Antigone

par

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Sophocle

 

Étapes connues de sa vie

 

Sophocle est un écrivain
grec né vers 496 av. J.-C. à Colone, ville de la
périphérie d’Athènes. Il est un des trois tragédiens grecs dont des œuvres nous
soient parvenues ; il se situe chronologiquement entre Eschyle (≈ -525-≈
-456) et Euripide (-480-406). De même que seules sept des 123 pièces
qu’il aurait écrites nous sont parvenues, l’éloignement temporel fait que peu
d’éléments biographiques le concernant subsistent. On sait qu’il est né dans
une riche famille, d’un père fabricant d’armures, et qu’il a reçu une éducation
poussée. En –480 lui est confiée la tête du chœur célébrant le triomphe des Grecs sur les Perses à Salamine. Il
aurait commencé à écrire des pièces dès –470
et il connaît la gloire en –468 quand
il remporte la victoire aux grandes Dionysies
devant son aîné Eschyle. Sophocle va devenir un personnage important d’Athènes,
se lier à Périclès et l’historien Hérodote notamment, en l’honneur duquel
il écrit un poème en -450. Il connaîtra de nombreux succès avec ses tragédies
et aura une vie d’auteur célébré. Autre
étape connue, en 443442, il est hellénotame, c’est-à-dire l’un des dix trésoriers de la ligue de Délos,
regroupant les alliés qui versent depuis –477
un tribut à Athènes. En –441 on le
retrouve élu stratège, c’est-à-dire
dans le haut commandement de l’armée, aux côtés de Périclès ; il participe
en tant que tel à la campagne militaire contre Samos. En –413, il est élu proboulos parmi plusieurs hauts
personnages qui se voient chargés de prendre des décisions suite à la lourde défaite
de l’armée athénienne lors de l’expédition de Sicile dans le cadre de la guerre
du Péloponnèse. Il meurt à Athènes à
l’âge avancé de 90 ans environ, en 406
ou 405 av. J.-C.

 

Coups
d’œil sur les pièces conservées

 

Œdipe roi, la pièce la plus
connue de Sophocle, écrite vers 430
av. J.-C., reprend une célèbre légende du cycle thébain, qu’on retrouve dès le VIIIe
siècle en littérature chez un poète grec et qu’Eschyle auparavant a exploitée.
La trame en est bien connue : dans sa quête des motifs de la peste qui
sévit à Thèbes, au roi Œdipe les dieux répondent que la ville est damnée parce
que l’assassin de Laïos, son prédécesseur, n’a jamais été puni. Les oracles
divins forment une part majeure de l’intrigue, au gré de laquelle il se fait
jour qu’Œdipe est le fils de l’ancien roi, que c’est lui qu’il l’a tué et
qu’ayant épousé sa veuve, il s’est uni à sa mère, réalisant les prédictions qui
lui avaient été faites. À la révélation de son parricide et de son inceste, il
se crève les yeux et s’exile ; sa mère Jocaste se pend. Contrairement
aux tragédies Ajax ou Antigone où le héros incarne une idée ou
une conviction, la tragédie d’Œdipe illustre la condition de tout homme, sujet de contradictions, dont les ambitions et l’orgueil – Œdipe, exemple d’h
úbris, d’impiété, pense déjouer
le sort que lui ont réservé les dieux – se heurtent au destin, à des forces
supérieures. Œdipe se crevant les yeux finit par se punir d’avoir cru en sa
lucidité supérieure alors qu’il ne voulait pas voir une vérité que tout le
monde devinait. La pièce a inspiré un grand nombre œuvres – chez Corneille,
Gide ou Anouilh –, ainsi que la psychanalyse et l’anthropologie.

Antigone, pièce représentée entre
450 et 430 av. J.-C., qui aurait valu à Sophocle son élection comme stratège,
illustre le conflit entre l’inviolabilité
des lois divines
et l’opportunisme des lois civiles. Antigone, obéissant à
la loi du sang, souhaite offrir une
sépulture à son frère Polynice, mort en combattant Thèbes, sa patrie, dans la
lutte qui l’opposait à son frère Étéocle, tandis que le roi Créon, autoritaire,
souhaite laisser les corbeaux s’occuper de sa dépouille. Violant son ordre, la
jeune femme est condamnée à mort et se pend. Il n’y a aucun vainqueur ici puisque Créon, puni pour son orgueil, provoque indirectement la
chute de sa famille : son fils Hémon, fiancé d’Antigone, se tue à son
tour, et son épouse Eurydice, mère de Créon, le suit de peu. Cette pièce était
également  promise à inspirer de
nombreuses adaptations, par exemple chez Anouilh ou chez Brecht.

Électre parle du retour
d’Oreste à Mycènes, longtemps après le meurtre de son père, Agamemnon, par
Égisthe, amant de son épouse Clytemnestre. Une scène de reconnaissance a lieu
entre Oreste et sa sœur Électre, mariée a un paysan pour se débarrasser de sa descendance,
qui ne sera pas noble ; puis le frère et la sœur prévoient le meurtre de
leur mère et de l’usurpateur. Contrairement aux pièces d’Eschyle et d’Euripide
sur le même sujet, ici, Oreste tue seul Clytemnestre avant d’assassiner
Égisthe, et toute l’attention est focalisée sur la psychologie d’Électre, qui accueille, après l’assassinat de
Clytemnestre, le meurtrier de leur mère avec une outrageante ironie.

Œdipe à Colone a été écrite
peu avant sa mort par Sophocle, et fut représentée posthumément en 401 av.
J.-C. Le tragédien situe son œuvre dans un bois sacré de sa ville d’origine. Là
erre un Œdipe vieillissant, aveugle et exilé, accompagné de sa fille Antigone.
La pièce expose sur un mode lyrique l’âme tumultueuse d’un homme arrivé au
seuil de la vie, au gré de dialogues avec l’hypocrite Créon, le sage Thésée,
qui vient lui accorder sa protection, son fils Polynice, qui se trouve en butte
avec son frère Étéocle, et qu’il chasse en maudissant leur lutte. Toujours inflexible, le héros refuse le pardon.
La pièce illustre aussi les revirements
divins
 : une fois mort, Œdipe sera sanctifié et portera chance à ceux
qui l’ont accueilli.

Ajax, pièce peut-être représentée
en -445, tourne autour de la furie, de la honte, puis de la mort d’Ajax. Les
armées grecques se trouvent devant le mur de Troie. Alors que le héros Achille
vient de mourir, on remet ses armes à Ulysse. Ajax, qui s’en pensait le plus
digne, fou de colère, entame alors le massacre des bêtes grecques qu’il prend
pour les soutiens d’Ulysse. Revenant à lui, pétri de honte, il se tue en dépit
des supplications de son épouse.

Philoctète, pièce écrite et
représentée à la fin de sa vie par Sophocle, en -409, est intitulée d’après cet
archer grec, héritier de l’arc et des flèches empoisonnées d’Héraclès. Le
soldat s’étant blessé au pied avec l’une d’elles, ses compagnons, incommodés
par l’odeur dégagée par la gangrène, l’avaient abandonné sur Lemnos, une ville
de la mer Égée. La pièce de Sophocle raconte comment Ulysse et Néoptolème, le fils
d’Achille, prévoient de regagner par la ruse
l’homme et ses armes, nécessaires pour vaincre Troie selon un oracle. Philoctète
est en effet devenu l’ennemi des Grecs et il faudra l’intervention d’Héraclès
pour le faire céder. La pièce repose sur le dilemme moral de Néoptolème, qui éprouve des scrupules à employer la ruse contre ce digne vieillard qu’il
rencontre, déjà autrefois trahi par ses compagnons.

Les Trachiniennes, pièce
intitulée d’après le chœur des femmes qui y intervient, a pour personnages
principaux Déjanire, qui attend à Trachis, ville de Thessalie, le retour de son
époux Héraclès, dont elle apprend qu’il l’a trompée avec une de ses captives.
C’est une figure de femme passionnée
et constante que met en scène
Sophocle, puisque Déjanire envoie tout de même en signe de bienvenue la tunique magique du centaure Nessos
qu’il avait tué. Mais au lieu d’un talisman il s’agit d’une malédiction :
l’habit brûle atrocement le demi-Dieu qui en meurt.

Les Limiers racontent la
traque du voleur des troupeaux d’Apollon que mènent Silène et ses satyres, et
qui les conduit jusqu’à la grotte où Hermès, fils de Zeus, qui vient d’inventer
la lyre, se trouve avec sa nourrice, la nymphe Cyllène. Seuls quatre cents vers
ont été retrouvés, si bien qu’on ne peut en reconstituer complètement la trame,
qui devait comprendre une réconciliation du voleur avec Apollon.

 

L’art de
Sophocle

 

Aristote dit que c’est Sophocle qui avait porté
le nombre des acteurs de deux à trois, ce qui lui permettait d’assouplir la tragédie grecque formatée
par Eschyle, de peindre des caractères
plus nuancés et de complexifier l’action en permettant des
revirements. D’une partie à l’autre
de la tragédie, la focalisation peut même passer d’un personnage à l’autre. Les
dialogues prennent en importance avec lui, et le débat d’idées empiète dès lors sur le lyrisme.

Sophocle ne s’intéresse à un mythe, issu
d’épisodes de l’âge héroïque, que s’il l’autorise à illustrer une matière
philosophique ou morale. Il cherche dans ses pièces à atteindre à l’universel, en chantant la condition humaine, à travers les
prismes de l’amour, de la fragilité ou de la vieillesse.

On a coutume de dire que le théâtre d’Eschyle
est tout imprégné de religion ; Sophocle lui pousse l’importance des
hommes, exalte leur grandeur, faisant d’eux, peut-être pour la première fois,
de véritables héros tragiques, lesquels
donnent généralement leurs noms aux pièces. Sophocle met en scène des caractères extrêmes, dont le manque de
souplesse, le refus de transiger
engendrent la perte. Le théâtre de Sophocle est moral parce que ses personnages agissent ainsi guidés par des valeurs et diffèrent par leurs idéaux. C’est souvent dans la solitude qu’ils finissent par mourir,
et s’il y a derrière leur mort l’idée d’une faute à expier, le châtiment paraît disproportionné, quand la justice divine obéit chez Eschyle à une rigoureuse
logique. Les héros paraissent même parfois complètement innocents – comme Antigone, ou Œdipe qui a tenté comme il a pu de
se soustraire au meurtre et à l’inceste – et les dieux cruels. Mais leur action
est incompréhensible car ils se
situent très au-dessus des hommes – et c’est l’arbitraire de leurs lois
qui fait naître la dimension tragique.

 

 

« Le temps est le dieu qui aplanit tout. »

 

Sophocle, Électre

 

« Ce sont deux choses
très distinctes, parler longtemps et parler à propos. »

 

Sophocle, Œdipe à Colone

 

« Personne dans sa ville
ne pouvait contempler son destin sans envie. Aujourd’hui, dans quel flot
d’effrayante misère est-il précipité ! C’est donc ce dernier jour qu’il faut,
pour un mortel, toujours considérer. Gardons-nous d’appeler jamais un homme
heureux, avant qu’il ait franchi le terme de sa vie sans avoir subi un
chagrin. »

 

Sophocle, Œdipe roi

 

« Va, ne laisse
pas régner seule en ton âme l’idée que la vérité, c’est ce que tu dis, et rien
d’autre. Les gens qui s’imaginent être seuls raisonnables et posséder des idées
ou des mots inconnus à tout autre, ces gens-là, ouvre-les : tu ne
trouveras en eux que le vide. Pour un homme, pour un sage même, sans cesse
s’instruire n’a rien de honteux. Et pas davantage cesser de s’obstiner. »

 

Sophocle, Antigone, tirade de Hémon cherchant à
fléchir Créon

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