De l'autre côté du miroir

par

Non-sens et comique

Comme bien souventavec le rêve, nous sommes face à des situations de non-sens absolu. Les idéess’enchaînent sans suite logique, les personnages se transforment soudainement,et la finalité du rêve laisse quelque peu perplexe. Ici, Lewis Carroll use etabuse de ces caractéristiques et se sert de se non-sens pour créer dessituations rocambolesques et comiques.

Mais outre cettevolonté de faire rire, ce non-sens cache parfois des vérités ou des élémentsplus profonds.

Dès le début duroman, l’auteur nous plonge dans son univers et attaque avec ce que l’onpourrait appeler des contre-vérités. Alors qu’Alice rencontre pour la secondefois la Reine Rouge, celle-ci lui explique qu’elle pourrait lui présenter descollines tellement grandes que celle sur laquelle elles se trouventressemblerait à une vallée. Il est bien évident qu’il s’agit là d’uneaffirmation absurde. Mais seule Alice en semble perturbée : « Unecolline ne peut pas être une vallée. Ce serait une absurdité… »

Très vite, cesabsurdités s’enchaînent. Et point commun à beaucoup d’entre elles, ellesressemblent à des erreurs que pourraient faire de jeunes enfants. Prenonsl’exemple suivant : « La règle est la suivante : confiture demainet confiture hier… mais jamais de confiture aujourd’hui. […] C’est :confiture tous les deux jours ; or aujourd’hui, c’est un jour, ça n’est pasdeux jours. ». Les jeunes enfants peuvent avoir du mal avec la notionde temps. En effet, il n’est pas si aisé de comprendre qu’« aujourd’hui »correspond également au « demain » de la veille. Autre exemple, quandAlice se retrouve dans la petite boutique avec la Reine Blanche changée enbrebis : « J’aimerais bien, si je le pouvais, regarder d’abordtout autour de moi. – Tu peux regarder devant toi, et à ta droite et à tagauche, si tu veux ; mais tu ne peux pas regarder tout autour de toi… àmoins que tu n’aies des yeux derrière la tête.» Ici, ce sont les expressions,tout comme le second degré, qui peuvent être mal interprétés : il estparfois difficile pour un enfant d’évaluer ce qui est réalisable de ce qui nel’est pas et ce qui relève d’une image ou de la réalité. Ici encore, une telleréponse paraît enfantine. Tout ceci peut-être expliqué par le fait que l’on setrouve très probablement dans l’imaginaire d’Alice, qui met en situation desénoncés qu’elle ne parvient pas toujours à comprendre. C’est égalementl’occasion pour l’auteur de montrer le comique qu’il peut y avoir chez lesenfants et leur vision du monde si candide.

Lorsqu’Alicerencontre le Lion et la Licorne, elle apprend qu’ils se battent pour savoirlequel des deux obtiendra la couronne. Hors celle-ci est au Roi Blanc et nepeut pas leur être remise puisqu’elle ne leur appartient pas : « –Et… est-ce que… celui… qui gagne… obtient la couronne ? – Seigneur, non! répondit le Roi. En voilà une idée ! » Nous sommes ici face à unnon-sens absolu mais qui possède un fond de vérité qui, s’il est un tant soitpeu analysé, mène à la réflexion. Ici, les deux protagonistes se battent pourune chose qu’ils n’obtiendront finalement jamais, pour laquelle une telle lutteest parfaitement inutile : la guerre n’a pas lieu d’être, comme beaucoupd’autres guerres dans le monde… semble nous dire Lewis Carroll. Et à pluspetite échelle, n’est-il pas banal d’observer des gens qui se battentuniquement pour prouver qu’untel est plus fort qu’un autre ? Ce trait decaractère semble inhérent à l’espèce humaine et Lewis Carroll le reproduit dansle différend entre ces deux personnages : l’un roi des animaux, l’autreanimal de légende – en somme un combat titanesque qui ne se terminera probablementjamais car leurs forces sont égales.

Ce non-senscaractéristique des écrits de l’auteur a donc une visée humoristique qui permetau lecteur de s’évader dans un monde complètement fou, où tout devientpossible, réalisable, mais il a aussi une valeur plus intellectuelle pour quiprend le temps de lire correctement les implicites. Les aventures d’Alice sontalors bien loin de n’être destinées qu’aux enfants.

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