Ethique à Nicomaque

par

Résumé

Bien loin des traités philosophiques abstraits qu'on peut parfois rencontrer, Aristote, avec Éthique à Nicomaque, nous offre un petit manuel de savoir-vivre. Comme son nom l'indique, cette œuvre a pour but d'établir la morale aristotélicienne, au même titre que deux de ses autres œuvres : Éthique à Eudème ou la Grande Morale. Aristote tient ici à nous mener vers le bonheur individuel et collectif, avec un lien perpétuel entre ce qui relève de la morale et ce qui relève de la vie de la cité propre à sa philosophie. L'homme chez Aristote est toujours aussi citoyen et il doit toujours penser son bonheur au sein de la cité et jamais dans l'autarcie ou la marginalité.

Aristote distingue trois modes de vie que l'humanité peut honorer. D'abord, il y a ceux qui ne cherchent que le plaisir et vivent en suivant les pulsions de leur corps. Ensuite, il y a ceux qui ont une vie politique, c'est-à-dire impliquée dans la vie de la cité. Enfin, il y a ceux qui ont une existence ascétique et vivent d'après les méditations de leur esprit.

Aristote constate que le bas peuple est toujours dans la première posture citée, d'emblée identifiée comme funeste. Est-ce cette partie de l'humanité qu'il veut guider avec cette Éthique ? En tout cas, ce n'est qu'à eux que ces conseils peuvent être utiles puisque les seconds agissent déjà de la sorte et que les troisièmes n'agissent pas ainsi en connaissance de cause.

Aristote pense qu'on ne peut pas être heureux dans la passivité. On doit rechercher la vertu car les autres agréments sont mauvais. L'honneur nous fait chercher le bonheur en dehors de nous alors qu'il n'existe pas de bonheur qui ne soit pas autonome ; la richesse n'a pas d'intérêt en soi, et le plaisir est bestial, indigne de l'homme.

Il existe différents biens : le bien extérieur, le bien pour le corps, le bien pour l'âme. C'est ce dernier qui est le meilleur des trois, mais seul un bien est véritablement valable, c'est le bien suprême : le bonheur. Le bonheur, comme on l'a dit en introduction, est étroitement lié à la politique d'après Aristote. Pour l’atteindre, l'homme doit agir vertueusement ; or, la politique organise la société de sorte que le citoyen puisse agir vertueusement.

Proche des stoïciens, Aristote responsabilise l'homme. Pour être heureux, il faut être actif. En ce sens, il est inutile de se lamenter sur le poids du destin ou la cruauté des dieux : nous sommes en possession de notre existence par l'action. À savoir que le bonheur, dans sa définition aristotélicienne, n'a pas la définition qu'on connaît aujourd'hui : le philosophe adopte une définition « négative », en creux, ainsi que le faisaient souvent les philosophes antiques. Plus qu'une joie perpétuelle, le bonheur aristotélicien est une absence de malheurs.

Par ailleurs, Aristote examine l'âme de l'homme et fait plusieurs distinctions. Il distingue d'abord le rationnel de l'irrationnel. C'est presque une intuition de la psychanalyse, puisque là où il parle d'irrationnel, Freud parlerait volontiers d'inconscient. Dans cet irrationnel, on trouve deux sous-catégories : le végétatif (état que l'homme rencontre lorsqu'il est dans le sommeil ou dans le coma – lorsqu'il est, en somme, dans l'incapacité de juger) et l'appétitif (qui concerne tout ce qui est de l'ordre de la pulsion et de la passion).

L'auteur réfléchit ensuite sur l'origine du comportement vertueux. Selon lui, la vertu n'est pas naturelle, et découle de la prise d'une habitude. Il y a en nous, naturellement, une aptitude à la vertu, mais il faut agir en ce sens pour la rendre concrète. Nous ne sommes pas spontanément vertueux, cela requiert un effort, une implication. Agir vertueusement, par ailleurs, c'est agir dans l'équilibre (éviter les extrêmes, le trop et le trop peu, viser le juste milieu), c'est agir pour générer quelque chose de beau, d'utile ou d'agréable.

Aristote passe en revue, en clôture de ce second livre, une large liste de passions et de situations. Il jauge, à chaque fois, dans quelle mesure on peut être vertueux lorsque l'on agit dans ce contexte-là.

Aristote différencie les actes consentis – ceux qu'on fait en pleine possession de nos moyens, quand, en termes plus triviaux, « on sait ce qu'on fait », et les actes non consentis – ceux qu'on effectue en réaction à une violence extérieure, ou par ignorance. Les actes non consentis n'en sont pas moins des actes volontaires. Si l’on agit sous la contrainte, c'est qu'on décide de ne pas se rebeller et de se plier à cette contrainte. Nous ramenant à une distinction précédente, Aristote nous rappelle à juste titre que seules les actions visant l'utile sont contraignantes, contrairement à celles visant le beau ou l'agréable – affirmation incontestable même si, bien sûr, il est possible, comme le dit l'expression moderne, de joindre l'utile à l'agréable.

Pour ce qui est de l'ignorance, il y a deux formes d'actes non consentis qui s'y rapportent. On peut agir dans l'ignorance, c'est-à-dire agir à un moment où l’on ne se maîtrise pas ; par exemple, quelqu'un qui frapperait quelqu'un d'autre sous l'effet de la drogue agirait dans l'ignorance. Mais on peut aussi agir par ignorance et là, pas de meilleur exemple qu'Œdipe, qui accomplit parricide et inceste sans le savoir. Agir par ignorance, c'est ne pas agir en connaissance de cause.

Aristote insiste : le consentement n'a rien à voir avec la décision. Quand on décide, en vue d'un but précis, on délibère intérieurement, on pèse le pour et le contre. Quand on a fait cette opération et qu'un choix en sort, on a bel et bien affaire à une décision. En revanche, si l'acte est impulsif, il s'agit d'un acte consenti mais non décidé. On fait cet acte volontairement mais il n'est pas le fruit d'une délibération.

Aristote essaie de trouver un modèle d'homme parfait et croit en trouver une incarnation dans « l'homme libéral ». Aristote explique comment l'homme libéral parvient à être riche et vertueux : il lui suffit en fait d'être généreux (une générosité qui doit être discrète, mesurée, et non ostentatoire) et de ne pas se couper de la société par cupidité, de ne pas être trop avide dans sa quête du gain. Il décrit également des contre-modèles excessifs.

Aristote s'attache ensuite à décrire celui qu'il appelle « l'homme magnifique », qui est une sorte d'homme libéral amélioré. Si l'on en croit la description qu'il en fait, l'homme magnifique est un esthète sophistiqué qui utilise avec goût et intelligence son argent. L'homme magnifique met son argent au service de la cité, fournit offrandes pour la religion et armes pour la guerre. Il n'étale pas sa richesse pour autant, l'étalage étant une preuve extérieure de vulgarité.

C'est ensuite à l'homme magnanime qu'il s'en prend. Celui-ci est timide, il se sait capable de grandes choses et en accomplit mais jamais dans un but de démonstration. Les contraires du magnanime d'après Aristote sont le vaniteux et le lâche.

Aristote fait un éloge de la douceur, au détriment des excès colériques et passionnels. On l'aura compris : Aristote est partisan du juste milieu et condamne systématiquement les excès.

L’œuvre consiste, pour Aristote, à chercher quel est le juste milieu en justice, tout en se débattant entre les notions du juste et du légal, et en essayant de formuler des préceptes qui tiennent pour la justice en général et pas seulement pour des cas de justice. Clairement, il associe la justice à la vertu, et de fait, dispose les deux contraires ensemble.

Aristote identifie les différentes sortes de vertus intellectuelles, parmi lesquelles on peut évidemment trouver la sagesse, et pour finir, Aristote livre sa vision de l'amitié. L'amitié ne peut exister en dehors de la vertu, affirme-t-il. Les amitiés qui se forment par intérêt ou pour le plaisir sont vouées à mourir rapidement, tandis que les amitiés vertueuses perdurent. Cette vision de l'homme et de l'amitié induit une conception de l'organisation globale de la cité. Aristote pense que seule l'organisation républicaine, vertueuse quand toutes les autres sont vicieuses, permet l'amitié entre les êtres ; en outre, seule l'amitié entre les êtres permet de la faire perdurer.

Pour bien se situer dans l'histoire de la pensée philosophique, l'étude d'Aristote doit nécessairement être complétée par celle de Platon. Dans leur collaboration et confrontation se dessinent en effet toutes les problématiques et débats qui hanteront la philosophie jusqu'à aujourd'hui. Un travail de comparaison entre Éthique à Nicomaque et La République peut par exemple s’avérer très riche. Notons la pensée de Jean Bourgault, philosophe français contemporain : « Si vous vous sentez proche de Platon, vous passerez votre vie à étudier Aristote et si vous vous sentez proche d'Aristote, vous passerez votre vie à étudier Platon. » C'est une très belle manière de dire que ces deux penseurs se complètement et que la compréhension de l'un peut très bien passer par la réfutation de l'autre.

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Résumé >