C'est la liberté

Pages: 17 (4075 mots) Publié le: 13 août 2011
Contexte
Quelque chose de particulier se trame au Québec entre 1950 et 1960. Il n’y a pas que l’apparition de la télévision et les bières à 0,25 $. Ce qui donne lieu d’être la Révolution tranquille n’apparaît pas du jour au lendemain. Il y a gestation. Une énergie bouillonne déjà dans l’esprit de certains groupes d’individus. Contre l’aliénation, ils ruminent, lancent un Refus Global en 1948 etpeignent leur mécontentement. À l’aube des années 60, une idée en sourdine commence à rallier les gens : la place qu’occupe le Québec ne lui rend pas honneur. La culture est soumise à celle du Far-West. Quelqu’un se paie la tête de quelqu’un !
Le défi est de voir comment Le libraire est un récit de la rupture qui témoigne de ce contexte socio historique. L’atmosphère est celle d’une décenniecharnière où tout se passe entre un triste constat et le passage à l’acte. Le passé s’acharne contre le présent et refuse ce que l’avenir propose. Des institutions aussi modernes proposent nécessairement une façon radicale de produire et d’être. Rien de moins menaçant pour les fondations du monument national.
Près de dix années séparent l’écriture du roman de Bessette et le contexte qu’il met enscène. Peut-être parce que Le libraire n’aurait pu être écrit avant 1960. Ce simple décalage temporel permet une certaine distanciation. À rebours, l’ampleur des événements apparaît. Les relations causales s’éclaircissent, des effets dénoncent des causes. Si Jodoin est lucide, ses bras restent pourtant immobiles : « […] j’éprouvais la naïve impression que je pouvais encore servir à quelque chose;remplir un rôle utile. Ce n’était pas raisonné, évidemment. » Il faudra la fin du journal, la fin d’une décennie, pour qu’un mouvement irréversible s’amorce.
Jodoin, un homme qui n’est pas parmi tant d’autres
«Il fut un temps où je prenais plaisir à forcer mon personnage, car il est agréable de pouvoir injurier impunément les gens». Hervé Jodoin est un personnage. Dans la réalité même du récit, il enest un. Il semble ne pas y avoir de concordance entre ce qu’il montre être et ce qu’il est. Jodoin, c’est la multiplication des adjectifs, l’archétype même de l’ermite. Aux yeux de la petite communauté de Saint-Joachin et des lecteurs, ils apparaît misanthrope, désabusé, solitaire, acerbe, insolent, cynique, lucide, blasé, désabusé, désillusionné, lâche… mais combien incontournable. On s’yattache et on s’y identifie rapidement, et avec raison. Son cynisme s’exprime à travers ses ironies, son semblant d’indifférence, sa fine arrogance, à travers Mlle Placide qui renvoie à «l’infantilisme de notre peuple»… Son cynisme est synonyme de désenchantement.
La banalité et l’apparente conformité de Jodoin masquent à quel point il ne le fut pas. À force de répressions, une partie de lui-même s’esteffacée. Lorsqu’il dit «J’ai commencé ainsi. Autant vaut continuer. C’est moins fatigant que de changer.», c’est son histoire personnelle qui rencontre l’Histoire collective et politique du Québec. La mémoire personnelle et collective de Hervé est évacuée : il est privé de références dans le temps, privé de savoir d’où il vient et où il va. «Je n’ai pas commencé ce journal pour ressasser dessouvenirs.», «Quand à ma vie passée, j’aime mieux l’oublier.» Hervé se souvient à peine du collégien rebelle qu’il fut, à l’image de Martin Guérard, «liseur dangereux, doublé d’un anticlérical en herbe». S’il vend le livre à l’acnéique adolescent, c’est par compassion, espoir et projection. Nous savons seulement une chose, c’est qu’il travailla dans le passé, et pour un salaire de famine, au collègede Saint-Étienne. «Le désœuvrement explique bien des choses.» Saint-Étienne n’est nul autre que le premier des martyrs. Accusé d’avoir proféré des propos calomnieux contre Dieu, il fut lapidé à Jérusalem. Jodoin est également un martyr. Il ne s’apitoie pas, mais c’est tout juste. Il souffre en silence de la répression de sa culture.
Indifférence et liberté: «Ça me fait ni chaud ni froid»...
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