La femme et l'art - une fatalité masculine chez charles baudelaire et réjean ducharme

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  • Publié le : 5 juin 2011
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Cette faculté caractéristique qu’ont les mythes de résister à l’oubli, au passage du temps, confère à certaines figures une grande puissance de signification. Le sens des mythes peut se doter de plusieurs connotations différentes, selon les époques, mais rares sont les figures importantes qui tombent dans l’oubli, puisque les mythes sont créés pour guider les êtres humains dans leur relation aumonde. La femme fatale ou dangereuse, figure existant, semble-t-il, depuis que l’être humain connaît le langage, reste un mythe actuel même au XXIe siècle. En effet, Ève, Pandore, Circé, Méduse, les sorcières et autres figures féminines «envoûtantes» paraissant maintenant au grand écran ne sont que quelques exemples de l’actualisation dont le mythe de la femme fatale fait l’objet. Si ces nombreusesreprésentations sont toutes issues de l’imaginaire masculin, ce n’est pas un hasard. En effet, selon Dominique Maingueneau dans Féminin fatal, la femme fatale relève essentiellement du fantasme masculin, telle une énigme suscitant à la fois curiosité et crainte. Mais, tout en constituant une interrogation sur la Femme comme essence énigmatique, ce mythe semble, à toutes les époques et dans toutesles sociétés, se doubler d’une interrogation sur l’art. Ainsi, il semble qu’au XIXe siècle français, chez Charles Baudelaire, et au XXe siècle québécois, chez Réjean Ducharme, la figure féminine soit intimement liée à la quête artistique du beau. Nous constaterons que la double attitude d’attirance et de résistance chez l’homme par rapport au beau artistique s’applique aussi parallèlement à lafemme fatale dans les œuvres étudiées. Dans un premier temps, les Écrits sur l’art de Baudelaire permettront de définir la dualité inhérente à la conception moderne du beau et de la femme. Puis, l’analyse des Fleurs du mal et du Nez qui voque montrera la permanence d’un mythe dualiste, celui de la fatalité attribuée à un modèle féminin.
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Baudelaire, critique d’art, pose un regard particulier surle rôle de l’artiste et de son art. Ce regard met en évidence l’émergence de la modernité artistique au XIXe siècle et de plusieurs concepts qui marqueront par la suite divers courants ancrés dans l’ère moderne. Dans le très éclairant texte intitulé «Le peintre de la vie moderne», Baudelaire présente les caractéristiques propres à l’art moderne. Ce texte montre, entre autres, que la conceptionmoderne du beau intègre une dualité s’apparentant à la femme comparée à une œuvre complète. En effet, la femme et le beau sont décrits de manière similaire : ce sont deux compositions doubles. D’une part, il y a l’éternel, l’immuable, «l’âme de l’art[1]». Cette partie constitutive du beau traverse les temps, les âges. C’est, par exemple, l’image abstraite de la femme énigmatique et envoûtante, mihumaine mi déesse. Cette «essence féminine» est le motif éternel par excellence de la fascination artistique masculine. Des épopées homériques au cinéma hollywoodien, en passant par le conte merveilleux, le beau artistique se fait le plus souvent femme dans ce que sa représentation a d’éternel, d’impalpable.

Cependant, le beau est une dualité. Pour qu’il advienne, l’éternel doit se doubler d’unélément relatif, circonstanciel et variable. C’est le complément de «l’âme de l’art», son «corps». La comparaison entre l’art et l’être humain mène explicitement à l’image de la femme comme dualité, d’une part essentielle, d’autre part physique. Le beau, comme la femme, ne saurait être entier sans cet élément concret qu’est son corps : «En le supprimant, vous tombez forcément dans le vide d’unebeauté abstraite et indéfinissable, comme celle de l’unique femme avant le premier péché[2].» C’est comme si, au côté divin de la beauté de l’art, l’artiste devait ajouter l’aspect humain afin qu’elle devienne intelligible. Malgré le fait que cet aspect circonstanciel que constitue le «corps» vienne «après le péché originel», il n’est pas perçu comme abject mais comme le moyen d’accès à la beauté...
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