Le manuel

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Analyse de l'oeuvre

Le Manuel d’Épictète est paru pour la première fois probablement entre la fin du premier siècle et le début du deuxième siècle. D’aucuns soutiennent qu’il a été publié en l’an 125. C’est Arrien, de son vrai nom Flavius Arrianus, historien, philosophe grec et disciple d’Épictète qui s’est chargé de la compilation des maximes de son maître dans Le Manuel qui est devenu, à travers les siècles, le guide de conduite pour de nombreuses personnes. Le Manuel tout comme Les Entretiens résume principalement le socle de la doctrine stoïcienne d’Épictète à savoir : la différence de ce qui dépend de l’individu et ce qui n’en dépend pas. La construction de cette œuvre ne s’appuie pas sur la théorie mais plutôt sur des exemples pratiques visant à démontrer la véracité des maximes de la doctrine d’Épictète. Les principaux thèmes de l’œuvre sont donc la liberté, la religion, la philosophie, et l’humilité.

Selon Épictète, la liberté vient premièrement du désintérêt des choses qui ne dépendent pas de nous. Les choses qui nous rendent libres sont celles qui sont elles-mêmes libres de par leur conception : « Ce qui dépend de nous est libre naturellement, ne connaît ni obstacles ni entraves ; ce qui n’en dépend pas est faible, esclave, exposé aux obstacles et nous est étranger. » (P. 7). Si nous cherchons à éviter la mort, parce que nous n’avons sur elle aucun contrôle, nous serons malheureux. Nous devons plutôt essayer de transposer notre envie des choses que nous ne maîtrisons pas vers celles qui dépendent de nous ; de cette manière, nous n’échouerons jamais. La liberté réside aussi dans le choix.

Nous sommes libres de choisir. Ce sont nos opinions qui nous volent parfois notre liberté et notre bonheur. De fait, si quelqu’un nous offense, c’est l’opinion que nous avons de l’acte posé qui nous chagrine et non l’acte en lui-même. Rien en soit n’est bon ou mauvais, c’est l’opinion que nous avons des choses qui les étiquette en bonnes ou mauvaises. Par contre, si nous faisons le choix de ne pas réagir, en restant stoïque face aux actes posés par nos semblables, nous sommes libres. Par ailleurs, Épictète donne un conseil atemporel car en tout temps et en tout lieu, l’Homme a toujours accorder une importance inconsidérée aux qu’en-dira-t-on. Il pense que l’opinion des autres ne doit pas dicter notre conduite ni influencer notre bien-être car sinon nous ne serons plus libres. De plus, nous sommes libres de croire en l’existence des dieux. Seulement, Le Manuel illustre fort bien la croyance d’Épictète en l’existence des dieux.

Dans la Rome antique, la religion est basée sur l’existence de plusieurs dieux. Épictète, qui est un philosophe latin de langue grecque, a vécu aussi bien à Athènes qu’à Rome. Les deux grandes cités étaient à l’époque fortement religieuses et même les dirigeants s’en référaient à eux avant d’aller à la guerre et dans leurs quotidiens. Pour l’auteur, l’existence des dieux est manifestée par la conduite que nous devons avoir envers eux. Il préconise de leur obéir aveuglement car leurs desseins pour nous est juste et pure : « Pour se conduire avec piété envers les dieux, l’essentiel est d’avoir d’eux une conception juste ; à savoir qu’ils existent et régissent l’univers conformément au bien et à la justice. Ensuite, il faut être personnellement résolu à leur obéir, à céder au cours des événements et à le suivre de son plein gré, en sachant que c’est un dessein idéal qui le gouverne. De cette façon, jamais tu n’adresseras de reproches aux dieux, ni ne les accuseras de te négliger. » (P. 22). Par ailleurs, Épictète croit en l’existence d’un Dieu qui nous a créés pour remplir une mission et nous devons nous exécuter. Même si nous trouvons notre condition misérable, n’oublions pas que c’est notre rôle qui nous a été donné et jouons le de notre mieux: « Souviens-toi que tu joues dans une pièce qu’a choisi le metteur en scène : courte, s’il l’a voulue courte, longue, s’il l’a voulue longue. S’il te fait jouer le rôle d’un mendiant, joue-le de ton mieux ; et fais de même, que tu joues un boiteux, un homme d’État ou un simple particulier. Le choix du rôle est l’affaire d’un autre. » (P.14). dans cette citation, nous reconnaissons dans « il, autre » des référents qui renvoient à Dieu.

Outre cette idée dogmatique et fataliste de la religion, la conception qu’Épictète a des biens matériels est en phase avec les préceptes de la religion catholique. En effet, ce philosophe préconise le renoncement aux biens matériels, l’Homme ne doit pas s’y attacher. Ignorer les biens matériels, c’est se préparer à un banquet à la table des dieux. L’homme qui se montre stoïque face aux biens matériels acquiert un caractère divin : « si, les choses t’étant offertes, tu t’abstiens même d’y toucher, d’y jeter les yeux, tu seras digne non seulement de boire avec les dieux, mais de régner comme eux. C’est ainsi qu’ont vécu Diogène, Héraclite et leurs semblables, s’égalant par là aux dieux et gagnant le renom d’hommes divins. » (P. 13-14). De plus, choisir de poursuivre la quête des biens matériels, c’est renoncer à son âme : « […] il te faut cultiver ou bien la part qui dirige ton âme, ou alors tes biens matériels » (P. 21). Cette dimension de sa doctrine est l’une des raisons pour lesquelles, au Moyen Âge notamment, certains moines et autres religieux ont choisi Le Manuel comme guide de conduite et instrument de culture de leur vie spirituelle.

En outre, la philosophie est un thème très représentatif du Manuel. Il dresse d’abord la vraie image du philosophe. Le vrai philosophe n’est pas celui qui discourt devant des profanes. Nous ne devons jamais nous présenter comme des philosophes ou plus encore, parler de philosophie devant des profanes. Ce n’est pas en énumérant quelques préceptes philosophiques devant des profanes que l’on devient philosophe mais plutôt en leur montrant l’exemple, en impactant leur vie de manière positive, en les poussant par notre style de vie à suivre ces préceptes : « Où que tu te trouves, ne te présente jamais comme philosophe. Ne parle pas longuement, devant des profanes, des principes de la philosophie, agis plutôt suivant ces principes. » (P. 31). La différence entre l’attitude d’un philosophe et d’un profane réside dans le fait que le premier est actif tandis que le second est passif. De plus, il pense qu’il faut se préparer à faire face à de maintes difficultés lorsqu’on décide d’entreprendre la quête philosophique, de devenir un « homme en progrès » (P. 32).

Avant d’entreprendre la démarche philosophique, l’Homme doit savoir qu’il s’agit d’un chemin semé d’embuches, d’une montagne d’épreuves et que le respect des autres se gagnent uniquement dans la constance. Fait face à ces embuches, affronte ces difficultés, quitte la doxa pour atteindre l’épistème et tu forceras le respect de tes semblables : « Si ton désir te pousse vers la philosophie, prépare-toi à être partout en butte aux moqueries et aux sarcasmes ; à entendre dire : "Voyez-le nous revenir en philosophe !" ou "Qu’est-ce qui nous vaut ce front superbe ?" Mais toi, garde ton front de tous les jours ; tiens-t’en fermement aux conduites qui te semblent les meilleures, conscient que c’est Dieu qui t’a mis à ce poste. Et souviens-toi que, si tu restes constant dans ces principes, ceux qui au début se moquaient de toi finiront par t’admirer ; tandis que si tu ne te montres pas à la hauteur, on rira de toi deux fois plus fort. » (P. 16). Les caractéristiques et les paramètres abordés dans cette partie dédiée à la philosophie sont tous dirigés par une donnée suprême : l’humilité.

L’humilité est la marque des grands esprits et l’on gagne à être humble plutôt que pédant. En effet, il est puéril et aberrant de dire « je suis plus riche que toi » car cette attitude signifie que l’on se confond, se réduit aux richesses matérielles. De plus, il ne faut pas se vanter de choses qui ne sont pas le fait de notre mérite : « Ne te monte jamais la tête pour une chose où ton mérite n’est pas en cause. Passe encore que ton cheval se monte la tête en disant : « Je suis beau » ; mais que toi, tu sois fier de dire : "J’ai un beau cheval! " Rends-toi compte que ce qui t’excite c’est le mérite de ton cheval ! Qu’est-ce qui est vraiment à toi ? L’usage que tu fais de tes représentations ; toutes les fois qu’il est conforme à la nature, tu peux être fier de toi : pour le coup, ce dont tu seras fier viendra vraiment de toi. » (P.10). Bien qu’Épictète aborde ici le fait que l’on puisse être fier d’un résultat dont nous avons le mérite, il estime que l’homme doit être humble par-dessus tout.

En effet, « l’homme en progrès », le philosophe, est humble. Dans tout ce qu’il fait, l’humilité gouverne ses actes. Même s’il décide de vivre humblement, il ne s’en vante pas : « Si tu te contentes de peu pour les besoins du corps, ne va pas en faire parade. Si tu ne bois que de l’eau, ne va pas dire à tout propos : "Je ne bois que de l’eau." Si un jour tu décides de t’entraîner à supporter la douleur, fais-le en privé et non devant tout le monde. » (P. 31). Cette maxime fait penser au précepte de la religion chrétienne qui enseigne que « ta main droite doit ignorer ce que ta main gauche donne ». Nous ne devons pas faire la publicité de nos accomplissements, si nous décidons de fortifier notre esprit ou de donner aux autres, nous ne devons pas le crier sur tous les toits car en agissant ainsi, on jette du discrédit sur ce que l’on essaie d’accomplir. L’exemple d’ultime humilité qu’Épictète prend est Socrate.

Pour Épictète, Socrate est l’exemple type de « l’homme en progrès » car son humilité ne souffre d’aucun défaut. Il s’amuse en secret des personnes qui le disent ignorant et estime lui-même ne rien savoir, bien qu’aujourd’hui de nombreuses personnes le considèrent comme le père de la philosophie. Sa modestie extrême le poussait à toujours rester en retrait car il ne souhaitait nullement être connu : « Souviens-toi de Socrate : il s’était si bien débarrassé de toute envie de briller que, lorsqu’on venait le trouver pour se faire présenter à des philosophes, c’était lui qui conduisait les gens, tant il lui était égal d’être méconnu. » (P. 31).

Le Manuel d’Epictète constitue pour de nombreuses personnes une bible de vie. Les préceptes qui y sont enseignés enrichissent l’esprit. L’auteur préconise avant tout la maîtrise de soi : on ne doit pas être esclave de nos sensations. Par ailleurs, en érigeant Socrate en exemple, il veut nous faire comprendre que l’humilité est la base de toute existence saine. La dimension religieuse de son œuvre est encore une autre preuve qu’il prône la bonne contenance en toute chose et en toute circonstance. Toutes les maximes de la doctrine d’Épictète ont pour but ultime la liberté, ou mieux encore, l’ataraxie.

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