Le Sabotage amoureux

par

Un roman autobiographique ?

Le genre autobiographique obéit souvent àcertaines conventions. Il se caractérise par la présence d’un « je »de narration, qui équivaut à un « je » d’écriture. C’est-à-dire quele narrateur et l’auteur ne sont qu’une seule et même personne. Dans le romand’Amélie Nothomb, l’ensemble est rédigé à la première personne du singulier – « Jene vis plus à Pékin » ; « Je doute » ;« ma vie ». En se basant sur l’histoire de l’auteure, qui abel et bien vécu au Japon, puis à Pékin, le lecteur suppose qu’il s’agit d’unenarration de sa propre vie. Cependant, le nom de l’héroïne n’est jamaisprononcé, ce qui laisse planer un doute à ce sujet. Dans le romanautobiographique, par un contrat implicite avec son lecteur, l’auteur annonceen écrivant son ouvrage qu’il va lui soumettre son histoire, sa vérité ;c’est ce que l’on nomme le « pacte autobiographique ». Si le pacten’est pas respecté, le lecteur peut éprouver un sentiment de tromperie, demanipulation et de doute. Et ici, il semble difficile de croire aux propos que livrel’écrivaine. Le lecteur se sent donc perdu face aux informations qui lui sontdélivrées.

 

A.Éléments de l’autobiographie

 

Le « je », qui est l’un des élémentsfondateurs du genre autobiographique, est bien présent. On constate égalementque certains événements du récit sont tirés de la vie d’Amélie Nothomb. Ainsi,l’auteure a bel et bien grandi au Japon puis en Chine, du fait des déplacementsde son père diplomate.

Le roman autobiographique a une fonctiond’introspection et de rétrospection que respecte en partie l’auteure :l’introspection permet un retour sur soi, quand la rétrospection permet unretour en arrière sur son vécu, ses expériences. Dans Le Sabotage amoureux,la rétrospection à laquelle se livre Amélie Nothomb est facile à mettre enévidence ; en revanche, la présence d’une introspection est plus difficileà discerner. À travers son roman, l’auteure couche sur papier ses souvenirsd’enfance, ses jeux guerriers, ses inventions comme celle du« vélo-cheval », et les expériences qu’elle a vécues, notamment enamour. Elle constate l’impact que ces événements ont eu sur sa vie,principalement du côté sentimental. Par sa fonction cathartique, le genreautobiographique lui permet également de livrer sans détours tous les actesd’ordinaire peu avouables – il est plus facile d’oser puisque le doute esttoujours permis – auxquels elle se serait adonnée ; ainsi des sévicesinfligés à ses « ennemis » de guerre, les Allemands : « L’armesecrète comportait entre autres toutes nos urines […] À ces urines de moins enmoins fraîches était incorporée une belle proportion d’encre de Chine.L’allemand était empoigné par les jambes et les bras et était immergé à fonddans la cuve. »

Certains éléments du roman semblent certespousser à se prononcer en faveur d’un véritable ouvrage autobiographique ;cependant, d’autres parties apparaissent comme trop exagérées et invitent àmettre en doute la parole de l’auteure.

 

B.En faveur d’une autofiction

 

Le terme d’autofiction est un néologisme créé en1977 par l’auteur Serge Doubrovsky. Ce mot est utilisé pour désigner un récitfondé sur le principe des trois identités : le narrateur, l’auteur et lehéros ne sont qu’une seule et même personne, mais qui donne lieu à un récitfictif. Le récit est en somme un mélange de réalité et de fiction, laquelle estbasée sur cette même réalité. Le roman d’Amélie Nothomb semble se rapprocher davantagede ce genre. En effet, les pensées d’une fillette de sept ans ne peuvent êtreaussi pointues qu’elles n’apparaissent dans l’ouvrage, malgré laprécocité ; la vision aiguisée du monde qui est présentée est fatalementteintée du jugement et de la conscientisation actuels de l’auteur. Il semble eneffet difficile de croire qu’une enfant si jeune ait pu émettre des jugementstels que : « C’est ainsi que, dès mon plus jeune âge, j’ai su àquoi m’en tenir quant à la censure et à la désinformation. » Parailleurs, le vocabulaire employé est bien trop élaboré pour une fillette de cetâge, le registre de la langue étant à l’occasion soutenu ; ainsi lanarratrice parle d’« exégèse », d’« axiome »,de « ma pavane ». Sont aussi faites des références à de grandsauteurs comme Baudelaire – « N‘importe où hors du monde » – ouLudwig Wittgenstein – « Le monde est tout ce qui a lieu ».Par ailleurs, ses aventures semblent extraordinaires : cette guerre entreenfants trois années durant soit n’a pas existé, soit n’a jamais atteintl’ampleur que lui donne l’auteure. L’imagination de son enfance transforme sessouvenirs à la manière d’un miroir déformant : les choses sont doncconsidérablement grossies, enjolivées ou poussées à l’extrême.

Le roman d’Amélie Nothomb ne semble pas, dansces conditions, pouvoir être qualifié de roman autobiographique à proprementparler. Si des aspects de ce genre sont bel et bien conservés, comme lapremière personne ou l’introduction de faits réels, la fiction prend une parttrop importante dans son récit. Le terme d’autofiction apparaît alors comme leplus approprié.

 

 

Amélie Nothomb choisit ici de mêler fiction etréalité pour nous dévoiler un pan de son histoire. Elle se sert de ce mélangepour appuyer les côtés enfantins et fantasques propres au jeune âge. Avechumour et parfois dureté, elle aborde aussi bien les relations amoureuses del’enfance que la politique chinoise. À l’instar de ses autres romans,l’écrivaine se dévoile peu à peu, sans pour autant se départir de sa plume siparticulière, qui opère la liaison entre l’auteure et le personnage qu’elleveut être ou avoir été.

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