, il apparaît que le narrateur, aussisensible, éprouve les mêmes torturesamoureuses faites de méfiance et de jalousie. Il tente de tenir Albertine éloignée des jeunes femmesqui pourraient la tenter, et la fait escorter à cette fin par Andrée, une autredes « jeunes filles en fleurs » rencontrées à Balbec. Le narrateur aconscience qu’Albertine lui demeure en grande partie étrangère, conserve uneimportante part de mystère. À la fin du tome Albertine disparaît.

VI. Albertinedisparue ou LaFugitive (1925) : Alors que le narrateur pensait s’être lassé d’Albertine, sa disparition ravive sessentiments. Il finit par apprendre sa mort,après quoi il découvre qu’elle entretenait effectivement des relationslesbiennes. Il rencontre ensuite Gilberte Swann, son amour d’enfance, etOdette, sa mère, devenue Mme de Forcheville, réalisant par là posthumément lesouhait de Charles, à présent mort, de la faire entrer dans le monde. Après sonvoyage à Venise en compagnie de samère, le narrateur apprend le mariage deGilberte avec Robert de Saint-Loup. Elle lui confie qu’elle est malheureuse– Robert la trompe en effet, mais elle ne sait pas que c’est avec des hommes.

VII. Le Tempsretrouvé (1927) : C’estdans ce tome que l’auteur livre ses vuesesthétiques à travers l’affirmation de la vocation d’écrivain du narrateur, qui oscille d’abord entre douteset épiphanies. Il parvient en effet à « retrouver un temps perdu » àl’occasion de réminiscences que produisent certaines sensations, telle celle dugoût de la madeleine. Le volume apporte des questions longtemps laissées ensuspens concernant l’étrangeté de ces expériences et le moyen de les transcender.Le tome est également teinté d’une atmosphère de guerre et de germanophobie,due au deuxième conflit mondial quis’est déclenché, et lors duquel Saint-Loup trouve la mort au combat. C’estaussi dans ce tome que le narrateur rencontre à l’occasion d’une matinée tousces gens qu’il a croisés dans les salonset qu’il retrouve curieusement vieillis,et mêlés de telle sorte que leur réunion symbolise les changements qui ont eu lieu dans le demi-siècle précédent.

 

                 Les autres œuvres

 

Les Plaisirs et les Jours (1894) : Il s’agit d’un recueil de textes divers de Proust, préalablement parus dans des revues (Le Banquet, La Revue blanche),accompagnés d’une préface par Anatole France et par quatre piècespour piano de son ami Reynaldo Hahn. Plusieurs nouvelles traitent des méfaits de l’imagination amoureuse.Certains textes critiquent le milieuamollissant des salons, et soulignent l’importance de la conservation dessensations joyeuses de l’enfance, plus proches de la nature. L’ouvrage contientégalement des portraits quiressemblent à des pastiches de ceuxde La Rochefoucauld, La Bruyère, Stendhal ou Saint-Simon. Assez peu defulgurances annoncent l’auteur de LaRecherche.

Pastiches et mélanges (1919) : Une partie de l’ouvrage date de1908, quand Proust avait évoqué le cas d’un certain Lemoine, un escroc quiavait réussi à faire croire qu’il pouvait fabriquer des diamants, en imitant tourà tour le style de huit écrivains : depuis Saint-Simon, qu’il admiraitbeaucoup, à Balzac, Flaubert, les Goncourt ou Sainte-Beuve. L’œuvre contientégalement des préfaces et des articles – surtout parus dans LeFigaro – concernant Ruskin, les destructions dues à laPremière Guerre mondiale ou les vuesesthétiques de l’auteur en tant que critiqued’art.

Jean Santeuil (écrit en 1895-1899, publié en 1952) : Ce longroman apparaît aujourd’hui comme une sorte d’ébauche de La Recherche. En effet, beaucoupd’éléments du chef-d’œuvre s’y retrouvent. C’est aussi l’histoire d’un enfant très sensible, de sa passionpour sa mère, de ses amours enfantines,et de sa découverte du monde. Si la politique et l’histoire transparaissentdans le récit, notamment avec l’affaire Dreyfus, le héros reste toujours plusconcentré sur ses amours, ses sentiments. Le vieillissement de ses parentsauquel il assiste et la conscience du temps qui passe anticipent d’une certainefaçon Le Temps retrouvé. À l’époquede sa rédaction, l’auteur n’avait pas encore trouvé la manière et lacomposition qui seront celles de LaRecherche ; il faut donc prendre garde de ne pas trop rapprocher lesdeux œuvres.

Contre Sainte-Beuve (écrit en 1908-1909, publié en 1954) : Il nes’agit pas d’un essai achevé de Proust mais de notes réunies. Selon les éditions l’ouvrage peut comprendre lesseules notes rédigées en vue de l’essai ou d’autres concernant la préparationde La Recherche, les deux œuvresn’ayant pas été tout de suite séparées par l’auteur. Proust s’y oppose à laméthode du critique du XIXe siècle, qui consistait à éclairer les œuvres des écrivains parla vie de ceux-ci, faisant primer leur moisocial sur leur moi profond.Selon Proust il faut radicalement séparerle texte de l’existence et se livrer à une étude stylistique des œuvres, invitation qui trouvera un large échoquelques décennies plus tard avec la nouvellecritique. Marcel Proust accentue l’importancede l’impression sur celle de l’intelligence, même si celle-ci est utilepour se concentrer sur la première, qu’il met en lien avec une « mémoire involontaire » s’incarnanten certaines occasions en des phénomènesde réminiscence. L’intelligence sert donc à mettre en œuvre le moi profondrévélé par la sensation.

 

 

« Nosdésirs vont s’interférant, et dans la confusion de l’existence, il est rarequ’un bonheur vienne justement se poser sur le désir qui l’avaitréclamé. »

 

Marcel Proust, À l’ombredes jeunes filles en fleurs, 1919

 

« Lestrois quarts des frais d’esprit et des mensonges de vanité qui ont étéprodigués depuis que le monde existe par des gens qu’ils ne faisaient quediminuer, l’ont été pour des inférieurs. »

 

Marcel Proust, Ducôté de chez Swann, 1913

 

« Tant de fois, au cours de ma vie, la réalité m’avait déçu parce qu’aumoment où je la percevais mon imagination, qui était mon seul organe pour jouirde la beauté, ne pouvait s’appliquer à elle, en vertu de la loi inévitable quiveut qu’on ne puisse imaginer que ce qui est absent. Et voici que soudainl’effet de cette dure loi s’était trouvé neutralisé, suspendu, par un expédientmerveilleux de la nature, qui avait fait miroiter une sensation – bruit de lafourchette et du marteau, même titre de livre, etc. – à la fois dans le passé,ce qui permettait à mon imagination de la goûter, et dans le présent oùl’ébranlement effectif de mes sens par le bruit, le contact du linge, etc.avait ajouté aux rêves de l’imagination ce dont ils sont habituellementdépourvus, l’idée d’existence – et grâce à ce subterfuge avait permis à monêtre d’obtenir, d’isoler, d’immobiliser – la durée d’un éclair – ce qu’iln’appréhende jamais : un peu de temps à l’état pur. […] Mais qu’unbruit, qu’une odeur, déjà entendu ou respirée jadis, le soient de nouveau, à lafois dans le présent et dans le passé, réels sans être actuels, idéaux sansêtre abstraits, aussitôt l’essence permanente et habituellement cachée deschoses se trouve libérée, et notre vrai moi qui, parfois depuis longtemps,semblait mort, mais ne l’était pas entièrement, s’éveille, s’anime en recevantla céleste nourriture qui lui est apportée. Une minute affranchie del’ordre du temps a recréé en nous pour la sentir l’homme affranchi de l’ordredu temps. »

 

Marcel Proust, Le Tempsretrouvé, 1927

 

« Les gens du monde sont si pénétrés de leur proprestupidité, qu’ils ne peuvent jamais croire qu’un des leurs a du talent. Ilsn’apprécient que les gens de lettres qui ne sont pas du monde. »

 

Marcel Proust, Lettreà Mme Straus

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