Sincèrement vôtre, Chourik

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Lioudmila Oulitskaïa

Lioudmila
Ievguenieva Oulitskaïa est une écrivaine et scénariste née en 1943 à
Davlekanovo, dans la république de Bachkirie, dans l’Est de la Russie
européenne, entre la Volga et les Monts Oural. Ses parents, de Moscou, y ont
été évacués pendant la Seconde Guerre mondiale, tout comme Rudolf Noureev alors
enfant. Sa « prose des nuances » est caractérisée par une attention particulière
portée à la psychologie des personnages, dont les mécanismes sont soigneusement
révélés. À travers ses œuvres et ses personnages variés et marquants, c’est un
portrait complet de la société russe que dessine la romancière.

Le
conflit mondial terminé, la famille rentre à Moscou et la jeune Lioudmila y étudie
la biologie et la biochimie, puis enseigne la génétique pendant deux ans. Elle
prête alors sa machine à écrire au système du samizdat, qui assure clandestinement la circulation d’écrits
dissidents en URSS et à travers les pays du bloc de l’Est (dont L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne), dans
un climat de censure prégnant en Union soviétique. Quand les autorités russes
s’en aperçoivent, elle perd sa chaire.

La jeune
femme, qui ne sera plus jamais fonctionnaire, devient un temps conseillère
artistique au Théâtre musical juif, et multiplie les activités
d’écriture : essais, scénarios pour la radio, des pièces pour le théâtre
pour enfants et des spectacles de marionnettes, des traductions du mongol vers
le russe. Elle a en outre une activité de critique de théâtre.

Elle ne
commence à publier des nouvelles dans des journaux qu’à la fin des années 1980,
et se fait connaître en tant que scénariste des films Les Sœurs Liberty en 1990 et Une
femme pour tous
en 1991, une fois l’Union soviétique démantelée.

Elle
publie son premier roman, Sonietchka
(
Сонечка), en 1992, dans le magazine littéraire Novy Mir (Nouveau Monde) qui soutient les auteurs contestataires du pouvoir.
Dans sa traduction française, l’œuvre remporte le prix Médicis étranger. Sonia
est toujours plongée dans ses lectures au début de l’œuvre, goûtant sa
solitude, et s’y retrouve plongée à la fin. Entretemps, elle vit : elle se
marie avec Robert, rescapé des camps, a une fille, Tania, qui a pour amie la
mythomane Jasia, dont la sensualité séduit Robert. Puis tout le monde meurt ou
part, et Sonia se retrouve à nouveau seule. L’œuvre paraît en français en 1995
dans une traduction de Sophie Benec.

Mais
c’est en 1993 qu’elle publie son premier livre en français, chez Gallimard, le
recueil Les Pauvres Parents, traduit
par Bernard Kreise. Les neuf histoires peignent la vie d’après-guerre à Moscou
et plus généralement la société russe, à travers des personnages appartenant à toutes
les classes sociales, de la mendiante et des petites gens aux intellectuels.
Dans la veine d’Anton Tchekhov, l’écrivaine peint des tableaux de famille qui
touchent par leur humanité.

En 2001
paraît en France De joyeuses funérailles
(Веселые похороны), œuvre où
Lioudmila Oulitskaïa parvient à mêler interrogations métaphysiques autour de la
mort et humour, à l’occasion du passage vers l’au-delà d’Alik, peintre juif
russe émigré à Manhattan, qui part entouré de son épouse Nina, mais aussi de
ses anciennes maîtresses, d’un prêtre orthodoxe et d’un rabbin. L’agonisant
chante un hymne à la vie, souhaite la poursuite de la fête, alors que sa femme se
montre plutôt préoccupée par le salut de l’âme d’Alik.

Lioudmila
Oulitskaïa remporte le Booker Prize russe la même année pour Le Cas du docteur Koukotski (
Казус Кукоцкого), œuvre
parue en France deux ans plus tard, où l’auteure met en scène Pavel
Alexeïevitch Koukotski, un jeune chirurgien et obstétricien dont « le
cas » est surprenant ; en effet, doté d’une vision quasi
radiologique, il connaît instantanément le mal qui ronge ses patients.
Cependant, son don disparaît quand il a des relations avec les femmes, à
l’exception d’une patiente qu’il a sauvée, Éléna. L’œuvre, qui couvre
l’histoire russe sur un demi-siècle, repose sur des personnages pittoresques
aux vies complexes, retranscrites avec soin, et une intrigue pleine de
rebondissements, qui n’obère pas la part plus proprement réflexive de l’œuvre,
qui étudie notamment les rapports de la religion avec la science.

Dans ses Contes russes pour enfants, publiés en
France en 2006, l’écrivaine met en scène des animaux étranges dans un monde
enchanteur, poétique ; ainsi fait-on la connaissance de la Souris
solitaire, en quête d’un voleur, du moineau Anvers, du chat Mikheïev, et de la mille-pattes
Maria Sémionovna qui part à la recherche de ses petits. La même année paraît Sincèrement vôtre, Chourik (Искренне Ваш Шурик), qui raconte
l’histoire du héros tragi-comique Chourik, beau jeune homme élevé par des
femmes, et dont la vie semble vouée à les panser. Derrière l’histoire
individuelle la société soviétique apparaît dans toute sa complexité au travers
des nombreux personnages secondaires.

Dans Mensonges de femmes (Сквозная линия), œuvre
parue en France en 2007, toujours chez Gallimard et dans une traduction de
Sophie Benech, l’héroïne de la cinquième histoire, Génia, seulement témoin dans
les quatre premières, fait le lien entre des histoires de femmes qui ont pour
point commun le mensonge, que l’auteure distingue du mensonge masculin, qui
cherche selon elle sciemment à tromper. Les femmes dont il est question, en
revanche, croient aux chimères qu’elles imaginent, comme Nadia persuadée de
l’existence du frère qu’elle a inventé. Il s’agit pour elles d’ajouter à leurs
vies de l’amour, de la poésie, et parfois du drame, comme ces prostituées
interrogées par Génia qui toutes racontent la même histoire tragique. L’œuvre
est aussi une fresque de la vie en URSS dans les années 1980, et met en scène
certains clichés comme les difficultés d’approvisionnement ou l’utilisation de
l’alcool pour oublier. La cinquième histoire constitue une plongée dans les
motifs secrets qui animent les humains, à l’occasion de l’analyse de la
relation entre Génia et Lilia, un exemple du sentiment de « pitié
dangereuse » éclairé par Stefan Zweig, l’aide apportée par – du moins en
apparence – la plus généreuse des personnes n’étant jamais tout à fait
désintéressée.

En 2011, Lioudmila
Oulitskaïa, pour la promotion de la liberté des femmes à travers ses œuvres,
reçoit le Prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes, créé trois ans
plus tôt à l’initiative de la philosophe féministe Julia Kristeva.

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