Histoire d'un voyage fait en la terre du Brésil, autrement dit Amérique

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Jean de Léry

Chronologie

 

1536 : Jean de Léry naît à La Margelle en Bourgogne (actuellement
en Côte-d’Or) dans une modeste famille
d’artisans
. Il bénéfice cependant d’une bonne éducation et apprend le
métier de cordonnier. Influencé par
la Réforme, il rejoint Genève à dix-huit ans. Il s’y fait étudiant
en théologie
et reçoit l’enseignement
de Jean Calvin (1509-1564).

1557 :
Quelques années après son arrivé à Genève, Jean de Léry est envoyé par Calvin
rejoindre ce qu’on appelait la « France
antarctique 
», colonie française sur la baie de Rio de Janeiro (Brésil) fondée en 1555 par l’explorateur Nicolas
Durand de Villegagnon (1510-1571).
Un peu plus de six mois après son arrivée, ses compagnons protestants et lui
sont chassés du fort Coligny, construit par Villegagnon. Ils partageront la vie
des Indiens tupinambas avant de
quitter le Brésil. Jean de Léry y sera resté dix mois et repart début 1558. Le
fort Coligny sera pris puis détruit par les Portugais en 1560. De retour en
France, Jean de Léry devient pasteur et se marie. Opposé à l’iconoclasme,
modéré dans ses prêches, il se fait pasteur itinérant dans le centre de la
France et participe à de nombreux petits synodes.

1572 : Suite
au massacre de la Saint-Barthélemy, Jean de Léry, durant la quatrième guerre de
religion, doit se réfugier à Sancerre dans le Berry. La ville est
assiégée entre août 1572 et juin 1573. Il raconte son expérience dans son Histoire
mémorable du siège de Sancerre
, publiée en 1574. La suite du titre à
rallonge signale que l’ouvrage contient « les entreprinses, sieges, approches, bateries, assaux et autres efforts
des assiegans / le tout fidelement recueilli sur le lieu par Jean de Lery 
».
Il y est question de la famine qui a
terrassé cinq cents habitants, et d’une scène
d’anthropophagie
qui rappelle à Léry des scènes d’outre-Atlantique :
un couple et une dame âgée sont en effet surpris en train de manger le cadavre
de leur fille qu’ils ont déterré. La condamnation du couple à mort dissuadera
les autres habitants d’accomplir de semblables gestes désespérés. Cette œuvre
apparaît inspirée de l’historien judéen Flavius Josèphe qui avait notamment
relaté le siège de Massada en 74, et écrit La
Guerre des Juifs
.

1578 : Après
plusieurs mésaventures connues par le manuscrit, Histoire d’un voyage faict en la
terre de Brésil
(cf. ci-dessous) paraît. L’explorateur et géographe catholique
André Thevet (1516-1590), aumônier
de l’expédition de Villegagnon, avait passé dix semaines au fort Coligny et
publié à son retour un ouvrage intitulé Les Singularitez de la France antarctique,
qui l’avait rendu célèbre, puis une Cosmographie universelle. Ses récits
sur les Indiens tupinambas étaient surtout de deuxième main, et perpétuaient
des clichés dans le goût du temps. Il y formulait des critiques contre les
huguenots qu’il présentait comme en grande partie responsables de l’échec de la
colonie française – critiques qualifiées dans la préface de l’ouvrage de Léry
de « menteries ». Celui-ci épingle en outre la perfidie de
Villegagnon ; l’explorateur voulait en effet faire brûler les protestants
comme hérétiques et avait écrit une lettre en ce sens pour qu’ils le soient à
leur retour.

1613 : Après
s’être retiré en 1595 en Suisse, dans le pays de Vaux, Jean de Léry y meurt à L’Isle à près de quatre-vingts
ans.

 

Éléments sur l’Histoire d’un voyage faict en la terre de
Brésil

 

Dans son œuvre, considérée
aujourd’hui comme un chef-d’œuvre de la littérature de voyage du XVIe
siècle, Léry, retraçant son voyage de son départ à son retour, raconte les
conflits qui ont opposé catholiques et protestants, mais il livre surtout des études ethnologiques sur la culture des Tupinambas. En cela il est
le premier Européen à livrer une analyse d’une civilisation des Amériques, qui
se révèle très loin des clichés colportés
alors. Il décrit scrupuleusement le territoire, ses habitants, les ressources naturelles disponibles, les mœurs des Indiens : coutumes, croyances, nourriture,
leurs outils. Les autochtones inspirent à l’auteur des sentiments mêlés de
crainte et de respect. S’il trouve ces hommes primitifs, il les juge néanmoins
beaux et forts. Il fait aussi l’éloge de leur hospitalité ; la comparaison avec les paysans français est
même à leur avantage. Léry s’arrête sur leurs coutumes cannibales : les Tupinambas mangent en effet leurs
ennemis, mais non sans respect pour les victimes. Par contraste, les boucheries
des guerres de religions françaises, qui ne distinguaient pas combattants et
civils, apparaissent plus barbares. Léry n’oublie pas, au fil de ses
observations, les atrocités coutumièrement commises entre peuples européens, et
la comparaison n’est donc pas toujours faite pour accabler les Indiens.

Léry insiste en outre sur
la simplicité de leurs mœurs ; le mythe du bon sauvage serait peut-être né avec ses descriptions. Le
manuscrit révèle d’ailleurs des dessins sans connotations négatives, quand ceux
de Thevet, qui jugeait les Tupinambas comme « le peuple le plus cruel et
inhumain de toute l’Amérique », s’appesantissent sur les mœurs qu’il
jugeait sordides, allant jusqu’à la caricature.

Léry analyse cependant tout
via le filtre du christianisme, et
raconte l’échec de la conversion de populations qui ne
perçoivent pas la différence entre vice et vertu. La barrière de la langue
est aussi notée comme un problème, surtout pour parler de choses abstraites,
divines.

 

Postérité de l’œuvre

 

L’œuvre de Léry a notamment
beaucoup inspiré le chapitre XXXI des Essais de Montaigne,
« Des cannibales ». L’humaniste parle cependant de ces populations de
manière abstraite, tandis que l’œuvre de Léry signale des observations de
première main.

Claude Lévi-Strauss au XXe siècle a engendré un regain
d’intérêt pour l’œuvre de Léry en lui consacrant plusieurs pages de Tristes
Tropiques
– intérêt renouvelé un peu plus tard par la mode du récit de voyage et les études
qu’y a consacrées l’universitaire Frank
Lestringant
, qui s’est occupé de l’édition de l’œuvre majeure de Léry en
1994, rendue particulièrement accessible par l’appareil de notes.

 

 

« Il
reste maintenant de sçavoir comme les prisonniers prins en guerre sont traittez
au pays de leurs ennemis. Incontinent doncques qu’ils y sont arrivez, ils sont
non seulement nourris des meilleures viandes qu’on peut trouver, mais aussi on
baille des femmes aux hommes (et non des maris aux femmes), mesmes celuy qui
aura un prisonnier ne faisant point difficulté de luy bailler sa fille ou sa
seur en mariage, celle qu’il retiendra, en le bien traittant, luy administrera
toutes ses necessitez. Et au surplus, combien que sans aucun terme prefix, ains
selon qu’ils cognoistront les hommes bons chasseurs, ou bons pescheurs, et les
femmes propres à faire les jardins, ou à aller querir des huitres, ils les
gardent plus ou moins de temps, tant y a neantmoins qu’apres les avoir
engraissez, comme pourceaux en l’auge, ils sont finalement assommez et mangez
avec les ceremonies suyvantes. »

 

Jean de
Léry,
Histoire d’un voyage faict en la terre de Brésil, chapitre XV, 1578

 

« Touchant le mariage
de nos Ameriquains, ils observent seulement ces trois degrez de
consanguinité : assavoir, que nul ne prend sa mere, ny sa soeur, ny sa
fille à femme ; mais quant à l’oncle, il prend sa niepce, et autrement en
tous les autres degrez ils n’y regardent rien. Pour l’esgard des ceremonies, il
n’en font point d’autre, sinon que celuy qui voudra avoir femme, soit vefve ou
fille, apres avoir sceu sa volonté, s’adressant au pere, ou au defaut d’iceluy,
aux plus proches parens d’icelle, demandera si on luy veut bailler une telle en
mariage. Que si on respond qu’ouy, dés lors, sans passer autre contrat (car les
notaires n’y gagnent rien) il la tiendra avec soy pour sa femme. Si au
contraire on la luy refuse, sans s’en formalizer autrement il se deportera.
Mais notez que la Polygamie, c’est à dire, pluralité des femmes, ayant lieu en
leur endroit, il est permis aux hommes d’en avoir autant qu’il leur
plaist : mesmes, faisant de vice vertu, ceux qui en ont plus grand nombre
sont estimez les plus vaillans et hardis : et en ay veu un qui en avoit
huict, desquelles il faisoit ordinairement des contes à sa louange. »

 

Jean de
Léry,
Histoire d’un voyage faict en la terre de Brésil, chapitre XVII, 1578

 

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