L’Europe une prophétie

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William Blake

William Blake est un poète,
peintre et graveur anglais né à Londres en 1757
d’un père chaussetier – on dit aussi bonnetier –, lequel, appartenant peut-être
à une secte de disciples de Swedenborg, aurait initié son fils à la pensée du
philosophe suédois. À onze ou douze ans, William commence déjà à versifier. L’imagination de l’enfant est vive : un jour à l’âge de dix ans,
il avait cru voir des anges sur un arbre et à partir de là avait commencé à
échanger avec des saints et des prophètes ; il peindra plus tard des
visions dont il était persuadé de la réalité. Ses lectures de jeunesse tournent
autour de la Bible, Shakespeare, Milton, Ossian, mais aussi de la littérature
de mouvements occultistes. À quatorze ans, il devient l’apprenti d’un graveur. Durant son noviciat, il étudie l’art grec et
les grands maîtres : Raphaël, Dürer, et surtout Michel-Ange. Il subit l’influence maniériste du peintre suisse
émigré Johann Heinrich Füssli et
s’intéresse beaucoup à l’art religieux gothique.
La rencontre en 1780 du sculpteur néoclassique John Flaxman (1755-1826) est
déterminante dans sa perception des contours en dessin. En 1783 on publie sous
forme de plaquettes ses Esquisses
poétiques
(Poetical sketches),
qui traduisent son goût pour le style des élisabéthains
et son mépris de l’affectation des poètes de son siècle. Mais non consulté sur
le processus d’édition ni le titre, il en fait peu de cas. Il devra au cours de
sa vie bénéficier de l’aide et du mécénat de plusieurs amis, car il grave à
partir de 1788 lui-même ses textes et illustrations, colore chaque œuvre, se
condamnant à la pauvreté.

En 1788,
William Blake publie ses premières œuvres : Il n’y a pas de religion
naturelle
, et Toutes les religions n’en sont qu’une,
des manifestes théoriques sous la forme d’une suite d’aphorismes où le poète
s’adresse encore au raisonnement de son lecteur en proclamant son humanisme religieux, son rejet du déisme et de tout dogmatisme
théologique
. Mais il y parle aussi pour la première fois du « Génie poétique universel » qui
engendre « toutes les sectes de la philosophie », toutes les
religions, qui ont donc pour source l’homme seul. C’est en 1789, avec le Livre de Thel, que le poète commence
à s’adresser à son lecteur sur un mode plus symboliste, en mettant en scène la révolte d’un pur esprit face à
la nécessité de l’incarnation. La même année, William Blake fait paraître ses Chants
de l’innocence
(Songs of
Innocence
), un recueil de poèmes lyriques imprimés au moyen d’un système
qu’il invente, l’illuminated printing. Les textes s’y trouvent en effet encadré
d’aquarelles délicates de la main de l’auteur. « L’Agneau » en est la
pièce la plus connue, qui établit un lien entre l’animal et le créateur. Les Chants
de l’expérience
paraissent cinq ans plus tard selon le même procédé
d’impression, et constituent une parodie amère du premier ouvrage. Blake les
réunit alors dans un même ouvrage, Chants
de l’innocence et de l’expérience montrant les deux aspects opposés de l’âme
humaine
(Songs of Innocence and of Experience, showing the
two contrary states of the human soul
) où les pièces de l’un forment
contraste avec celles de l’autre. Le poème « Le Tigre » ici se
distingue ; l’auteur s’interroge de même sur la création de l’animal, et
souligne la variété des créatures – « 
Did He who made the lamb make thee? » (« Celui qui fit l’Agneau, est-ce lui
qui te fit ? »
). Les textes sont marqués par la joie et l’innocence et
semblent portés par un élan mystique.

Le Mariage du Ciel et de l’Enfer (The Marriage of Heaven and Hell), texte en prose qui paraît en 1790, poème le plus important et le
plus lu de Blake, a pour point de départ La
Sagesse des anges
d’Emanuel Swedenborg (1688-1772), dont le poète avait lu
et commenté à titre personnel l’ouvrage. Il en avait tiré le désir de montrer
la complémentarité du Bien et du Mal.
Le poète n’y fait pas primer la raison, en lien avec le Bien (l’Ange), la
passivité, le dogmatisme ascétique et hypocrite du christianisme traditionnel,
sur le désir, qui lui est en lien avec le Mal et l’énergie. Ainsi Blake
s’inscrit en porte à faux avec ses contemporains, et même les générations
suivantes, en affirmant : « Damner fortifie, bénir affaiblit » ;
« Les prières ne labourent pas, les louanges ne moissonnent pas » ;
ou « Les prisons sont bâties des pierres de la Loi ; les maisons de
prostitution des briques de la Religion » (chapitre V). Malgré des propos
qui ont pu être considérés comme anarchistes, l’œuvre reste profondément
morale. En 1793, Blake se fait
encore plus symboliste dans sa Vision des filles d’Albion, au point
de devenir complètement abscons dans sa fusion totale du mythe et de la réalité
qu’il souhaite exprimer. Le lecteur peut cependant se délecter d’une musicalité
et d’illustrations surprenantes, autour des thèmes de la morale puritaine et de la sainteté
de l’amour sexuel
. Les œuvres ayant trait aux événements contemporains sont
plus lisibles, à commencer par Chant de la Liberté, court poème qui
évoque la libération des cadres de la Loi lors de la venue au monde de Jésus, qui paraît en 1790 ; La
Révolution française
, de 1791, qui illustre l’écho de l’événement français
en un poète aspirant à abolir les institutions religieuses et sociales ; puis
L’Amérique,
qui paraît en 1793, reposant pour sa part moins sur une vision historique que
mythique, même si Blake compte y faire le récit de la révolution américaine. L’écrivain,
qui fréquentait les cercles prorévolutionnaires, avait d’abord cru voir en ces deux
révolutions la réalisation historique de l’apocalypse qu’il souhaitait, avant
de la reléguer à la catégorie de mythe dans son œuvre à venir.

En 1794
Blake fait paraître une prophétie particulièrement obscure ; dans Europe
a Prophecy
, le poète souhaite retracer l’histoire morale du Vieux
Continent depuis les débuts de la chrétienté. Le Christ y est décrit comme
l’enfant qui apporte la paix ; Orc
est l’esprit de la liberté qui vient libérer le monde de l’esprit de la
théocratie, de la tyrannie de la morale et de la raison, représentés par Urizen, personnage d’origine asiatique,
caricature de Jéhovah. Le poète dénonce aussi en Europe la domination de la
culture classique et toujours de la religion naturelle. Le Premier livre d’Urizen,
qui paraît la même année, est d’une certaine façon le livre retraçant la genèse
des faux dieux, sur le modèle de la Genèse biblique qu’il suit pas à pas.
L’année suivante, dans son Chant de Los, le poète raconte
l’établissement des religions primitives par Urizen, en Afrique puis en Asie.
Dans Vala,
poème commencé en 1797 qui ne paraîtra
qu’en 1804 sous le titre Les
quatre Zoas
, Blake se livre à un essai de psychologie de la révolution.

Dans les deux œuvres suivantes, Blake se
réconcilie avec le christianisme. Entre 1804
et 1809, il écrit Milton,
un poème en deux livres où il se positionne par rapport à son illustre
prédécesseur, l’auteur au XVIIe siècle du fameux Paradis perdu, dont il pense qu’il a
pris possession de son corps pour rétablir une vérité. Dans le mythe de Satan –
auquel Blake identifie Milton – et de Palamabron, Blake se livre à une exégèse
de son aîné dont il souhaite corriger les erreurs. Pour lui, l’indulgence et le
pardon sont des notions importantes, et la Providence ne doit pas forcément
punir Satan pour ses péchés. Le poète livre en outre un combat à l’égoïsme
qu’il nomme « spectrous fiend »
(l’« ennemi spectral »), dans une quête de liberté artistique et
religieuse. Milton, à travers Blake, apprend donc à transcender son moi et à
affronter son propre Dieu, Urizen, auquel il imprime la divine forme humaine, et
à dépasser sa conception puritaine de l’amour. Il est difficile de tirer une
interprétation claire d’une œuvre qui repose sur une symbolique souvent obscure
voire hermétique. L’identité des personnages est en effet flou, chacun
représentant un état psychique qui, fluctuant, passe d’une incarnation à une
autre. Il est cependant clair que le poète continue de pourfendre la religion
naturelle, jugée satanique, et prêche l’évangile de jésus, en prônant sacrifice
et pardon universel.

En 1804,
William Blake avait aussi commencé à écrire son poème Jérusalem, qu’il n’achève
qu’en 1820. Le texte prend la forme
d’une apocalypse à la symbolique à
nouveau obscure, et dont la valeur se situe aussi beaucoup dans les illustrations
de l’auteur. Le dessein du poète est d’illustrer à travers un drame allégorique
le conflit entre Pardon et Châtiment, Évangile éternel et Religion naturelle.
Jérusalem est à la fois une ville et une femme,
une « émanation d’Albion » ; elle représente, en tant que loi parfaite
de la fraternité, l’évangile éternel,
elle est vision de la connaissance et de l’idéal moral. Blake se montre
toujours opposée à une religion du châtiment et de la vengeance, dont le dieu
est Satan, et plus favorable à une religion de la compassion, du pardon, du
sacrifice de soi, même si son christianisme s’y fait moins hérétique. Le poète
présente la femme comme un condensé des forces du mal ; sa maîtrise des
facultés « végétatives » de l’homme, son adhérence aux séductions de
la nature et les illusions qui en découlent font obstacle à la vision.

 

William Blake meurt en 1827 à Londres.
On a parlé pour ce poète qui s’opposait au rationalisme et à la pédanterie de
son temps de « folie » ; en effet, il niait le monde sensible,
pour proclamer la valeur sacrée de l’énergie
créatrice
, et particulièrement de l’imagination
poétique
, source même du divin. La raison, captive de la mesquinerie du
réel et de la nécessité, lui paraît insuffisante pour accéder à la vérité, qui
nécessite une vision prophétique, la faculté privilégiée, divine de l’homme :
son imagination ou « génie
poétique 
». C’est par lui que l’homme reconquiert sa divinité, en
accédant à la dimension de l’infini, au gré d’une apocalypse qui est
révélation. L’imagination a une puissance unifiante, elle permet de procéder à
une réintégration dialectique des
contraires 
: innocence et expérience, Ciel et Enfer, pour retrouver
une vision enfantine, syncrétique du
monde
. Blake s’inscrit donc dans la lignée des grands visionnaires parmi Nietzsche, Rimbaud, Hugo ou Novalis. La vision
est chez lui inspirée par la lecture de la Bible, et d’autres visionnaires tels
Milton et Swedenborg comme on l’a vu, mais aussi Dante ou le mystique allemand
Jacob Böhme (1575-1624). Son œuvre constitue l’une des rares mythologies
originales des temps modernes. Entre christianisme et hérésie gnostique, Blake
met en œuvre un symbolisme
anthropomorphique
pour traiter les grands problèmes humains que sont le mal, le salut, la séparation. Il
considère l’homme à la fois en tant que créature
à l’existence finie, et créateur
dans sa part divine, et c’est la vision
d’une unité perdue à reconquérir
qui articule toute son œuvre. Pour Blake,
Dieu est d’essence humaine, le monde entier est déchu et l’homme est donc
dégagé de la culpabilité morale de la chute. Il s’oppose par là à la morale
chrétienne traditionnelle, qui paralyse la divine énergie de l’homme, mais
encore à l’esclavage économique et politique.

Par ses gravures, Blake cherchait à projeter les
images suggérées par son esprit, en accord avec la puissance qu’il attribuait à
l’imagination. Son tracé, ferme, net, précis, expressif, s’inscrit dans la veine du style graphique de
Michel-Ange ; dans son rejet de l’art flamand et de l’art vénitien, de leurs
lignes et masses brisées, les œuvres de Rembrandt ou Rubens lui apparaissaient
comme des  barbouillages. Ses
illustrations, proches de l’art gothique
par la technique et la vision, font penser aux enluminures du Moyen Âge.
Son symbolisme expressionniste
frappe aussi par la simplicité de la composition.

La presque totalité de son œuvre a été
rassemblée en 1904 sous l’intitulé Livres prophétiques. L’originalité de
William Blake ne l’autorisait pas à faire école, et de son vivant il ne reçut
l’hommage que de quelques disciples, mais il devançait de beaucoup par ses goûts et rejets le romantisme européen, et les préraphaélites, qui le redécouvrent en
1863 – cette année-là paraît sa biographie par Gilchrist –, lui ont assuré une
grande renommée posthume.

 

 

« L’Amour
ne cherche pas à se plaire à Lui-même,

Ni de
lui-même n’a souci :

C’est à
autrui qu’il sacrifie son aise,

Qu’il
fait un Ciel malgré l’Enfer.

 

Ainsi
chantait une Motte d’Argile,

Foulée
par les pattes des troupeaux :

Mais un
caillou dans le Ruisseau,

Lui
chantonna mesure habile :

 

Ce
qu’Amour cherche c’est son Plaisir,

C’est
lier Autrui à son désir ;

Se
réjouir de sa perte d’aise,

C’est
faire l’Enfer contre le Ciel. »

 

““Love seeketh not Itself to please,

Nor for Itself hath any care;

But for another gives its ease,

And builds a Heaven in Hell’s despair.”

 

So sang a little Clod of Clay,

Trodden with the cattle’s feet:

But a Pebble of the brook,

Warbled out these metres meet:

 

“Love seeketh only Self to please,

To bind another to its delight;

Joys in another’s loss of ease,

And builds a Hell in Heaven’s despite.””

 

William Blake, « La
Motte de terre et le caillou » (« The Clod and the Pebble »), Chants de l’expérience, 1794

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