Bubble Gum

par

Une structure éloignée des modèles « classiques »

A.Construction du roman

 

Lastructure du roman est particulière. Les chapitres alternent entre les penséesde Manon et celles de Derek. Ce choix limite la vision du lecteur, car il rendobligatoire l’utilisation du point de vue interne. Le lecteur est parconséquent contraint de suivre deux protagonistes sur lesquels aucun élément nelui est fourni de l’extérieur, l’auteure s’effaçant entièrement de la narration.Le lecteur ne peut donc s’appuyer que sur les éléments donnés à travers unpoint de vue interne pour accéder à la « réalité » des choses. Ilpart ainsi sans bases auxquelles se raccrocher pour entamer sa lecture, et il doitformer ses propres schémas pour saisir les ficelles du récit. Cette premièremise en place participe déjà à complexifier la compréhension de l’œuvre.

Dansson récit, l’auteure se sert parfois de l’italique, principalement poursouligner la différence entre les rêves de Manon et la réalité. Or ce procédéest réitéré dans le chapitre « Souvenir », dédié à l’héroïne. Cepassage, situé en plein milieu du roman, permet un intermède dans le récit, uncourt retour sur l’ascension de Manon ; mais il sert d’une certaine façonle dessein de l’auteure. En effet, le lecteur ne peut plus démêler la réalitédu fantasme, ce qui l’empêche par conséquent de comprendre si tout ce qui luiest rapporté est réellement arrivé à la jeune femme. Lolita Pille fait de cesméandres narratifs la particularité de sa plume, et continue tout au long deson récit à se jouer de son lecteur.

L’auteuremet aussi en place ce qu’elle nomme une « Intermission », dont laprésence crée la surprise chez le lecteur. Il s’agit d’une interruption qui nepossède aucun lien concret avec le récit de Lolita Pille. Il semble y êtrequestion des rêveries ou des fantasmes de Derek, qui évolue dans un monde quis’autodétruit : « Derniers vestiges de la civilisation, latélévision et la radio cessèrent d’émettre : le monde prit fin dans ungrésillement. » Ce petit interlude permet à l’auteur d’exposer demanière très caricaturale les conséquences que pourrait avoir la politiqueactuelle d’uniformisation systématique de la population : « L’artétait subjectif, la merde universelle. Il fut donc décidé, d’un commun accord,de généraliser la fabrication de merde. » Ce chapitre peut êtrecomparé à une « pause publicité », car il interrompt de manièreimpromptu l’histoire et ne participe pas à sa bonne compréhension.

Cettestructure complexe mise en place par Lolita Pille sert à perturber le lecteur,lui rendant alors impossible le démêlage du rêve de la réalité. Un telprocessus permet à l’auteure de faire passer le message de son texte de manièreplus percutante.

 

B. Unroman au style moderne

 

Lesphrases du roman sont bien souvent longues et déstructurées. Lolita Pille used’une ponctuation très riche, qui demande au lecteur une lecture de longuehaleine. Ses phrases sont très imagées et pleines d’actions ; cetteconstruction particulière permet de donner un aspect plus vivant au texte :« J’appelle pour un café, je reste debout face à la fenêtre, je regardela colonne, puis je m’assois, puis je me relève, on me touche l’épaule et jesursaute, je crois que c’est la Polonaise, elle s’assoit en face de moi et veutsavoir si je suis ok, je ne suis absolument pas ok mais je n’ai pas envie d’endébattre avec une Polonaise que j’ai déjà baisée, […]. » La structure desphrases donne une sensation d’empressement et le débit de la lecture s’accélèrefatalement. Le lecteur a alors face à lui un texte se rapprochant de l’oralité,aussi bien dans la construction parfois maladroite et répétitive des phrasesque dans le ton du récit.

L’écritureest donc éloignée de celle des romans « classiques » qui respectentune écriture fluide, concise et précise, où le vocabulaire reste dans ledomaine du langage courant voire soutenu. À la manière de Frédéric Beigbeder,dont l’écriture l’a beaucoup inspirée, Lolita Pille cherche à interpeler lelecteur par des paroles parfois étonnamment crues et des images très proches dece qu’il nous est donné de voir au quotidien : « puis ils m’ontcraché à la gueule et s’y sont mis à quatre pour me jeter par terre, j’aibouffé la poussière, et mon sac s’est vidé dans le caniveau ».

 

Leroman de Lolita Pille est donc loin des critères du roman traditionnel, dupoint de vue de sa forme et de sa structure, et propose une alternativebeaucoup plus franche et oralisée à son lecteur. Son style est volontairementprovocant et cru, et contre toutes les idées reçues sur la manière dont doitêtre écrit un livre.

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