Lettre à Ménécée

par

Analyse de l'oeuvre

Lettre à Ménécée a été traduite du grec en français par Octave Hamelin. Comme de nombreuses œuvres de la période antique, il n’existe pas une multitude d’informations sur le contexte sociopolitique qu’a vu naître la Lettre. Les thèmes principaux de cette missive sont : la philosophie, les dieux, la mort et le désir jumelé au plaisir.

Il ouvre sa lettre sur la question, la pratique de la philosophie. Pour lui, il n’y a pas d’âge pour philosopher. La philosophie est le pilier central de tout être humain qui veut s’épanouir. La philosophie est une cure médicinale qui débarrasse l’Homme de toutes sortes de maux dont il peut être sujet de part sa faiblesse liée à sa condition humaine : « Quand on est jeune il ne faut pas remettre à philosopher, et quand on est vieux il ne faut pas se lasser de philosopher. Car jamais il n’est trop tôt ou trop tard pour travailler à la santé de l’âme » (P. 122). Elle n’appartient à aucune tranche d’âge, jeune ou vieux, chaque homme qui recherche la béatitude doit se prendre de passion pour la philosophie. La philosophie est assimilable au bien, au bonheur. Elle apporte au vieillard une sensation de bien-être et au jeune un sentiment de sérénité face à l’incertitude de l’avenir. Il souligne d’ailleurs à cet effet : « Le jeune homme et le vieillard doivent donc philosopher l’un et l’autre, celui-ci pour rajeunir au contact du bien, en se remémorant les jours agréables du passé ; celui-là afin d’être, quoique jeune, tranquille comme un ancien en face de l’avenir.» (P. 122). Ce faisant, il définit la philosophie comme la science par laquelle l’Homme peut arriver au bonheur. Elle répond à nos préoccupations, nous montre la voie à suivre, nous guide dans un monde déchiré par mille et une contradictions. Elle matérialise le bonheur, il cesse d’être abstrait et devient palpable, concret devant nos yeux. Par ailleurs, la philosophie a une fonction salvatrice car elle nous éloigne des maux qui nous tourmentent, elle nous guérit de l’angoisse existentielle. Elle donne au vieillard force et vigueur ; au jeune, clairvoyance et sagesse. La philosophie rend notre bonheur possible en nous délivrant des chaînes qui nous emprisonnent dans ce monde. C’est une philosophie au service de l’Homme. Elle reste au chevet de notre lit comme ce livre qu’au coucher nous feuilletons en se forçant à en retenir deux ou trois enseignements. C’est ainsi que nous faisons le bilan de notre journée en nous promettant d’être meilleurs demain. Le lendemain, qui grâce à elle, nous abordons avec moins de crainte et plus de confiance. Elle nous permet d’identifier les causes de nos inquiétudes quotidiennes. Une fois que nous parvenons à identifier ces causes, nous ouvrons la porte vers le bonheur car leur connaissance, leur identification nous amène à y trouver des solutions. La pratique de la philosophie nous rend sage car elle nous permet de savoir ce qui est bien et ce qui ne l’est pas, pour notre âme. Nous ayant permis de déceler les causes des choses, donc de devenir sage, la philosophie nous délivre de la crainte, de la douleur. Elle nous permet aussi de savoir quels sont les vrais attributs des dieux et à ne pas nous laisser abuser par ces fausses croyances développées par la masse.

Les dieux occupent également une place majeure dans la doctrine épicurienne. L’auteur définit les dieux comme une imitation de l’Homme, c’est-à-dire qu’ils sont faits à l’image de ce dernier. Cette définition, d’après lui, brise d’office le mythe que le vulgaire ou le profane entretient au sujet des dieux. Les dieux étant une copie des Hommes, nous n’avons aucune raison valable d’en avoir peur. Ils ont donc les mêmes attributs que nous. Ils existent sans être différents de nous. C’est une remarque importante qui doit attirer notre attention, ceci parce que comme tout philosophe, Épicure rejette tout ce qui est dogmatique, absolu, sacré. Bien qu’il reconnaisse l’existence des dieux, non pas d’un Dieu mais des dieux, son discernement de philosophe le conduit à ne pas en faire des êtres infinis comme le fait la foule : « Mais (…) que la foule le croit » (P. 103). La masse aurait donc une conception erronée des dieux. La représentation que la foule se fait des dieux n’est pour lui qu’illusion. Pour cette raison, le profane ne peut pas réellement capter la nature exacte des dieux : « Car les affirmations de la foule sur les dieux ne sont pas des prénotions, mais bien des présomptions fausses. » (P. 124). Face aux dieux, il recommande une posture non pas craintive mais plutôt respectueuse. Il oppose deux conceptions différentes des dieux : celle de la foule d’une part et celle du sage, du philosophe d’autre part. Seul le sage peut capturer la véritable nature des dieux parce qu’il est débarrassé des préjugés, opinions et croyances. Néanmoins, il reconnaît de manière paradoxale que les dieux sont immortels même s’il refuse de se laisser aller à des idées fantasques ou à toute sorte d’imaginations. Le sage comprend que malgré leur existence immortelle, les dieux n’ont aucune influence sur le cours de nos vies contrairement à la conception de la foule qui est dominée par la crainte de la mort. Sa peur de l’incertitude qui caractérise l’existence humaine fait penser que les dieux sont « actifs » et peuvent intervenir sur nos vies. Bien qu’il ne soit pas athée, Épicure refuse de croire à ce qu’il considère comme un fantasme de la foule. C’est le rôle, la mission du sage d’apporter la lumière sur la nature réelle des dieux. Il éloigne les Hommes du danger, du fanatisme religieux car la foule, par son interprétation et sa perception des dieux, se montre radicale et extrémiste à toute idée contraire à la leur. En éloignant les Hommes du radicalisme, il les préserve des affrontements religieux qui opposent jusqu’aujourd’hui encore de nombreux groupes à travers le globe.

Un autre thème poignant de l’œuvre est la mort. Épicure résume ainsi sa position sur la mort : « Prends l’habitude de penser que la mort n’est rien pour nous. Car tout bien et tout mal résident dans la sensation : or la mort est privation de toute sensibilité. Par conséquent, la connaissance de cette vérité que la mort n’est rien pour nous, nous rend capables de jouir de cette vie mortelle, non pas en y ajoutant la perspective d’une durée infinie, mais en nous enlevant le désir de l’immortalité» (P. 125). Les hommes sont les propres prisonniers de leurs angoisses. Il nous fait comprendre que, ni durant notre vie ni après celle-ci, nous ne rencontrons la mort. Cette dernière ne peut nous faire ni du bien ni du mal car elle ne fait pas partie de nos sensations. Elle est par ailleurs, contraire à l’idée du plaisir de la vie. Il ne faut donc pas nous préoccuper de la mort. La foule au contraire craint la mort et cette peur extrême transparaît dans leurs habitudes. Elle soutient qu’après la mort, il y a la vie. Cette conception prouve une fois encore que la foule confère aux dieux un impact sur nos vies. Compte tenu de notre mortalité, nous devons jouir dès à présent des plaisirs que nous offre la vie. La crainte de la mort et la croyance d’une vie après celle-ci, est une tendance chez le profane en quête d’une immortalité qui ne peut lui appartenir. Le profane est prêt à tout pour partager avec les dieux cette caractéristique qu’on ne devrait pas leur envier. La philosophie, qui nous rend sage, veut que les hommes s’occupent de la réalité dans laquelle ils évoluent, celle qui est la leur. Après la vie, il n’y a rien. Cette attitude du sage lui permet de comprendre qu’il n’y a rien à craindre de la mort. Le sage comprend qu’il est de passage et qu’il doit se contenter de vivre sa vie. Ainsi, il est à l’abri des tourments découlant de l’attitude de la foule qui cherche à s’éterniser. Il s’agit ici d’une peinture très réaliste du comportement humain. Le sage, usant de la connaissance, se débarrasse de l’idée de la mort pour parvenir au bonheur, la plénitude, l’ataraxie. La vie et la mort ne se rencontrent jamais, elles s’excluent mutuellement. Nous ne pouvons vivre et être mort en même temps, nul n’a jamais fait ni ne fera cette expérience. Épicure s’étonne donc du fait que l’on peut craindre cette sensation que nul n’a jamais connu. L’homme doit s’éloigner de ces préoccupations inutiles pour se concentrer sur le plaisir. Le plaisir épicurien consiste en une vie dépourvue de mal pour le corps et de douleurs pour l’âme. Il nous recommande de vivre en profitant des plaisirs que nous offrent la vie car ils sont la source même de la vie.

Les deux derniers thèmes sur lesquels l’auteur s’attarde sont le désir et le plaisir. Il fait une distinction entre les désirs. Il ne cherche pas à savoir quel désir est bon et lequel ne l’est pas mais plutôt d’évaluer l’apport du désir dans notre vie. Il identifie deux types de désirs : ceux qui sont naturels et ceux qui sont vains : « Il faut se rendre compte que parmi nos désirs les uns sont naturels, les autres vains, et que, parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires et les autres naturels seulement. » (P. 128). Les désirs vains sont infinis, illimités. Ils prennent leur source dans la crainte des dieux et de la mort. Celui qui s’engage dans leur voie s’expose à une vie de malheur et de douleur. Quant aux désirs naturels, il les divise en deux catégories : désirs naturels nécessaires et désirs naturels non nécessaires. La réalisation du premier type est inhérente à la nature humaine, elle participe à l’accession au bonheur tandis que la réalisation du deuxième type est optionnelle.

Le plaisir, quant à lui, occupe une place de choix dans la doctrine épicurienne. L’auteur établit une géométrie des plaisirs. L’Homme est sans cesse en quête de plaisir. Épicure ne cherche pas à identifier quelles sont les actions qui nous procurent du plaisir mais plutôt à faire une distinction entre la conception du plaisir chez le profane et chez le sage. Le sage sait modérer ses plaisirs. Le sage cherche les plaisirs qui s’étendent sur le temps, des plaisirs durables. Le sage est l’être suprême : « Et maintenant y a-t-il quelqu’un que tu mettes au-dessus du sage ? Il s’est fait sur les dieux des opinions pieuses ; il est constamment sans crainte en face de la mort ; il a su comprendre quel est le but de la nature ; il s’est rendu compte que ce souverain bien est facile à atteindre et à réaliser dans son intégrité, qu’en revanche le mal le plus extrême est étroitement limité quant à la durée ou quant à l’intensité ; il se moque du destin, dont certains font le maître absolu des choses. … son contraire. (P. 133-134). Cette évaluation des plaisirs, le sage la fait en se basant sur ce qui est utile et ce qui est néfaste. Épicure procède à une classification des plaisirs. Il dit à cet effet : « quand donc nous disons que le plaisir (…) sans trouble » (P. 152). Il existe des plaisirs qui procurent au corps et à l’âme une paix. L’Homme est libéré de toute douleur. L’autre type de plaisir est éphémère. En définitive, nous pouvons dire que Lettre à Ménécée est une missive très pertinente, concrète et enrichissante. Elle contient toutes les grandes lignes de la doctrine épicurienne. Son analyse permet de constater que, contrairement à la démesure dans laquelle vit de nombreuses personnes qui se réclament disciples de l’illustre philosophe grecque, ce dernier prône la contenance et la sagesse dans la pratique des plaisirs de la vie.

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Analyse de l'oeuvre >