Croc-Blanc

par

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Jack London

John Griffith Chaney qui
deviendra Jack London est né en 1876
à San Francisco d’un père astrologue et d’une mère médium ayant reçu une
éducation bourgeoise. Poussée à l’avortement par le père, qui l’abandonne
bientôt, celle-ci résiste mais tentera par deux fois de se suicider avant la
naissance de John. L’année de sa naissance, l’enfant, qui sera élevé par une
nourrice noire, gagne un beau-père qui lui donne son nom de London et John
devient Jack, pour le distinguer de celui-ci. La famille recomposée mène une vie misérable et itinérante. Très
jeune, le futur écrivain est marqué par ses lectures des Contes de l’Alhambra de Washington Irving et de Signa de la romancière anglaise Ouida. À
Oakland, en Californie, où sa mère ouvre une pension de famille, Jack a pour mentore la bibliothécaire et poétesse Ina Coolbrith. Là, sa passion pour la mer se développe ;
l’enfant fait de petits travaux et économise pour s’acheter une petite
embarcation qui lui permettra de naviguer dans la baie de San Francisco. Après
un incident de son père en 1890, Jack, devant soutenir sa famille, se fait
embaucher dans une fabrique de conserves
de saumon. Il commence cependant à gagner mieux sa vie après l’achat d’un sloop – un petit navire – qui lui
permet de piller les parcs à huîtres
locaux. Il dépense son butin dans un cabaret où il développe un alcoolisme précoce. Après la perte de
son bateau il se fait engager pour aller chasser
le phoque 
; il navigue sur la mer de Behring et longe les côtes du
Japon.

Alors qu’il doit à nouveau
se faire employer dans une fabrique, sa première
œuvre
, Un typhon au large des côtes
du Japon
(
Typhoon off the Coast of
Japan
)
est publiée dans un journal local en 1893 à l’issue d’un concours. Ses œuvres suivantes sont néanmoins
refusées. En 1894 il abandonne la marche des chômeurs sur Washington visant à
obtenir le financement d’un programme de travaux publics, durant laquelle il
s’imprègne d’idées socialistes, et vagabonde à travers les États-Unis et
le Canada ; il connaît la prison pour vagabondage à Buffalo. Désireux de
mieux s’initier à l’œuvre de Marx et
de Herbert Spencer, il prépare deux années durant, à l’École secondaire
d’Oakland et à l’Académie universitaire d’Alameda, son entrée à l’université de
Berkeley. Il paie ses études en accomplissant des travaux de nettoyage et de
conciergerie, fréquente un cercle d’intellectuels progressistes et publie son
premier texte socialiste dans un
journal scolaire. Il essaie également de faire paraître des articles de la même
veine dans des journaux d’Oakland, dont il adhère au parti socialiste en 1896,
l’année où il intègre Berkeley. Mais
très vite, déçu par les autres étudiants et accablé par le coût de sa
scolarité, London quitte l’université, tente sans succès de faire publier ses
premières œuvres puis travaille dans une blanchisserie. En juillet 1897 il se
laisse porter par la ruée vers l’or
du Klondike, dans le territoire
canadien du Yukon. London arrive sur
place en octobre et commence à exploiter une concession. Atteint du scorbut, il
retourne à Oakland l’année suivante avec une quantité d’or dérisoire. Il doit à
nouveau s’adonner à des travaux peu rémunérés, jusqu’à ce qu’en 1899 une revue locale publie enfin plusieurs histoires du jeune écrivain sur le Klondike. Le succès vient en 1900
quand la prestigieuse revue The Atlantic Monthly publie Une
odyssée du Grand Nord
(An Odyssey
of the North
). Jack London multiplie dès lors les collaborations, sous la
forme d’articles et de nouvelles, avec plusieurs périodiques. Son premier
recueil de nouvelles, Le Fils du loup (Son of the Wolf), paraît la même année. Il
poursuit son militantisme
socialiste 
; candidat social-démocrate à la mairie d’Oakland en 1901,
il obtient très peu de voix.

Durant ces années Jack
London a également une activité de journaliste,
il est notamment envoyé comme reporter en Afrique du Sud lors de la guerre des
Boers. Il en profite pour voyager en Angleterre et en France. De retour à New
York, il rédige un reportage que les journaux refusent et qui paraît en 1903 sous le titre Le peuple d’en bas ou de l’abîme (
The
People of the abyss
). Il y rapporte les observations qu’il a faites à Londres pendant trois mois, alors qu’il
s’était immergé, déguisé en clochard,
dans les bas-fonds de la capitale
britannique
. Il s’y fait le porte-parole
d’un peuple misérable
dont l’exploitation laisse mal augurer du siècle qui
démarre. L’auteur exprime sa colère contre la bêtise des lois, qui forcent par
exemple les pauvres, interdits de dormir sur un banc, à marcher toute la nuit,
contre la précarité et les diverses injustices dont il témoigne. La même
année
L’Appel de la forêt ou L’Appel
sauvage
(The Call of the Wild)
paraît en feuilleton dans le Saturday
Evening Post
. Jack London y raconte le parcours de Buck, chien d’un juge
menant une vie paisible, qui se retrouve, après être passé aux mains de
trafiquants, projeté dans un monde
brutal
, transporté jusqu’au Yukon où, exploité comme chien de traîneau, il
doit s’imposer sur une meute de congénères et sent renaître progressivement en
lui son instinct sauvage
préalablement endormi. En 1904 paraît
Le
Loup des mers
(The Sea-Wolf),
inspiré par les navigations de London dans la baie de San Francisco à bord du nouveau
sloop qu’il a acheté, et par ses expériences de jeunesse. L’écrivain y oppose
la figure de brute épaisse de Loup
Larsen, capitaine de navire, homme intelligent mais incapable de croire en la
beauté de la vie, qui fait régner la terreur à son bord, à celle d’homme civilisé de Humphrey van Weyden,
un homme de lettres réputé que le premier recueille sur son bateau après un
naufrage. Cette confrontation se voit accentuée par la convoitise par les deux
hommes d’une même femme, Maud. L’auteur, qui rêvait d’écrire un roman total du
type de Moby Dick, sera déçu qu’on
considère son ouvrage seulement comme un roman d’aventures. Il s’attaquait ici
à la philosophie de Nietzsche qui le
fascinait et à la figure du surhomme,
stigmatisant l’individualisme de
Larsen. En 1904 London part chroniquer la guerre russo-japonaise. Il poursuit
ses conférences sur le thème du socialisme et fait scandale en 1905 en
se prononçant pour les révolutionnaires russes.

Dans Croc-Blanc (White
Fang
) en 1906 l’écrivain décrit
un processus inverse de celui qui, dans L’Appel
de la forêt
, avait transformé Buck de chien en loup. Croc-Blanc, croisé de
chien et de loup, a été baptisé ainsi par les Indiens, parmi lesquels il
connaît un premier maître, Castor-Gris. Puis un Blanc l’exploite dans des
combats où Croc-Blanc démontre sa grande force avant de frôler la mort face à un
bulldog. Il est sauvé par deux hommes auprès desquels il découvre la véritable complicité possible entre l’homme et l’animal. En 1907 Jack London prend la mer pour un voyage de sept ans autour du monde, à bord du Snark qu’il a fait construire dans ce but. Après une première version
parue en 1902, Construire un feu (To Build a Fire) reparaît en 1908. L’œuvre est souvent citée comme
un exemple d’une littérature exposant le conflit
entre l’homme et la nature
. Le héros se retrouve confronté aux éléments
naturels après avoir décidé, par bravade, d’une marche de six heures par –60 °C
pour rejoindre des amis en compagnie d’un chien. S’il sait construire un feu,
l’homme commettra plusieurs erreurs qui lui seront fatales, et d’abord celle de
n’avoir pas suivi cette règle selon laquelle il ne faut jamais voyager seul
quand la température descend au-dessous de –50 °C. La même année paraît Le
Talon de fer
(The Iron Heel),
un grand roman d’anticipation politique
où London a déjà l’intuition d’une dictature
fasciste
semblable à l’Allemagne nazie, où il anticipe une guerre opposant
l’Allemagne aux États-Unis, ainsi qu’une révolution
d’Octobre
, effectivement en 1917, mais à Chicago. En 1909 Jack London rentre en Californie ; il a contracté l’année
précédente le pian, une maladie tropicale, puis a dû vendre son navire. Cette
année-là, Martin Eden est accueilli par une critique enthousiaste. Il
s’agit de son œuvre la plus autobiographique. London y
retrace son parcours à travers le destin de Martin Eden, un jeune marin issu de
prolétaires qui parvient en autodidacte
à se hisser à un solide niveau d’instruction pour plaire à Ruth, une jeune
bourgeoise. Mais le milieu dont elle est issue se révèle superficiel et le
déçoit. Après plusieurs déboires dans sa quête pour devenir un écrivain à
succès ses efforts finissent par payer mais Martin perd le goût d’écrire face à
l’hypocrisie à laquelle il est
confronté. Le rejet de Ruth juste avant qu’il n’ait pu tenir sa promesse de
réussir dans le monde puis son revirement le décident à partir s’isoler sur une
île du Pacifique. La fin tragique de Martin n’aura pas empêché toute une
génération de jeunes écrivains de se laisser inspirer par le succès au goût amer du héros, qui se
distingue de l’auteur par son rejet du socialisme et son adhésion à l’individualisme nietzschéen. À nouveau London
se dira déçu que ses attaques contre ce travers n’aient pas été senties.

Les dernières années de sa
vie Jack London continue de multiplier les croisières
et les voyages. 1913 est une année noire qui voit se multiplier les ennuis, avec
notamment, la veille de son achèvement, l’incendie de la somptueuse
« maison du Loup ». London est alors un des écrivains les plus connus
et riches au monde. Il meurt en 1916
à quarante ans dans son ranch californien de Glen Ellen après avoir quitté
cette année-là le parti socialiste, déçu par sa tiédeur réformiste. Certains
ont voulu croire que l’écrivain avait volontairement pris une dose trop
importante d’un somnifère à base de morphine, absorbée avant de s’éteindre.

Jack London est aujourd’hui
considéré comme un grand écrivain de
l’imaginaire
, auteur prolifique d’une
quarantaine de volumes, et peut-être le seul écrivain américain du
prolétariat
, capable de grands
enthousiasmes
comme d’un profond
pessimisme
. Conteur inspiré de
Kipling et de Conrad, son interprétation du réel et ses modes de perception le
rapprochent de Hemingway ou Thomas Wolfe. Sa mythologie personnelle et le roman que fut sa vie constituent pour
l’essentiel son inspiration.

 

 

« Buck ne lisait pas les journaux et était loin de savoir ce
qui se tramait vers la fin de 1897, non seulement contre lui, mais contre tous
ses congénères. En effet, dans toute la région qui s’étend du détroit de Puget
à la baie de San Diego on traquait les grands chiens à longs poils, aussi
habiles à se tirer d’affaire dans l’eau que sur la terre ferme… Les hommes,
en creusant la terre obscure, y avaient trouvé un métal jaune, enfoncé dans le
sol glacé des régions arctiques, et les compagnies de transport ayant répandu
la nouvelle à grand renfort de réclame, les gens se ruaient en foule vers le nord.
Et il leur fallait des chiens, de ces grands chiens robustes aux muscles forts
pour travailler, et à l’épaisse fourrure pour se protéger contre le
froid. »

 

Jack London, L’Appel de
la forêt
, 1903

 

« Ainsi, je suis
retourné à la classe ouvrière dans laquelle je suis né et à laquelle
j’appartiens. Je n’ai plus envie de monter. L’imposant édifice de la société
qui se dresse au-dessus de ma tête ne recèle plus aucun délice à mes yeux. Ce
sont les fondations de l’édifice qui m’intéressent. Là, je suis content de
travailler, la barre à mine à la main, épaule contre épaule avec les
intellectuels, les idéalistes et les ouvriers qui ont une conscience de classe
– et nous donnons de temps en temps un bon coup de barre à mine pour ébranler
tout l’édifice. Un jour, lorsque nous aurons un peu plus de bras et de barres à
mine, nous le renverserons, lui et toute sa pourriture et ses morts non
enterrés, son monstrueux égoïsme et son matérialisme abruti. Puis nous
nettoierons la cave et construirons une nouvelle habitation pour l’humanité.
Là, il n’y aura pas de salon, toutes les pièces seront lumineuses et aérées, et
l’air qu’on y respirera sera propre, noble et vivant. »

 

Jack London, Ce que la vie signifie pour moi, 1906

 

« Une haute forêt de
sapins, sombre et oppressante, disputait son lit au fleuve gelé. Dépouillés de
leur linceul de neige par une récente tempête, les arbres se pressaient les uns
contre les autres, noirs et menaçants dans la lumière blafarde du crépuscule.
Le paysage morne, infiniment désolé, qui s’étendait jusqu’à l’horizon était
au-delà de la tristesse humaine. Mais du fond de son effrayante solitude
montait un grand rire silencieux, plus terrifiant que le désespoir – le rire
tragique du Sphinx, le rictus glacial de l’hiver, la joie mauvaise, féroce
d’une puissance sans limites. Là, l’éternité, dans son immense et insaisissable
sagesse, se moquait de la vie et de ses vains efforts. Là s’étendait le Wild,
le Wild sauvage, gelé jusqu’aux entrailles, des terres du Grand Nord. »

 

« Les hommes qui adorent les dieux les veulent immatériels,
les placent au-dessus des lois naturelles, les font vivre dans un univers
inaccessible, où s’effondrent dans un combat imaginaire le Vrai et le Faux, le
Beau et le Laid, le Bien et le Mal. S’ils se perdent dans ce dédale, ou si le
doute les assaille, ils peuvent briser leurs idoles et les remplacer par
d’autres, tout aussi irréelles. Le chien et le loup domestique n’ont pas ce
recours, ni cette versatilité. Les dieux qu’ils vénèrent sont des êtres de
chair et de sang. Ils les perçoivent avec leurs sens, et partagent avec eux le
temps et l’espace d’une existence bien concrète. Ce n’est pas la foi qui les
crée, et le doute ne les fait pas disparaître. Ils sont toujours là, debout sur
leurs pattes postérieurs, un bâton ou un morceau de viande à la main. Ils
peuvent souffrir, saigner, mourir, et même être mangés. Une seule chose leur
est impossible : cesser d’être des dieux. »

 

Jack London, Croc-Blanc, 1906

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