De l'autre côté du miroir

par

Un rêve ?

C’est la grandequestion que se pose le lecteur tout au long de cette histoire. Et l’auteurlui-même en joue, laissant ainsi un trouble dans l’esprit du lecteur, même unefois le récit terminé. Ce n’est d’ailleurs pas sans raison que le dernierchapitre se nomme « Qui a rêvé ? ».

Tous les élémentsportent à croire qu’il s’agit bel et bien d’un rêve de la jeune Alice etpourtant…

 

A. Présence de l’improbable

 

Le lecteur sait dèsle début du roman que la jeune Alice se trouve dans un fauteuil, déjàlégèrement assoupie. L’auteur nous envoie également quelques clins d’œil aucours du livre pour nous le rappeler. Prenons l’exemple du Roi Rouge. Celui-ciest découvert en train de dormir alors qu’Alice se trouve avec les deux frèresBonnet Blanc et Blanc Bonnet. La jeune fille apprend alors qu’elle n’est qu’uneprojection, un rêve : « Voyons, pourquoi parles-tu de leréveiller, demanda Blanc Bonnet, puisque tu n’es qu’un des éléments de sonrêve ? Tu sais très bien que tu n’es pas réelle. » On pourraitconsidérer cela comme une mise en abyme de la propre situation d’Alice.

Par ailleurs, lesrêves ont leurs propres caractéristiques. Tout d’abord, on ne sait pas vraimentcomment on a atterri où l’on est. Ensuite, le décor et les personnageschangent, sans qu’il n’y ait ni raison, ni logique à cela. Enfin, très souvent,des événements tout à fait impossibles se produisent. Il est en effet évidentque les situations dans lesquelles se retrouve la jeune Alice ont de quoisurprendre : après être passée à travers un miroir de son salon, elle seretrouve dans un monde où toutes les règles que nous connaissons n’ont pluscours : il faut reculer pour avancer, courir très vite pour faire du surplace,les lieux que nous voyons et voulons atteindre peuvent refuser de nousaccueillir, et encore bien d’autres bizarreries.

Un passage regroupeà lui seul toutes les caractéristiques énoncées plus haut et permetd’appuyer nos suppositions :

« Oh !beaucoup mieux, ma belle ! cria la Reine dont la voix se fit de plus en plusaiguë à mesure qu’elle continuait : – Beaucoup mieux, ma belle ! ma bê-êllebê-ê-ê-lle ! bê-ê-êh ! Elle regarda la Reine qui lui sembla s’être brusquementenveloppée de laine. Alice se frotta les yeux, puis regarda de nouveau, sansarriver à comprendre le moins du monde ce qui s’était passé. Était-elle dansune boutique ? Et était-ce vraiment… était-ce vraiment une Brebis qui setrouvait assise derrière le comptoir ? […] Elle était bel et bien dans unepetite boutique sombre. […] – Sais-tu ramer ? demanda la Brebis, en luitendant une paire d’aiguilles. – Oui, un peu… mais pas sur le sol… et pasavec des aiguilles…, commença Alice. Mais voilà que, brusquement, lesaiguilles se transformèrent en rames dans ses mains, et elle s’aperçut que laBrebis et elle se trouvaient dans une petite barque en train de glisser entredeux rives. […] Voyons, que veux-tu acheter ? – S’il vous plaît, jevoudrais bien acheter un œuf reprit Alice timidement. – Je ne mets jamais leschoses dans les mains des gens… ça ne serait pas à faire… Il faut que tuprennes l’œuf toi-même. Sur ces mots, elle alla au fond de la boutique, et mitl’œuf tout droit sur l’un des rayons. »

On constate doncbien ici plusieurs choses : tout d’abord, alors qu’elle discutetranquillement avec la Reine Blanche dans la forêt, Alice se retrouve dans uneboutique, à parler avec une brebis. Elle ne sait ni comment, ni pourquoi elleest là. Par ailleurs, la situation est tout de même assez incongrue puisquecette brebis tient un commerce et sait tricoter et parler. À cela vients’ajouter un deuxième changement de décor (alors qu’elle s’empare desaiguilles à tricoter de la brebis, celles-ci se changent en rame et les deuxpersonnages se retrouvent à ramer au milieu d’un fleuve) puis un troisième(elles se retrouvent à nouveau dans la petite boutique). Comme dans beaucoup derêves, le discours est aussi décousu et sans queue ni tête. Il semblerait doncbien que ce récit rassemble tous les critères du rêve et nous conforte dansl’idée que cette histoire n’est que pure imagination de la part de la fillette.

 

B. Le doute du lecteur

 

Et pourtant, malgréla certitude qu’acquiert peu à peu le lecteur face à tant d’indices, il voitses convictions ébranlée par un jeu de l’auteur. En effet, celui-ci insinue ledoute en fin de roman par le biais de la jeune Alice et de ses chats.

Alice semblecertaine que ses chats sont à l’origine de cette drôle d’histoire. Mais l’ont-ilsrejointe dans son rêve ou n’a-t-elle pas plutôt été transportée dans un autremonde ?

Pour elle, Kitty,son chat noir, n’était autre que la Reine Rouge : « Allons, Kitty !s’écria-t-elle, en tapant des mains d’un air triomphant, tu es bien obligéed’avouer que tu t’es changée en Reine ! » et Perce-Neige, son chat blanc,la Reine Blanche. Pour elle cette idée est d’ailleurs confirmée par le fait quele jeune chat faisait sa toilette quotidienne, ce qui explique pourquoi leReine Blanche était si mal habillée et mal coiffée : « C’est sansdoute pour ça que tu étais si sale dans mon rêve… Dinah ! Sais-tu que tudébarbouilles une Reine Blanche ? »

Lewis Carroll joue aveccette indécision et interroge directement le lecteur, sans lui apporter lamoindre réponse.

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