Reflexions sur l'esclavage, condorcet

Pages: 21 (5137 mots) Publié le: 25 mars 2012
I. De l’injustice de l’esclavage des Negres, considérée par rapport à leurs maîtres.
Réduire un homme à l’esclavage, l’acheter, le vendre, le retenir dans la servitude, ce sont de véritables crimes, & des crimes pires que le vol. En effet on dépouille l’esclave, non-seulement de toute propriété mobiliaire ou foncière, mais de la faculté d’en acquérir, mais la propriété de son tems, de sesforces, de tout ce que la nature lui a donné pour conserver sa vie ou satisfaire à ses besoins. À ce tort on joint celui d’enlever à l’esclave le droit de disposer de sa personne.

Ou il n’y point de morale, ou il faut convenir de ce principe. Que l’opinion ne flétrisse point ce genre de crime, que la loi du pays le tolère ; ni l’opinion, ni la loi ne peuvent changer la nature des actions, &cette opinion serait celle de tous les hommes, & le genre humain assemblé aurait, d’une voix unanime, porté cette loi, que le crime resteroit toujours un crime.

Dans la suite nous comparerons souvent avec le vol l’action de réduire à l’esclavage. Ces deux crimes, quoique le premier soit beaucoup moins grave, ont de grands rapports entr’eux ; & comme l’un a toujours été le crime du plus fort,et le vol celui du plus faible, nous trouvons toutes les questions sur le vol résolues d’avance & suivant de bons principes, par tous les moralistes, tandis que l’autre crime n’a pas même de nom dans leurs livres. Il faut excepter cependant le vol à main armée qu’on appelle conquête, & quelques autres espèces de vols où c’est également le plus fort qui dépouille le plus faible : les moralistessont aussi muets sur ces crimes que sur celui de réduire des hommes à l’esclavage.

[modifier]II. Raisons dont on se sert pour excuser l’esclavage des Negres.
On dit, pour excuser l’esclavage des Negres achetés en Afrique, que ces malheureux sont, ou des criminels condamnés au dernier supplice, ou des prisonniers de guerre qui seroient mis à mort, s’ils n’étoient pas achetés par lesEuropéens.

D’après ce raisonnement, quelques écrivains nous présentent la traite des Negres comme étant presque un acte d’humanité. Mais nous observerons,

1°. Que ce fait n’est pas prouvé & n’est pas même vraisemblable. Quoi, avant que les Européens achetassent des Negres, les Africains égorgeoient tous leurs prisonniers ! Ils tuoient non-seulement les femmes mariées, comme c’étoit, dit-on,autrefois l’usage chez une horde de voleurs orientaux, mais même les filles non mariées, ce qui n’a jamais été rapporté d’aucun peuple. Quoi ! si nous n’allions pas chercher des Negres en Afrique, les Africains tueroient les esclaves qu’ils destinent maintenant à être vendus. Chacun des deux partis aimeroit mieux assommer ses prisonniers que de les échanger ! Pour croire des faits invraisemblables,il faut des témoignages respectables, & nous n’avons ici que ceux des gens employés au commerce des Negres. Je n’ai jamais eu l’occasion de les fréquenter, mais il y avoit chez les Romains des hommes livrés au même commerce, & leur nom est encore une injure[1].

2°. En supposant qu’on sauve la vie du Negre qu’on achète, on ne commet pas moins un crime en l’achetant, si c’est pour le revendreou le réduire en esclavage. C’est précisément l’action d’un homme qui, après avoir sauvé un malheureux poursuivi par des assassins, le voleroit : ou bien si on suppose que les Européens ont déterminé les Africains à ne plus tuer leurs prisonniers, ce seroit l’action d’un homme qui seroit parvenu à dégouter des brigands d’assassiner les passans, & les auroit engagés à se contenter de les voleravec lui. Diroit-on dans l’une ou dans l’autres de ces suppositions, que cet homme n’est pas un voleur ? Un homme qui, pour en sauver un autre de la mort, donneroit de son nécessaire, seroit sans doute en droit d’exiger un dédommagement ; il pourroit acquérir un droit sur le bien & même sur le travail de celui qu’il a sauvé, en prélevant cependant ce qui est nécessaire à la subsistance de...
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