L'utopie est elle le propre de l'homme?

Pages: 5 (1199 mots) Publié le: 7 janvier 2015
Le mot «utopie» résonne partout autour de nous. Le plus souvent, il est utilisé sur un mode dépréciatif pour désigner les faiblesses d’un projet irréalisable, les rêveries de tels hurluberlus, voire les séductions conçues par l’imagination quand elle échappe à la police de la raison. Si l’on en parle avec chaleur, c’est en général dans l’ordre de l’«événement», lorsqu’il s’agit de promouvoir uneexposition, une publication, une manifestation populaire ou savante. Et ces dernières sont fréquentes; l’utopie fait recette, elle intéresse, elle plaît, comme plaisent toutes les invitations au voyage, au dépaysement, à l’ailleurs. Mais si l’on veut bien concéder une certaine honorabilité à l’escapade, il ne faudrait quand même pas oublier que nous sommes bien ici, pas ailleurs. C’est ici,dit-on, que nous sommes comme il faut, c’est-à-dire: utiles, productifs et reconnus.

Or, c’est bien mal connaître l’histoire de l’utopie et se méprendre sur son sens profond que de soumettre son examen à une vision de l’existence humaine qui consisterait seulement à comptabiliser et qualifier les productions utiles et reconnues. Depuis que l’homme a pensé, il a pensé sa condition dans le monde et,aussitôt, il a imaginé et formulé l’hypothèse d’une autre condition dans un autre monde. Les plus anciens témoignages de l’expression humaine nous donnent à voir ou à imaginer des au-delà, des paradis, des âges d’or.

L’utopie ne portera son nom qu’à partir du début du XVIe siècle mais, dès les origines, elle est en germe dans toute interrogation posée par l’homme sur lui-même, sur sa ­destinée etsur son environnement. Comme si la possibilité d’un ailleurs était consubstantielle à toute réflexion sur l’ici et le maintenant. L’utopie n’est donc pas le propre des inutiles songe-creux; elle est le propre de l’homme qui pense, comme une pulsion permanente qui le pousse à connaître, à inventer, à créer.

A l’université, nous sommes assez bien placés pour savoir que le succès dans larecherche repose justement sur ces trois piliers: la connaissance, l’invention, la création. Les pas décisifs, ceux qui permettent de dépasser le déjà fait, déjà vu, déjà connu, ne peuvent pas s’accomplir sans l’impulsion de ces facultés humaines qui permettent de voir ce qui n’est pas (encore).

Les grands auteurs d’utopies n’ont pas tous été des savants, mais ils ont mobilisé ces facultés pour montrertoutes les promesses du possible. Ainsi, on ne s’étonne pas de voir un romancier comme Tiphaigne de La Roche inventer, en 1760, la technique de la photographie en couleurs sur l’île imaginaire de Giphantie. On a oublié que quand Rousseau fut qualifié de malfaisant rêveur en concevant Le Contrat social , il avait en réalité établi les principes de délégation, de partage et de contrôle du pouvoirsur lesquels reposent toutes les ­démocraties modernes. Quant à l’orientaliste Anquetil-Duperron, il imaginait, vers 1771, une académie du savoir universel avec des agents disséminés dans le monde et réunis par un système rigoureux de collecte et de transmission des connaissances, selon le principe appliqué aujourd’hui, avec plus ou moins de bonheur, par l’aventure de Wikipédia, les organisationsde crowdsourcing et les réseaux de toutes espèces.

Mais les utopistes ne sont pas seulement des anticipateurs. Quand on voit défiler les titres des travaux de maîtrise ou de doctorat réalisés par nos étudiants, on se sent transporté dans un autre monde, un monde où l’on s’intéresse aux grafittis reconnaissables sur des peintures murales antiques, aux testaments des évêques de Lausanne au XIVesiècle, à l’univers esthétique de poètes anglais contemporains et non pas prioritairement au cours des valeurs boursières, aux progrès de telle épidémie, aux turpitudes politico-militaires de la planète ou aux frasques des héros de bas étage. Un monde où l’on passe son temps à conduire des recherches et à élaborer des réflexions qui ne se vendent pas bien cher, qui ne promettent pas la gloire sur...
Lire le document complet

Veuillez vous inscrire pour avoir accès au document.

Vous pouvez également trouver ces documents utiles

  • Le propre de l'homme
  • Le rire est le propre de l'homme
  • L'homme fait il sa propre histoire ?
  • Synthèse le rire est-il le propre de l'homme
  • Synthèse "rire est le propre de l'homme"
  • le rêve est le propre de l'homme
  • Le travail est il propre à l'homme
  • Le rêve est il le propre de l'homme

Devenez membre d'Etudier

Inscrivez-vous
c'est gratuit !