La peste

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  • Publié le : 7 juin 2010
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Je n’ai gardé qu’une image de Hadj M.
Celle, obsédante, d’un homme qui pleurait.
Ce dimanche de mai 1939, le leader indépendantiste m’avait longuement parlé de femmes et d’amour.
Je l’avais trouvé, dans sa cellule, absorbé sur un cahier d’écolier. Il n’avait levé la tête qu’à la voix gutturale de Hocine Le Skikdi :
* Voilà Imeslayène, cheikh !
Hadj M. avait alors posé sur moi des yeuxchargés de larmes.
* Ah, Salam si Imeslayène !  
Hocine Le Skikdi, embarrassé d’avoir surpris son chef dans cet instant d’émotion, s’était éclipsé et Hadj M. m’avait adressé un sourire contrit.
* Assieds-toi donc.
Il s’était frotté le visage puis m’avait dit d’un ton faussement apaisé :
* Imeslayène…Messali…Comme nos noms se ressemblent ! Qui sommes-nous vraiment ? Descendrais-tu,comme moi, de la branche des Mesli, qu’on dit originaires de Mossoul ?
* Je descends d’une famille berbère de la Soumam !
* Ah ! Alors si tu n’es pas de Mossoul, c’est moi qui descend de la Soummam ! Cela me semble plus logique. J’ai eu cette discussion avec un de nos dirigeants, Salah Mecili, tu ne dois pas connaître. Salah Mecili, de Bou-Saâda, le fils de Lalla Zineb, qui était à latête de la zaouïa d’El-Hamel. Un homme de fer, qui avait organisé la résistance à l’« impôt du sang » en 1912 et qui, depuis, ne cesse pas de faire de la prison. Il prétend, comme toi, qu’il descend d’un père berbère de la Soummam, mais dont il ne sait rien. C’est curieux, notre errance !
Il s’était frotté le visage de nouveau puis m’avait chuchoté :
* Tu comptais voir un messie politique, unhéros, un personnage de légende…
Il essuya ses yeux rougis.
* …Et tu découvres un homme au regard sans défense ! Tu vois, il faut se méfier des légendes ! C’est triste à avouer, mais je n’ai pas l’étoffe d’un héros. Je vais te dire… Comment tu t’appelles, au fait ?
* Yousef !
* Je vais te dire, Yousef : ce n’est pas à l’épreuve de la prison ni même de la guerre que se mesurent nosbravoures ou que se révèlent nos lâchetés ; c’est à l’épreuve de nos femmes ! Elles vont toujours plus loin, plus loin et plus fort que les hommes dans les guerres de délivrance. Seules les femmes connaissent ce qu’il y a d’exclusif dans la liberté, parce qu’elle leur est vitale pour exister. Tu as laissé une femme qui t’attend ?
* Oui, mais la guerre nous a séparés.
* Quelle guerre ?
*La guerre d’Espagne.
* Tu étais avec les anarchistes ? C’est émouvant ! J’aime les anarchistes, ce sont des êtres doux, moraux et irréfléchis. Comme le père d’Émilie. Comme je l’étais, moi, il y a quelques années. Avant que je ne sombre dans la célébrité et qu’on m’arrache à mes bonheurs nus. Dans mes biographies ils m’encenseront ou ils me maudiront, mais il n’y aura aucune allusion à mesfaiblesses d’homme, à mes passions d’amant. À mes frustrations. Et à mes lâchetés ! Je vais te dire…
Il caressait son cahier et parlait sans me regarder.
* Je suis en train d’écrire une lettre à Émilie. Ma compagne. Je lui dis… Je lui dis des choses que je n’ai pas le temps de dire au parloir. Des choses indispensables, des choses de l’amour ! Et je lui demande pardon pour ma faiblesse.
Il semit à fixer la fenêtre :
* Si tu dois raconter un jour tes souvenirs, dis que j’ai rencontré un faux héros ! Dis ce que je n’ose pas dire ! Un héros est celui qui ose batailler contre son époque ! Toute son époque ! Contre l’occupant mais aussi contre le puritanisme archaïque de notre peuple, son formalisme religieux, ses rigidités coercitives. Il ne suffit pas de le délivrer de sescolonisateurs, il faut aussi le délivrer de ses castrations. Moi, je n’ai pas su, Yousef ! Je n’ai pas su, je n’ai pas pu. Je suis en train de lâcher Émilie ! Ils m’ont obligé à choisir entre mon cœur et mon idéal ! Pourtant, Émilie c’est, à la fois, mon amour et mon combat ! Si tu dois raconter un jour tes souvenirs, dis que c’est dans les yeux d’Émilie, ce jour du coup de foudre, ce 15 octobre 1924, à...
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