Education européenne

par

Accès complet et GRATUIT à cette fiche de lecture pour nos membres.

Romain Gary

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres principales

 

1914 : Roman
Kacew – dit Romain Gary ou Émile Ajar – naît à Wilno (ville alors comprise dans
l’Empire russe, devenue Vilnius, actuellement en Lituanie). Son père, associé
dans l’atelier et magasin de fourrures familial, abandonne rapidement son fils.
Roman le reverra néanmoins à quelques occasions jusqu’en 1933. Il prétendra
plus tard que l’acteur et réalisateur Ivan Mosjoukine était son véritable père,
et présentera sa mère comme une ancienne actrice elle-même, qui se débrouille
pour les faire vivre en confectionnant des chapeaux. Les persécutions contre
les Juifs poussent la mère et le fils à vivre un temps en Russie, puis ils sont de retour à Wilno en 1921, et s’installent en
1926, poussés par la misère et
l’antisémitisme, à Varsovie. La mère
élève l’enfant en le berçant de rêves de
grandeur 
: elle l’imagine en grand homme, écrivain ou diplomate.
Profondément francophile, elle lui
fait suivre des cours particuliers de
français
et le fait toucher à plusieurs arts, espérant lui découvrir un
talent.

1928 : C’est
l’arrivée en France avec un visa touristique ; la paire s’installe à Nice. Roman, qui devient Romain, entre
en classe de quatrième. Il se distinguera particulièrement en français durant
ses études, tandis que sa mère les fait vivre en vendant au noir des articles
de luxe, avant de se voir confier la direction d’un petit hôtel. Romain obtient
le baccalauréat de philosophie en 1933. Il commence des études
de droit
à Aix-en-Provence qu’il poursuit à Paris. Il obtient sa licence
en 1938. Il suit en parallèle une préparation militaire supérieure et
s’essaie à l’écriture, publie à partir de 1935
des nouvelles dans le journal Gringoire,
avant le virage de celui-ci vers l’extrême droite. En 1937, plusieurs éditeurs
refusent son premier roman. Il sort de l’École
de l’air
non en tant qu’officier mais seulement sergent, n’ayant la nationalité française que depuis 1935.

1940 : En
février Romain Kacew voit sa mère, avec qui il eut une relation fusionnelle,
pour la dernière fois à l’occasion d’une permission. Pendant tout le conflit, il
recevra de très nombreuses lettres d’elle, et n’apprendra son décès qu’avec
trois ans et demi de retard. En effet, atteinte d’un cancer, elle était morte
en février 1941 mais avait pris soin de préparer un courrier abondant et de
confier à une amie le soin d’envoyer régulièrement ses lettres à son fils pour
le soutenir. En juin 1940, Romain Kacew
déserte et rejoint les Forces aériennes françaises libres en
Grande-Bretagne. Il combattra au Moyen-Orient, en Lybie, en Abyssinie, en Syrie
et en Palestine. À l’issue du conflit il est capitaine de réserve, compagnon de
la Libération, décoré de la croix de guerre, et porte un nouveau nom : Gary
– « brûle ! » en russe.

1945 : Romain
Gary a écrit son premier roman publié, Éducation européenne, alors qu’il
combattait comme aviateur. Le héros, Janek,
quatorze ans, habite comme l’auteur autrefois à Wilno. Après s’être terré dans
la forêt, à l’invitation de son père, alors que la bataille de Stalingrad
commençait, il rejoint finalement un groupe
de partisans
et devient agent de liaison. Janek sera également, en cette
période troublée, initié à l’amour par
Zosia, une adolescente elle-même employée par les partisans comme prostituée
pour récupérer des informations des Allemands. Ce roman d’initiation, parsemé de contes
que les combattants se racontent afin de sublimer le quotidien, prend la forme
d’une ode à la liberté, d’une
incitation à l’espérance. L’œuvre obtient un beau succès.

Cette année-là, Romain Gary
épouse Lesley Blanch (1904-2007), une
éditrice de Vogue de dix ans son
aînée. En 1946, il entame une carrière
de diplomate
, d’abord en Bulgarie (1946-47), puis à Paris (1948-49), en
Suisse (1950-51), au siège de l’O.N.U. à New York (1951-54), à Londres (1955), puis
il devient consul général de France à Los Angeles (1956-1960). Il est mis en
disponibilité du ministère des Affaires étrangères en 1961.

1956 : Romain
Gary obtient une première fois le prix
Goncourt
avec Les Racines du ciel. Le héros, Morel, convaincu que l’évolution
d’un pays en transition – en l’occurrence l’AEF (Afrique-équatoriale française)
qui se dirige vers son indépendance – peut aller de pair avec le respect de la nature, prend le maquis pour défendre les éléphants, traqués par les populations locales comme
par les colons. S’il est vu comme un misanthrope par certains, s’il se trouve
en butte à des traditions, des conflits d’intérêt, à la vision à court terme de
beaucoup, il parvient tout de même à réunir autour de lui quelques complices
nourris d’un même espoir. John Huston adaptera le roman au cinéma en 1958, sur
un scénario de Romain Gary, avec Orson Welles et Juliette Gréco au casting.

1960 : Le
roman La Promesse de l’aube prend la forme d’un hommage à la mère de
Romain Gary, qui lui a tracé dès son commencement dans la vie un chemin
d’excellence, auquel il s’est agi pour l’écrivain et l’ambassadeur de se
conformer, tout en étant condamné à trouver fades ces amours dispensées par les
femmes rencontrées, qui devaient souffrir l’ombre d’une mère prise de passion
pour son fils, au point de l’étouffer. Le roman retrace ainsi l’histoire de la
vie de l’auteur depuis Vilnius : la débrouillardise de sa mère qui l’élève
seule, l’arrivée à Nice, les cours de droit, l’école de l’air, les années de
guerre, celles de diplomate – avec toujours en arrière-fond cet amour exubérant de la mère, à la fois stimulant et contraignant.

1963 : Romain
Gary a écrit le roman Lady L en anglais. Il y brosse le
portrait d’une aristocrate britannique
octogénaire qui, le jour de son anniversaire, confie la réalité de son passé,
de ses racines, à son plus vieil ami. Elle se dévêt ainsi à son côté des déguisements
qu’elle a dû porter et révèle son passé d’anarchiste quand, à Paris, elle
s’appelait Annette Boudin, et qu’elle était éprise d’Armand Denis, chef
anarchiste. La vieille dame fait preuve d’un humour british mâtiné d’impertinence française, et livre en
racontant son histoire une critique
de la société du temps de la reine Victoria. L’auteur s’est inspiré
pour créer ce personnage de sa première femme, Lesley Blanch, avec qui il est
resté marié plus de dix ans. Cette année-là, il épouse l’actrice Jean Seberg.

1970 : Le
roman Chien blanc est largement inspiré d’un épisode de la vie de
l’auteur. Le nouveau couple que forme l’écrivain avec Jean Seberg accueille
chez lui, à Los Angeles, un berger
allemand
qui se révèle être un « chien blanc » ; élevé dans
un État du Sud, on lui a en effet appris à se montrer agressif à l’endroit des Noirs. L’œuvre raconte comment l’écrivain,
dans le contexte de la lutte des Noirs
pour leurs droits civiques aux
États-Unis, entreprend une rééducation
de l’animal en se faisant aider d’un soigneur noir. L’auteur s’identifie au
chien, parle d’un animal intérieur lui aussi difficile à civiliser, et le « sauvetage » du chien
s’apparente finalement à celui de l’espoir,
notion clé des œuvres de l’écrivain. Il est également question de la guerre du
Viêt Nam et des évènements de Mai 68 à Paris.

1974 : Romain
Gary, redoutant l’épuisement de son inspiration, en outre dénigré par la critique et espérant retrouver une certaine liberté d’expression, imagine une mystification et publie le roman Gros-Câlin
sous le pseudonyme d’Émile Ajar. Il
sera aidé par son cousin Paul Pavlowitch qui se fera passer pour l’auteur des
quatre œuvres que Gary publiera sous ce nom. Gros-Câlin raconte la relation étrange qu’a nouée Michel Cousin, un employé de bureau,
avec un python de plus de deux
mètres dont il aime les longues
étreintes
et qui l’aide à supporter sa grande
solitude
. L’animal détonne en plein Paris et l’œuvre abonde en
rebondissements rocambolesques. Il est également question des approches que
tente Michel Cousin auprès de Mlle Dreyfus, une collègue de travail dont il est
épris et dont il essaie d’attirer l’attention par divers subterfuges.

1975 : Toujours
sous le pseudonyme d’Ajar, Gary publie La Vie devant soi et devient le seul
auteur à avoir remporté le prix Goncourt
par deux fois. Ce roman, adapté au cinéma en 1977 avec Simone Signoret dans le
rôle titre, récompensé de l’oscar du meilleur film étranger, est devenu son
œuvre la plus lue. Elle se distingue d’abord par la voix originale qui la porte, celle de Momo, un jeune adolescent musulman recueilli, parmi d’autres enfants de prostituées, par Madame Rosa, une vieille juive qui s’est
elle-même « défendue avec son cul » par le passé, comme le formule
Momo. L’œuvre est pleine de personnages
pittoresques
vus à travers le regard du gamin : Monsieur N’da Amédée, truculent
« proxynète » ; Monsieur Hamil, un vieux monsieur philosophe qui
dispense sa sagesse à Momo ; Madame Lola, un travesti qui fut autrefois
champion de boxe au Sénégal, etc. Le texte est parcouru des amalgames verbaux de Momo – le sourire
en coin et la tendresse de Gary se font sans cesse sentir derrière ses mots –, jeune
héros émouvant qui accompagne
jusqu’à la mort celle qui a remplacé cette mère absente qu’il aimerait tant
revoir. La même année, sous le nom de Romain Gary, est également publié Au-delà
de cette limite votre ticket n’est plus valable
, monologue intérieur
d’un puissant industriel qui, approchant la soixantaine, s’interroge sur la relation amoureuse, le déclin de sa sexualité, et donc de sa virilité,
et donc du monde.

1977 : Dans Clair
de femme
, Romain Gary réunit deux
êtres éprouvés 
: un homme dont la femme est en train de mourir, et une
mère qui vient de perdre sa fille dans un accident qui a laissé son mari
lourdement handicapé. L’œuvre est portée par le refus du malheur, le choix de l’espoir, et l’écrivain de se pencher à nouveau sur ce qu’est un
couple, ce qui concourt à former ou détisser ses liens. Costa-Gavras adapte le
roman au cinéma en 1979 avec Yves Montand et Romy Schneider dans les rôles
principaux.

1979 : Après Pseudo en 1976, Romain Gary publie un
quatrième et dernier roman sous le pseudonyme d’Émile Ajar. À nouveau, dans L’Angoisse
du roi Salomon
, Gary emploie un langage original, celui d’un homme de
la rue, Jean, chauffeur de taxi coutumier des bibliothèques, qui fait l’étrange
rencontre du « roi Salomon », ancien tailleur ayant fait fortune en
tant que « roi du pantalon ». Il s’éprend de Cora, une ancienne
chanteuse, puis d’Aline, une libraire, et passant de l’une à l’autre il prendra
soin de pousser Cora dans les bras de Salomon, ces deux-là ayant ensemble une
histoire qui remonte à loin.

1980 : Le
roman Les Cerfs-volants raconte une longue histoire d’amour, qui
démarre alors que Ludo, un jeune
Normand doté d’une mémoire exceptionnelle, n’a que dix ans. Il rencontre en
1930 une jeune aristocrate polonaise
qui sera son seul amour, et leur relation compliquée va osciller entre la
France et la Pologne, Ludo étant devenu le secrétaire du comte, père de la
jeune fille. Pendant la Seconde Guerre mondiale, lui participe activement à la
résistance, elle collabore à l’horizontale, ce qui n’empêchera pas son ancien
amoureux de vouloir l’épouser à l’issue du conflit. Le titre s’explique par
l’activité de l’oncle de Ludo, qui est aussi son tuteur ; celui-ci conçoit
en effet de magnifiques cerfs-volants
qui symbolisent à travers le roman
la résistance et la liberté.

Romain Gary, qui ne
s’imaginait pas vieillir, se donne la
mort
plus tard dans l’année, à Paris, à soixante-six ans. Il est longtemps resté
dédaigné par la critique mais son
succès populaire ne s’est jamais démenti, et il bénéficie à l’heure actuelle
d’une plus large reconnaissance. Il a également publié un essai sur l’art
romanesque, Pour Sganarelle, et
réalisé deux films où il a mis en
scène Jean Seberg – Les oiseaux vont
mourir au Pérou
en 1968 et Police
Magnum
(Kill !) en 1972 – qui ont
eu peu d’écho. La mystification imaginée par Romain Gary est dévoilée en 1981,
quand le public apprend qu’il est aussi l’auteur des œuvres d’Émile Ajar, à la
publication de Vie et mort d’Émile Ajar, œuvre rédigée par Gary peu avant son
suicide.

L’œuvre de Romain Gary fait
aujourd’hui l’objet d’une certaine fascination. On admire la mythologie humaniste qui la sous-tend, les
moyens de réenchanter le monde
qu’elle présente, par la dérision,
le rire, ou encore la fiction de l’amour, la création en
général, le pouvoir de l’esprit. Ses romans, nourris d’un esprit de résistance, s’emploient à bâtir des refuges pour les personnages, asiles où il reste toujours possible
d’espérer, de rêver. Ses héros s’attachent à affirmer
la dignité humaine et se révoltent contre
tout ce qui la menace, mais malgré la gravité, souvent, de ses histoires,
Romain Gary prend toujours soin de les alléger d’un humour qui ne ricane pas,
qui ne grince pas, d’un humour imprégné
d’une tendresse qui lui semble
propre.

 

« Avec
l’amour maternel, la vie vous fait, à l’aube, une promesse qu’elle ne tient
jamais. Chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son
cœur, ce ne sont plus que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la
tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus, jamais plus, jamais
plus. Des bras adorables se referment autour de votre cou et des lèvres très
douces vous parlent d’amour, mais vous êtes au courant. Vous êtes passé à la
source très tôt et vous avez tout bu. Lorsque la soif vous reprend, vous avez
beau vous jeter de tous côtés, il n’y a plus de puits, il n’y a que des
mirages. Vous avez fait, dès la première lueur de l’aube, une étude très serrée
de l’amour et vous avez sur vous de la documentation. Je ne dis pas qu’il
faille empêcher les mères d’aimer leurs petits. Je dis simplement qu’il vaut
mieux que les mères aient encore quelqu’un d’autre à aimer. Si ma mère avait eu
un amant, je n’aurais pas passé ma vie à mourir de soif auprès de chaque
fontaine. Malheureusement pour moi, je me connais en vrais diamants. »

 

Romain
Gary, La Promesse de l’aube, 1960

 

« Comment veux-tu
distinguer le faux du vrai, quand on crève de solitude ? On rencontre un
type, on essaie de le rendre intéressant, on l’invente complètement, on
l’habille de qualités des pieds à la tête, on ferme les yeux pour mieux le
voir, il essaie de donner le change, vous aussi, s’il est beau et con on le trouve
intelligent, s’il vous trouve conne, il se sent intelligent, s’il remarque que
vous avez les seins qui tombent, il vous trouve de la personnalité, si vous
commencez à sentir que c’est un plouc, vous vous dites qu’il faut l’aider, s’il
est inculte, vous en avez assez pour deux, s’il veut faire ça tout le temps,
vous vous dites qu’il vous aime, s’il n’est pas très porté là-dessus, vous vous
dites que ce n’est pas ça qui compte, s’il est radin, c’est parce qu’il a eu
une enfance pauvre, s’il est mufle, vous vous dites qu’il est nature, et vous
continuez ainsi à faire des pieds et des mains pour nier l’évidence, alors que
ça crève les yeux et c’est ce que l’on appelle les problèmes du couple, le
problème du couple, quand il n’est plus possible de s’inventer l’un l’autre, et
alors, c’est le chagrin, la rancune, la haine, les débris que l’on essaie de
faire tenir ensemble à cause des enfants ou tout simplement parce qu’on préfère
encore être dans la merde que de se retrouver seule. »

 

Romain Gary, Clair de femme, 1977

Inscrivez-vous pour trouver des essais sur Romain Gary >