Sincèrement vôtre, Chourik

par

Chourik, l’anti-héros

Bien qu’attachant et plein de qualités, le personnage deLudmila Oulitskaïa est loin de mener une vie où il s’épanouit pleinement :très attaché à sa famille, il fait toujours passer les besoins de sa mère et deses proches avant les siens. Il obéit et court au secours des autres, sansjamais faillir ou presque, et pourtant, la vie ne lui fait aucun cadeau. Cehéros peu banal nous entraîne alors dans son drôle de quotidien.

 

1. Un héros pas comme les autres

 

Le héros comme on l’entend est un personnage fort, réel oufictif, doté de nombreuses qualités qui en font un homme idéal. Son rôle est dese montrer meilleur que les autres humains ; il est une sorte d’exemple àsuivre pour le reste de la population. Il se démarque par ses actes debravoure, de bonté ou de moralité. Ici, Chourik fait preuve de nombreusesqualités, inculquées par l’éducation sans faille de sa mère mais surtout de sagrand-mère. Ainsi, il honore chaque femme, est extrêmement serviable et se plietoujours en quatre pour satisfaire aux demandes qui lui sont toujours faites.Mais ses qualités qui devraient le servir et lui apporter des rétributions nesont finalement que des sources d’ennuis. Par ailleurs, l’une de sescaractéristiques principales est de confondre pitié et désir charnel :« Leur solitude lui inspire de lacompassion, et ce sentiment, invariablement et malgré lui, réveille ses mâlesinstincts… ». Quand une femme s’ouvre à lui et réclame cetteattention particulière, il se sent obligé de la lui offrir. Ainsi, quandcertains offrent une écoute attentive, lui offre son corps. Il fait cela sansréelle arrière-pensée, plus par sens du devoir que par volonté de satisfactionphysique. Cette sexualité – peu commune chez les héros – et ses qualités troppoussées qui le desservent font finalement plutôt de lui un antihéros. Laclasse des antihéros se divisant en quatre grands types, on peut placer Chourikdans celui du « héros déceptif » : c’est-à-dire qu’il possède lesdiverses qualités du héros mais ne lui utilise pas, ou mal. Cet antihéros nousapparaît attachant malgré sa naïveté et son décalage permanents.

 

2. Un héros du monde ordinaire…

 

Dans sa vie, Chourik rend bien des services à ceux quil’entourent. Faisant toujours passer les besoins des autres avant les siens, ilse néglige et se sent coupable de la moindre mésaventure qui leur arrive. Denombreux exemples viennent corroborer cela. À la mort de sa grand-mère, plutôtque d’être à ses côtés, le jeune homme est dans les bras de Lilia, celle qu’ilaime. Cette absence lui donnera la sensation d’être la cause directe de la mortde cette femme qu’il aimait tant : « il avait couru chez Lilia sans prévenir des femmes qui se rongeaientles sangs, en fait, c’était lui qui avait provoqué l’infarctus de sagrand-mère, et ensuite, par inconscience, une inconscience absolumentinimaginable, et par débilité mentale, il n’était même pas allé la voir àl’hôpital… Maintenant, elle était morte, et c’était lui qui en étaitpersonnellement coupable. » Mais elle n’est pas la seule personne dontil se sent responsable : avec Valéria, sa supérieure, il a une aventure,notamment pour lui donner ce qu’elle désire le plus, un bébé. S’acquittant desa tâche avec ardeur, il réussit à la mettre enceinte, mais l’âge avancé decelle-ci et une malformation à la jambe l’empêchent de mener sa grossesse àterme, et l’enfant meurt. En l’apprenant, Chourik se sent de nouveauresponsable de ce soudain malheur et s’enferme aux toilettes pour pleurer faceà ce nouveau drame : « C’est àcause de moi. Tout est à cause de moi ! Se dit Chourik, horrifié. […] sesmauvaises actions étaient punies par la mort. Pas sa mort à lui, le coupable,mais celle des gens qu’il aimait. » Cette attitude contraste quelquepeu avec celle attendue du héros, et c’est à ces moments-là que le lecteurcomprend que Chourik a certes des qualités de héros, mais qu’il n’estfinalement pas semblable aux héros traditionnels.

 

3. …mais au destin tragique

 

Tout l’être de Chourik est tourné vers les autres etpourtant, sa générosité ne produit jamais rien de bien pour lui en retour. Ilaide sans compter, toujours prêt à se sacrifier, mais il n’obtient que desennuis ou des désillusions. Toutes celles qu’il a aidées, en leur offrantl’acte sexuel qu’elles réclament mais également en les soutenant dans leurquotidien, ont fini par se détourner de lui. L’une s’en est retournée vivre àla campagne, l’autre a trouvé un mari pour le remplacer, une autre encore s’estpendue. Jamais ne lui sera rendu l’amour qu’il donne. Et pourtant, cet hommeest tout disposé à aimer : il envie par ailleurs son ami Génia, père defamille, marié, avec un emploi fixe et bien rémunéré, alors que lui esttoujours seul, avec sa mère à charge. La seule femme qui compte à ses yeux s’enest allée vivre dans un autre pays et ne lui donne plus de nouvelles depuis desannées. Quand enfin, après douze ans de séparation, il a la possibilité de larevoir, il sent que ses sentiments n’ont pas changé et qu’elle est toujours lafemme de sa vie : « Il fallaitne pas la laisser partir, elle, Lilia, la garder toujours comme ça, dans sesbras, il n’y avait rien au monde de meilleur ni de plus intelligent, rien deplus juste… ». Or, comme un immense coup de théâtre, alors que lelecteur pense que son héros va enfin recevoir l’amour qu’il mérite, l’auteurenous fait comprendre que Lilia ne regrette pas d’avoir quitté Chourik, qu’ellele regarde avec une certaine pitié, et que jamais elle ne reviendra. Ce livres’achève donc sur Chourik, trentenaire vivant chez ses parents, seul, sanspersonne pour l’aimer. 

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