Des tropes

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Première partie : Des tropes en général

Avant d’en venir àla définition du trope en général, Dumarsais s’attache à définir ce qu’est engénéral une figure de style. Sa définition est singulière en ce qu’elle pose lafigure de style non pas comme un ornement artificiel et purement culturel, maiscomme une disposition naturelle et aisée, qu’on peut trouver chez tous leshumains. Il note par exemple que les paysans savent autant manier les figuresde style que les gens plus éduqués qui soient, puis fournit un certain nombred’exemples, qui lui permettent en même temps de commencer à identifier quelquescas très précis de figures de style, des plus simples (antithèses) aux plussophistiquées (prosopopées).

            Dumarsais divise les figures destyle en deux catégories : d’une part les figures de pensée (figura sententiarum) et d’autre part lesfigures de mot (figura verborum).Pour mieux faire comprendre cette distinction, il invoque Cicéron et prend desexemples : une figure de pensée reste inchangée quoi qu’on en fasse – dansle cas de la prosopopée, on peut changer le sujet de la prosopopée, et laprosopopée reste une prosopopée. Au contraire, quand il s’agit d’une métonymie,figure de mots, qu’on remplace le mot « voiles » (qui désigne « vaisseaux »indirectement) par le mot « vaisseaux », et la métonymie disparaît.

            Dumarsais distingue cinq catégoriesau sein de la sous-catégorie des figures de mots :

            1) les figures de diction(exemple : la syncope) ;

            2) les figures de construction(exemple : la syllepse) ;

            3) les figures où les mots gardentleur sens (exemple : la répétition) ;

            4) les tropes, c’est-à-dire lesfigures de style par lesquels les mots prennent un autre sens que leur senspropre.

            Dumarsais s’attarde plus précisémentsur cette quatrième sous-catégorie, puisque c’est l’objet du présent ouvrage.Pour préciser sa définition, il reprend l’exemple métonymique : on peututiliser « voiles » pour dire « vaisseaux », alorsqu’originellement les deux termes désignent des choses strictement différentes.Il souligne également la grande variété de ces tropes : « Il y aautant de tropes qu’il y a de manières différentes par lesquelles on donne à unmot une signification qui n’est pas précisément la définition propre à cemot. »

            Dumarsais défend ensuite l’idéeselon laquelle la maîtrise des mécanismes des tropes est nécessaire à la foispour la lecture et la compréhension des auteurs, et pour l’écriture et lacommunication. La maîtrise des tropes, autrement dit, permet autant de donnerque de recevoir. Son traité, précise-t-il, est destiné aux élitesintellectuelles, à ceux qui ont pour ambition de parler correctement. Il estimequ’on peut très bien vivre, et utiliser des tropes à bon escient, sans jamaissavoir ce que c’est qu’un trope.

            Dumarsais précise comment ildistingue le sens propre du sens figuré. Ici, il ne dit rien d’iconoclaste, etse range à la distinction traditionnelle, encore en vigueur aujourd’hui. Ilanalyse tous les sens que peut avoir le mot « voix », en passant parson étymologie. Il essaie de savoir ensuite d’où vient que les mots aient unsens figuré, et explique l’apparition de ces sens figurés par le fait que quandune chose est dite, on reçoit tout un tas d’informations en même temps que lachose elle-même.

            Dumarsais identifie six usagescourant des tropes :

            1) l’usage métonymique (la « voile »pour le « vaisseau » entier) ;

            2) l’usage hyperbolique(« s’enivrer de plaisir ») ;

            3) l’usage ornementatif ;

            4) le trope rend le discours plusnoble ;

            5) l’usage périphrastique (le tropeadoucit les idées) ;

            6) le trope renouvelle la langue.

            Il conclut cette distinction endémontrant que le trope, contrairement à ce que d’autres grammairiens peuventpenser, ne naît pas en même temps que le langage pour pallier un manque delexique. Dumarsais pense au contraire que le trope naît une fois le langagebien établi, et ne fait que couronner un tout complet.

            Dumarsais donne des conseilspratiques : il explique ce qu’on doit faire et ne pas faire quand on usedes tropes. À ses yeux, tout trope qui ne remplit pas un des six usagesprécédents est mauvais, et fait passer celui qui l’utilise pour un précieuxridicule, tel que Molière a décrit le type dans ses pièces. Par contre, letrope permet d’incarner une idée, ce qui est très efficace pour transmettre unpropos complexe et abstrait.

            Dumarsais dénonce, en conclusion decette première partie, l’incomplétude des dictionnaires de latin-français, quiéludent à chaque fois plusieurs sens possibles des mots, que ce soit le senspropre ou les sens figurés. Notons par ailleurs que cet intérêt pour latransmission du latin est perpétuel dans l’œuvre de Dumarsais, puisqu’il alui-même rédigé un manuel de grammaire latine, appelé Méthode raisonnée pour apprendre la languelatine.

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