La vie est un songe

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La Vie est Un songe

LA VIE EST UN SONGE.
de Pedro Calderon de la Barca
Traduction de Damas-Hinard, 1845
PERSONNAGES.
BasiLio, roi de Pologne. sigismond, prince. astoLfe, duc de Moscovie. CLotaLdo, vieillard. CLairon, valet bouffon. estreLLa, infante. rosaUra, dame. soLdats, gardes, mUsiCiens, Cortège.

JOURNÉE PREMIÈRE.
SCÈNE I.
Un site sauvage. Des montagnes. Une caverne. On voitparaître, sur le haut d’une montagne, ROSAURA, vêtue en homme, portant des habits de voyage ; elle commence à parler en descendant la montagne.

ROSAURA. Impétueux hippogriffe, aussi rapide que le vent, arrête-toi ! Pourquoi, éclair sans flamme, oiseau sans plumes, poisson sans écailles, et quadrupède sans instinct naturel, — pourquoi donc t’emporter et t’élancer, le mors aux dents, au milieu duconfus labyrinthe de ces rochers dépouillés ?… Arrête, te dis-je, arrête-toi sur cette montagne, où les animaux sauvages auront aussi leur phaéton. Pour moi je ne veux pas aller plus avant, et terminant mon voyage où m’a conduite le destin, désespérée, je descends les hauteurs escarpées de ce mont sourcilleux qui brave le soleil… O Pologne ! ce n’est pas là une attrayante hospitalité que celle que tum’offres, puisqu’au moment où je mets le pied sur ton sol, tu permets que je le rougisse de mon sang. Hélas ! mon sort ne me promettait pas davantage, et qui jamais eut pitié d’un malheureux ?



La Vie est Un songe
Entre CLAIRON ; il descend par le même côté.

CLAIRON. Vous pourriez bien dire deux, s’il vous plaît, et ne pas m’oublier quand vous vous plaignez ; car si nous sommes deuxqui avons quitté notre pays pour chercher les aventures, deux qui sommes arrivés jusqu’ici à travers toutes sortes de folies et de disgrâces, et deux encore qui avons dégringolé du haut de la montagne, — il n’est pas juste que j’aie partagé les périls et qu’ensuite je ne sois plus compté pour rien. ROSAURA. Je ne te comprends point dans mes plaintes, Clairon, afin de ne pas t’enlever le droit que tuas à tes propres consolations en pleurant ton infortune ; car, comme disait un philosophe, on éprouve tant de plaisir à se plaindre, que pour pouvoir se plaindre on devrait presque chercher le malheur. CLAIRON. Le philosophe qui disait cela était un vieil ivrogne. Si je le tenais, je lui donnerais quelques douzaines de soufflets et autant de coups de pied, et ensuite il pourrait se plaindre toutson soûl… Mais, madame, dites-moi, qu’allons-nous faire tous deux, seuls, à pied, à cette heure, en ce lieu désert, et au moment où le soleil disparaît de l’horizon ? ROSAURA. Quelle singulière et triste aventure !… Toutefois, si mes sens ne s’abusent, si mes yeux ne sont pas trompés par mon imagination, il me semble qu’à la clarté incertaine du jour qui finit, j’aperçois là-bas un édifice.CLAIRON. Vous avez raison, ou bien mon désir et mon espoir en ont menti. ROSAURA. Je vois, au milieu des âpres rochers, une habitation si étroite, si basse, et d’une architecture si grossière, que l’on dirait un roc détaché qui a roulé du haut de la montagne. CLAIRON. Approchons-nous, madame, et au lieu de regarder ce petit palais, prions les personnes qui l’habitent de vouloir bien nous y recevoir.ROSAURA. La porte en est ouverte… Mais quoi ! le regard, en plongeant dans ce sombre lieu, n’y découvre que la nuit.
On entend un bruit de chaînes.

CLAIRON. O ciel ! qu’entends-je ? ROSAURA. Je ne sais quel sentiment m’a rendue immobile, tremblante et glacée. CLAIRON. N’est-ce pas le bruit d’une chaîne ? Que je meure s’il n’y a pas là un galérien ! Ma peur ne m’a jamais trompé. SIGISMOND, dans lacaverne. Hélas ! malheureux !… hélas ! infortuné ! ROSAURA. Quelle triste voix !… J’éprouve une nouvelle peine et de nouveaux tourments. CLAIRON. Et moi de nouvelles craintes. ROSAURA. Clairon ? CLAIRON. Madame ? ROSAURA. Fuyons les périls de cette tour enchantée. CLAIRON. Je voudrais bien, madame ; mais je n’ai pas même assez de courage pour fuir. ROSAURA. Mais n’aperçois-je pas une faible...
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