Critique de la raison pratique

par

Première partie : Doctrine élémentaire de la raison pratique

Livre premier : Analytique de la raison pratique

 

            Remarque de méthode avant tout : Kant adopte, en ouverture, une façon de faire qui rappelle Spinoza. Sans détour, mathématiquement, Kant pose des définitions, puis développe à partir d’elles des théorèmes, puis identifie des problèmes pour souligner les limites, parfois dépassables, parfois non, de ces théorèmes. Mais que dit-il ?

            Kant réfute la position qui consiste à identifier le désir comme origine de l’action ; il pense plutôt que c’est l’amour de soi qui nous conduit. Autrement dit, on chercherait le bonheur et non le plaisir. Cet amour de soi n’est pas cependant suffisant pour constituer une loi universelle. On ne peut pas légitimement s’excuser d’un meurtre en invoquant son bonheur propre, par exemple. Kant distingue ce qui est bien pour soi, c’est-à-dire ce qui est agréable, et ce qui est bien pour tous, c’est-à-dire ce qui rentre dans le cadre du Bien et du Mal universels.

            La morale gouverne tous les êtres vivants rationnels et une action morale est une action qui découle de la raison et non d’une pulsion ou d’une passion. Pour Kant, la fin ne justifie pas les moyens. Si la chose qui motive l’action est mauvaise, l’action est mauvaise, même si ses conséquences sont bénéfiques. Par exemple, la guerre de Sécession a eu pour conséquence l’abolition de l’esclavage, mais ce n’est pas pour autant que c’est une bonne action ; cela reste une guerre, et ce qui détermine une guerre, ce sont surtout des problématiques de pouvoir assez basses et sournoises. Pour savoir si nos actions sont morales, il suffit de nous demander si l’action qu’on vient d’effecteur pourrait devenir une maxime universellement applicable.

            Kant remarque que la raison pure, théorique, n’a pas changé depuis la nuit des temps : de l’Antiquité à aujourd’hui, on a toujours pensé de la même manière, structuré nos discours de la même manière. Il suffit de voir, par exemple, comment sont construites les histoires classiques. De Homère aux auteurs contemporains, on n’a jamais foncièrement changé de recette. Dans le fond, la raison est immuable. Kant, qui pense que la raison théorique et la raison pratique sont une seule et même raison qui se déploie sous des angles différents, postule qu’il existe aussi une morale immuable, valide de tout temps, pour tous les hommes.

            C’est ici que Kant invoque son fameux « impératif catégorique », dont on peut trouver de très multiples formulations. Au fur et à mesure des ouvrages, Kant n’a cessé de le reformuler. Et c’est sans compter sur le nombre encore plus important des multiples traductions et retraductions existantes ! L’impératif catégorique avance que nous devons agir d’après une maxime qui pourrait être utilisée comme loi universelle. Cet impératif catégorique s’oppose à l’impératif hypothétique, qui invite simplement à agir pour atteindre la finalité recherchée. L’impératif hypothétique dirait : « fais telle ou telle action si tu veux atteindre tel ou tel résultat » – Kant pense que cela est malsain et immoral ; la morale d’après lui n’admet pas de « si ». Un acte ne peut être moral que s’il nous vient simplement parce que la motivation est admirable, il ne peut être le résultat d’un calcul.

            Une fois qu’il a identifié l’universalité de la loi morale, Kant en développe les implications : il faut reconnaître que cette loi morale s’applique à tous les êtres dotés de raison, sans exception aucune, et dans une égalité parfaite. Agir moralement implique que l’homme reconnaisse autrui comme un égal, afin qu’autrui soit toujours dans son action considéré comme une fin en soi et non pas un outil pour parvenir à un but. Il s’agit aussi de ne pas empêcher autrui d’agir, autant que nous, en accord avec la morale. Kant, dont on reconnaît bien là l’appartenance au mouvement des Lumières, rêve d’une société idéale, un « royaume de finalités », dans lequel l’homme est à la fois auteur et sujet des lois auxquelles il obéit.                     

            La morale, précise Kant, ne peut se déployer sans liberté ni autonomie. Une volonté libre et autonome ne se contente pas d’agir bêtement, de suivre mollement une loi préétablie ; elle est capable de réfléchir et de décider d’agir de telle ou telle manière. L’acte est délibéré. Et, dans ce sens, même si nous agissons selon des lois universelles, cela ne nie pas notre individualité, puisque c’est par un choix rationnel que l’on s’y plie.

            Kant s’emploie donc à résoudre les problématiques de libre-arbitre et de déterminisme. On pourrait en effet se demander s’il est vraiment possible d’affirmer en même temps que le libre-arbitre existe et que la conduite du monde soit définie par des besoins physiques nécessaires. Kant dresse une distinction nette entre le monde concret et le monde abstrait. Ces besoins physiques relèvent du monde concret, tandis que notre libre-arbitre, notre volonté est une abstraction dont nous n’avons pas une pleine connaissance. Nous agissons toujours en accord avec l’idée de liberté, quand bien même notre volonté ne serait pas vraiment libre : nous sommes donc libres. Cette posture peut rappeler ce que Kant dit de la croyance téléologique dans sa Critique de la faculté de juger : elle est fausse, mais utile, car elle est efficace. La liberté, même illusoire, existe, puisque nous agissons en son nom.

 

                        Livre deuxième : Dialectique de la raison pratique

                       

            Kant identifie une antinomie dans la raison pratique. Il prétend en effet que nous agissons d’après une morale universelle pour un bonheur universel. Mais comment pouvons-nous être effectivement heureux dès lors que l’on constate que notre but ne peut pas être atteint ? Kant dresse une série de postulats pour régler ce problème. D’abord, il postule que l’âme est immortelle. Ainsi, notre but peut être atteint, sur le très long terme. Il postule donc en même temps l’existence d’un progrès général à l’œuvre qui fait que l’humanité serait de plus en plus heureuse. Enfin, il postule l’existence de Dieu, d’un Dieu bienveillant qui veillerait à ce que le progrès se déploie dans le bon sens.

            Dans l’autre moitié de ce livre deuxième, Kant affirme la suprématie de la raison pratique sur la raison spéculative (il privilégie en somme l’action concrète sur l’action abstraite) car la raison pratique peut apporter des savoirs que la raison spéculative ne peut pas offrir, et questionne sans cesse les limites entre physique et métaphysique. 

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