Des tropes

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César Chesneau Dumarsais

César
Chesneau Dumarsais – on trouve aussi Du Marsais – est un grammairien et
philosophe français né à Marseille en 1676 et mort à Paris en 1756. Malgré sa
grande érudition et ses travaux qui le font voir aujourd’hui comme un
précurseur eu égard à son analyse de la langue, il reste peu connu au-delà de
son traité Des tropes, qui ne le rendit
pas non plus célèbre de son vivant.

Son père
meurt peu après sa naissance et la famille Dumarsais connaît une existence
pauvre qui contraint le jeune César à voler des livres pour assouvir sa soif de
connaissances. Il vouera rapidement une grande admiration à l’écrivain
Fontenelle et particulièrement à son Histoire
des oracles
qu’il reprendra sous différentes formes toute son œuvre durant.
Le jeune homme suit brillamment ses études chez les Oratoriens de
Marseille ; il quitte cependant la congrégation, n’en supportant pas les
contraintes, et part faire son droit à Paris vers 1701. Il y est reçu au
barreau trois ans plus tard.

La
biographie de Dumarsais demeure encore peu connue. L’époque est peu propice aux
lettrés, qui peuvent à l’occasion trouver des situations auprès des enfants de
grands seigneurs. Poussé par les ennuis à abandonner la robe d’avocat, c’est chez
M. de Maisons qu’il entre d’abord comme précepteur. Celui-ci lui commande
l’ouvrage intitulé Libertés de l’Église
Gallicane
. Dumarsais n’étant pas un écrivain professionnel, ce seront
surtout ses employeurs et ses divers postes qui lui inspireront ses œuvres.

Dumarsais
est brièvement gouverneur chez le financier Law, dont la fortune ne dura pas, mais
c’est chez le marquis de Bauffremont qu’il connaîtra un temps une vie paisible
en qualité de précepteur, fonction qui lui inspire ses traités de grammaire.
Parmi eux, son œuvre la plus célèbre, le traité Des tropes ou Des différents sens dans lesquels on peut prendre un même
mot dans une même langue
, paraît en 1730. L’œuvre est coutumièrement
rattachée à la rhétorique mais il s’agit d’une véritable analyse de la langue
du point de vue syntaxique et sémantique ; Noam Chomsky parlera d’ailleurs
de Dumarsais comme d’un précurseur. Dumarsais distingue ainsi la pérennité de
la syntaxe sous les diverses constructions, ce qui lui permet, tout comme les
philosophes empiristes et sensualistes John Locke et Condillac, de mettre au
jour les mécanismes du raisonnement humain. Dumarsais analyse la distinction
sens propre / sens figuré, après avoir distingué les figures de pensée des
figures de mot, et le trope – figure de style où le mot prend un autre sens que
son sens propre – des autres figures. L’auteur donne des conseils pour faire un
bon usage des tropes, n’être pas ridicule. Il prône toujours à cet égard le
juste milieu. Il souligne par ailleurs que deux mots ne peuvent jamais être
strictement synonymes. L’œuvre ne sera pas remarquée à l’époque de Dumarsais et
il faudra même cinquante ans pour en écouler la première édition.

En 1769, posthumément
donc, paraîtra un autre ouvrage de grammaire de Dumarsais, Logique et principes de grammaire, dont le titre dit assez la
double casquette de l’auteur qui envisage ici sa discipline de prédilection du
point de vue d’un philosophe. Voltaire loua d’ailleurs souvent Dumarsais, dont
les talents de grammairien sont selon lui dus à son esprit pourvu d’une
« dialectique très profonde et très nette ». Le philosophe des
Lumières trouve d’autant plus sympathique le grammairien que lui furent
attribués au XVIIIème des écrits clandestins violemment antireligieux, qui ne
semblent cependant pas de sa main.

La part
philosophique de l’œuvre de Dumarsais apparaît clairement dans ses Œuvres parues en 1797, où figurent Le Philosophe, et Analyse de la Religion Chrétienne, deux ouvrages d’allure didactique.
Ils font ainsi la part belle aux citations ; le premier invoque Horace,
Térence, saint Augustin, La Rochefoucauld, tandis que le second cite les commentateurs
modernes du Nouveau et de l’Ancien Testament. Fontenelle pour son Histoire des oracles avait repris
l’œuvre d’un médecin hollandais, un certain Van Dale ; tous deux sont
loués par Dumarsais qui se fait lui-même un critique pointu des illusions et des
croyances peu vraisemblables ; ainsi, Ancien
Testament
et Nouveau Testament sont-ils
dénigrés pour nombre de leurs passages qui choquent la raison. Il s’agit pour
Dumarsais de prôner un empirisme attentif aux faits, davantage dirigé contre
les dogmes chrétiens que contre l’idée même de Dieu.

Dumarsais
a aussi écrit un Examen de la religion
chrétienne
, qui ressemble beaucoup à l’Analyse,
et où, à nouveau, le ton se fait didactique, Fontenelle est loué, la raison est
invoquée pour soumettre les dogmes. Dumarsais livre aussi les linéaments d’une
morale sociale, partant du constat du règne des inégalités dans la société de
son temps. La modération y est toujours prônée en tout.

Ses
expériences de percepteur ont aussi inspiré à Dumarsais une Méthode raisonnée pour apprendre la langue
latine
en 1722. Qu’il s’agisse de grammaire, de philosophie ou de latin,
l’œuvre de Dumarsais forme un tout cohérent. Comme Malebranche, Dumarsais croit
aux esprits animaux dont le cours imprime des traces dans le cerveau. Les
enfants apprenant le latin, attentifs à mettre de l’ordre dans leurs pensées,
aux rapports entre les idées, à ne pas se laisser prendre aux équivoques, à
suivre certains principes, seront donc naturellement conduits à la vertu.

D’Alembert
qualifie d’ailleurs la grammaire de Dumarsais de métaphysique ; son objet
serait « la marche de l’esprit humain dans la génération de ses idées, et
dans l’usage qu’il fait des mots pour transmettre ses pensées aux autres hommes ».
La grammaire devient sous cet aspect une remontée vers les principes à
l’origine des conventions humaines, un chemin possible vers un ordre divin
retrouvé, parsemé de vérités évidentes propres à fédérer. La grammaire de
Dumarsais put donc être considérée comme impie par l’évêque du Puy,
Jean-Georges Le Franc de Pompignan, ou par les jésuites des Mémoires de Trévoux auxquels convenaient
mieux la grammaire de Port-Royal, conforme au cartésianisme.

Dumarsais
resta pauvre toute sa vie ; il dut même ouvrir un pensionnat une fois
perdue la protection du marquis de Bauffremont. Sa collaboration à l’Encyclopédie de Diderot vers la fin de
sa vie – il livre des articles sur la grammaire et notamment l’article
« philosophe » – ne lui fait pas échapper à une quasi-misère.
Pourtant, la postérité a conservé l’image d’un homme plein de douceur et de
probité, qui eût dû attirer l’attention de ses contemporains si sa propension à
livrer sans fard sa pensée, sa naïveté n’étaient sans doute venues dissimuler
en partie l’érudit, dont la bonhomie poussa D’Alembert à voir en lui le
« La Fontaine des philosophes ».

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