Ethique à Nicomaque

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L’enjeu lié au respect de la vertu

Si Aristote, dans le cheminement de sa pensée, traite tout d’abord de la morale pour ensuite bifurquer sur le thème du bonheur, c’est que ces deux notions sont étroitement liées chez lui. Il établit en effet un lien de cause à effet entre le fait qu’un homme soit moral et agisse en tant que tel, et son accession au bonheur. Agir moralement, c’est donc donner du bonheur à soi-même et aux autres ; ainsi, tout l’intérêt de la réflexion, tout l’enjeu d’Éthique à Nicomaque réside en l’éternelle question de la recherche du bonheur.

La réalisation de la vertu est donc une étape obligatoire pour qui désire être heureux. Cependant, le bonheur ne découlera pas d’un simple acte, il faudra travailler à être vertueux toute sa vie afin de vivre dans un état de bonheur, et non goûter à celui-ci seulement à l’occasion d’actions vertueuses accomplies : « la félicité et le bonheur ne sont pas davantage l’œuvre d’une seule journée, ni d’un bref espace de temps ».

Aristote se pose tout d’abord la question de savoir quelle est précisément la nature du bonheur, car il apparaît comme évident que pour tendre à cette fin, il faut tout d’abord savoir ce que l’on cherche. S’il met en évidence le fait que tous, la foule comme le philosophe, savent affirmer lorsqu’ils sont heureux, la nature même du bonheur diffère totalement selon la personne interrogée. Ainsi, « Les uns, en effet, identifient le bonheur à quelque chose d’apparent et de visible, comme le plaisir, la richesse ou l’honneur ; […] souvent le même homme change d’avis à son sujet : malade, il place le bonheur dans la santé, et pauvre, dans la richesse ; à d’autres moments, quand on a conscience de sa propre ignorance, on admire ceux qui tiennent des discours élevés et dépassant notre portée ».

L’essence même du bonheur reste donc floue et incertaine, changeant selon la situation dans laquelle l’homme se trouve. Le philosophe distinguera donc trois types précis de formes de bonheur. Pour cela, il s’inspire directement de la tripartition de l’âme empruntée à Platon, selon laquelle l’homme serait régi par trois principes qui partagent sa conscience en parts égales lorsqu’il se comporte moralement : la raison, le principe ardent et le désir. Ainsi, trois formes de bonheur s’assimileraient à ces trois principes en fonction de la proportion selon laquelle celui-ci est développé chez l’individu. Soit l’homme trouvera son bonheur dans la réalisation de ses plaisirs, répondant ainsi aux injonctions de son corps, soit il se verra satisfait de par l’acquisition d’honneur, de valeur, de courage, agissant ainsi en vertu de la politique, soit enfin il trouvera son bonheur dans la méditation, faisant ainsi appel à sa raison.

Cependant, Aristote simplifie rapidement la question : selon lui, il n’y a aucun bonheur à se contenter de la réalisation du plaisir que son corps réclame, car ce comportement s’avère être tout bonnement bestial. Il affirme ainsi que « La foule se montre véritablement d’une bassesse d’esclave » lorsqu’elle ne sait que répondre aux injonctions de ses besoins physiques, injonctions qu’il dit primitives. Il rejette aussi, mais plus subtilement, le bonheur par le gain d’honneur qu’offre l’amour de la politique, car acquérir l’honneur que quelqu’un consent à nous offrir n’est pas synonyme d’acquisition de son bonheur à soi. L’honneur serait « une chose trop superficielle pour être l’objet cherché, car, de l’avis général, il dépend plutôt de ceux qui honorent que de celui qui est honoré ; or nous savons d’instinct que le bien est quelque chose de personnel à chacun et qu’on peut difficilement nous ravir. ».

Ainsi reste le troisième type de bonheur, celui que l’on obtient par la raison : la méditation. Ainsi, Aristote affirme que « Certains, enfin, pensent qu’en dehors de tous ces biens multiples il y a un autre bien qui existe par soi et qui est pour tous ces biens-là cause de leur bonté. » Ce bien-ci serait donc le Bien Souverain, la plus haute forme de bien qu’il est possible humainement de dispenser, et qui ne s’obtiendra qu’avec la réalisation du bonheur par la méditation, sur lequel nous reviendrons plus tard.

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