Histoires comme ça

par

Résumé

Histoires comme ça est un recueil de douze contes poétiques que Rudyard Kipling a écrits pour sa fille, « sa Mieux-Aimée ». Ils sont illustrés par l’auteur lui-même et chacun se conclut sur un poème.

 

Comment la Baleine eut un gosier

 

Il était autrefois une Baleine vorace qui mangeait des poissons de toutes sortes. Nul n’échappait à son appétit, et elle les dévora tous, à l’exception d’un petit poisson qui se cachait en nageant derrière son oreille droite. Le petit poisson était malin, et il proposa à la Baleine de goûter de l’homme, allant jusqu’à lui indiquer où trouver ce mets nouveau. Le cétacé suivit les instructions du petit poisson et, au lieu indiqué, avala un malheureux naufragé, son radeau, sa culotte et – détail important – ses bretelles.

Or, le marin se révéla fort difficile à digérer, furieux qu’il était en son sombre séjour : il hurlait, sautait, cognait. La baleine lui demanda donc de quitter les lieux. Le marin accepta, mais à condition que le vaste animal le ramenât chez lui, sur les côtes anglaises. Une fois arrivé à destination, l’homme, décidément « d’infinies ressources et sagacité », quitta l’estomac de la Baleine, non sans avoir découpé son radeau, l’avoir transformé en grillage carré, et avoir obstrué la gorge de la baleine de cet obstacle fixé à l’aide de ses bretelles. Voilà pourquoi depuis ce jour la Baleine ne peut avaler que de tout petits poissons.

 

Comment le Chameau eut une bosse

 

Au commencement des temps, quand le monde était neuf, il y avait les Animaux et l’Homme. Au milieu du désert hurlant vivait le Chameau, qui ne faisait que brouter brindilles, ronces et tamaris. Le Cheval vint le voir, et lui enjoignit de trotter avec lui. « Bof ! », répondit le Chameau. Puis vint le Chien, qui lui suggéra de rapporter, comme les chiens. « Bof ! » répondit le Chameau. Enfin vint le Bœuf, qui déclara que le Chameau devrait labourer, lui aussi. « Bof ! », répondit le Chameau. Cheval, Chien et Bœuf allèrent tout répéter à l’Homme, qui leur tint ce langage : vous travaillerez davantage afin de compenser l’inutilité de cet animal juste bon à dire « Bof ! ».

Survint alors le Djinn responsable des déserts, et Cheval, Chien et Bœuf se plaignirent avec vigueur de l’attitude du Chameau. Le Djinn s’en alla donc trouver le Chameau, lui rapporta les plaintes des trois compères : « Bof ! », répondit le Chameau. C’était un « Bof ! » de trop, et ce « Bof ! » devint une boffe – on dit maintenant une bosse, celle qui orne aujourd’hui le dos du Chameau, qui doit travailler dur pour compenser sa paresse du commencement des temps, quand le monde était neuf. Il porte sa boffe, qui lui permet de travailler trois jours sans manger, afin d’essayer de rattraper les trois jours que sa paresse lui a fait perdre.

 

Comment le Rhinocéros eut cette peau

 

Sur les bords de la mer Rouge, un Parsi décida de préparer un gâteau savoureux. Il le mit à cuire dans un fourneau, et s’apprêtait à le manger quand surgit un Rhinocéros qui renversa le fourneau, embrocha le gâteau sur sa corne et partit en dévorant la pâtisserie. Furieux, le Parsi décida de se venger.

Cinq semaines plus tard, une vague de chaleur déferla sur la région. Pour se rafraîchir, le Rhinocéros ôta sa peau (qui, à cette époque, fermait avec trois boutons) et alla se baigner dans la mer Rouge. Le Parsi s’empara de la peau et en parsema l’intérieur de vieilles miettes de gâteau rassi et de raisins brûlés. Puis il remit la peau à sa place et attendit. Quant le Rhinocéros revint, il enfila sa peau et, agacé par les miettes de gâteau rassi et les raisins brûlés, fut pris d’une furieuse envie de se gratter. Plus il se grattait, pire était la démangeaison. Il se roula au sol dans tous les sens, se frotta contre les palmiers, et sa peau plissa, plissa, jusqu’à ce qu’elle prît la forme qu’on lui connaît aujourd’hui. C’est pourquoi la peau du Rhinocéros est plissée, et qu’il a si mauvais caractère.

 

Comment le Léopard eut des taches

 

En ces temps reculés, le Léopard vivait dans le Haut-Veldt, endroit brûlant et couleur de sable. La robe du Léopard était alors gris-jaune-brun, ce qui lui permettait de se fondre dans le paysage pour mieux se jeter sur ses proies comme la Girafe ou le Zèbre. Dans cette même région vivait aussi un Éthiopien, à la peau gris-jaune-brun, et l’homme et l’animal chassaient souvent ensemble. Les proies qui vivaient là avaient le plus grand mal à leur échapper, c’est pourquoi la Girafe décida un beau jour de quitter la région. Elle galopa jusqu’à une grande forêt, bientôt suivie des autres proies. Là, cachés dans l’ombre mouchetée qu’offrait le feuillage, la Girafe attrapa bientôt des taches et le Zèbre des rayures, qui les faisaient se fondre dans le paysage. Loin du Léopard et de l’Éthiopien, leur vie était devenue délicieuse.

Cependant, ces derniers se demandaient où diable était passé leur gibier. Ils allèrent trouver Baviaan le Babouin, qui leur indiqua où leurs proies avaient fui. Le Léopard et l’Éthiopien se mirent en route et arrivés à la forêt furent stupéfaits par cet endroit piqueté d’ombres et de lumière. Ils sentaient bien que Girafe et Zèbre n’étaient pas loin, mais ils ne les voyaient nulle part. De plus, leur couleur gris-jaune-brun les faisait repérer à cent pas. La nuit venue, chacun attrapa une proie : l’Éthiopien attrapa la Girafe, le Léopard attrapa le Zèbre, mais le jour venu, ils ne reconnurent pas leurs proies habituelles, tachetées et zébrées qu’elles étaient devenues. Girafe et Zèbre se firent un plaisir de montrer aux nouveaux venus comme ils se fondaient maintenant dans le paysage.

L’Éthiopien comprit la leçon et décida de changer la couleur de sa peau : par petites touches, il se fit une jolie peau noir-brun. Puis, avec ce qui lui restait de couleur, il appliqua le bout de ses doigts sur le pelage du Léopard, le mouchetant de multiples taches sombres. Les deux chasseurs, à leur tour, étaient devenus invisibles dans la forêt. Et ils reprirent leurs chasses, au grand dam de leurs proies.

 

L’Enfant d’Éléphant

 

C’était aux temps reculés où l’Éléphant n’avait pas de trompe. Vivait alors en Afrique un Enfant d’Éléphant plein d’une insatiable curiosité, posant sans cesse d’innombrables questions à ceux qui l’entouraient, comme le grand-oncle Girafe ou la tante Hippopotame. Agacés par ses incessantes questions, ceux-ci le rudoyaient et le cognaient sans pitié. Un beau jour, il posa une nouvelle question : « Que mange donc le Crocodile pour son dîner ? ». Après que sa famille l’eut encore une fois battu, c’est l’oiseau Kolokolo qui lui enjoignit d’aller vers le grand fleuve Limpopo pour y trouver sa réponse.

Là, l’Enfant d’Éléphant rencontra le Serpent-Python-bicolore des Rochers, à qui il posa la question qui lui taraudait l’esprit, sur quoi le Serpent le battit à coups de queue. Avisant une bûche qui flottait sur le fleuve, l’Enfant d’Éléphant posa la patte dessus. Or, cette bûche était un Crocodile. L’Enfant d’Éléphant l’ignorait : il n’en avait jamais vu. L’Enfant d’Éléphant osa poser sa question à cet inconnu. Le Crocodile se présenta alors, et invita le jeune pachyderme à approcher, afin qu’il lui chuchote la réponse ; le perfide saurien saisit le nez de l’Enfant d’Éléphant et tenta de le tirer dans les eaux du fleuve Limpopo. Effrayé, l’Enfant d’Éléphant tira en sens inverse, encouragé par le Serpent qui assistait à la scène. Il tira, tira, et son nez s’allongea, s’allongea, jusqu’à devenir une trompe. Le Crocodile finit par céder, et l’Enfant d’Éléphant se retrouva nanti d’un long appendice nasal, dont il découvrit bientôt les multiples usages : il pouvait maintenant cueillir facilement de délicieuses bananes, ou se faire un chapeau de boue fraîche dont il pouvait se couvrir, et puis surtout il pouvait maintenant rendre coup pour coup quand un membre de sa famille essayait de le battre. Ainsi, grâce à sa trompe toute neuve, l’Enfant d’Éléphant gagna le respect de tous et fit régner la paix autour de lui, à coups de trompe s’il le fallait. Et voilà pourquoi les Éléphants ont une trompe, comme celle de l’Enfant d’Éléphant.

 

La complainte de Père Kangourou

 

Au temps jadis, Kangourou, malgré ses quatre pattes courtes et banales, était d’une immense fierté. Un matin, il demanda au Petit Dieu Nqa de le rendre différent, de faire de lui un être délicieusement apprécié, le tout avant cinq heures du soir. Nqa le chassa. Kangourou se rendit alors auprès du Dieu Moyen, Nquing, et lui fit la même demande. À son tour, Nquing le chassa. Alors, le Kangourou alla voir le Grand Dieu Nqong, et renouvela sa demande. Nqong accepta. Il appela Dingo Chien-Jaune auquel il ordonna de faire de Kangourou un être différent et fort apprécié. Le peu aimable canidé se précipita alors à la poursuite de Kangourou, qui détala comme un lapin. La poursuite dura longtemps, elle dura tout le jour, Dingo Chien-Jaune ne cédant pas un pouce de terrain et Kangourou courant de toutes ses pattes pour ne pas se laisser rattraper.

Alors qu’ils étaient arrivés au bord de la rivière Wollgong, Kangourou dut trouver un moyen de franchir l’obstacle : il se dressa sur ses pattes arrière et sauta. Et la poursuite continua, Père Kangourou bondissant maintenant devant les crocs de Dingo Chien-Jaune, déployant sa queue et l’utilisant comme balancier, jusqu’à ce que Nqong annonçât que cinq heures avaient sonné. Père Kangourou était maintenant différent de tous les animaux, avec ses grandes pattes arrière et sa longue queue, encore insatisfait et bien fatigué, tout autant que Dingo Chien-Jaune se trouvait pour sa part poussiéreux et affamé.

 

Le début des Tatous

 

Aux temps lointains vivait le Hérisson Pique-Pointe, qui habitait au bord du fleuve Amazone. Il avait une amie, la Tortue Lourde-Lente, et tous deux avaient un ennemi commun, le Jaguar Tacheté, qui se nourrissait de tout ce qu’il pouvait attraper, et aurait bien voulu ajouter les deux amis à son menu. Le fauve alla donc voir Maman Jaguar pour quérir quelques conseils, et Maman Jaguar lui déclara ceci : si tu jettes le Hérisson à l’eau, il se déroulera et tu l’attraperas ; si tu veux attraper la Tortue, utilise ta patte comme une cuillère. Nanti de ces conseils, le Jaguar se mit en chasse.

Quand il rencontra le Hérisson Pique-Pointe et la Tortue Lourde-Lente, ne sachant distinguer Tortue et Hérisson, il se trouva bien ennuyé. Il les questionna donc, et les deux compères prirent un malin plaisir à embrouiller l’esprit du jeune fauve par des consignes contradictoires. Ce dernier, qui commençait à en avoir mal aux taches, essayait bien d’arriver à ses fins, mais il ne parvenait qu’à se blesser les pattes sur les piquants de Pique-Pointe, et finit par jeter la Tortue à l’eau, ce qu’il ne fallait surtout pas faire, et lancer le Hérisson sur l’autre berge du fleuve, ce qui était aussi une erreur.

Une fois à l’abri, Tortue Lourde-Lente et Hérisson Pique-Pointe entendirent Maman Jaguar donner de nouveaux conseils à son rejeton : celle qui nage, c’est Lourde-Lente, et celui qui s’enroule, c’est Pique-Pointe. Le Hérisson décida d’apprendre à nager afin de pouvoir échapper au Jaguar, et la Tortue parvint à desserrer ses plaques dorsales et à déformer sa carapace, afin de pouvoir se mettre en boule. Ils s’aidèrent mutuellement, et firent tant et si bien qu’ils finirent par se ressembler de stupéfiante façon : couverts d’écailles, excellents nageurs et capables de se rouler en boule. Ils étaient devenus deux nouveaux animaux : les premiers Tatous. Et plus jamais Jaguar Tacheté ne vint les ennuyer.

 

Comment on écrivit la première lettre

 

Au temps du Néolithique vivait un Primitif, Tegumai Bopsulai. Il était marié à Teshumai Tewindrow et l’heureux papa de Taffimai Metallumai, surnommée Taffy. L’enfant et son papa s’entendaient à merveille, et emplissaient la Grotte de leurs rires complices. Un jour que Tegumai était parti pêcher en compagnie de Taffy, il brisa son harpon. La fillette proposa d’aller chercher le harpon de rechange à la Grotte, mais Tegumai trouvait que c’était bien loin pour ses petites jambes, et il préféra réparer son outil sur place.

Sur ces entrefaites, un Étranger vint à passer. C’était un Terawa, qui ne comprenait pas un mot de la langue de Tegumai et Taffy, mais il était souriant et désireux de se faire des amis. Il regardait Tegumai réparer son harpon, et le prenait pour un chef respecté ; quant à la fillette qui s’agitait devant lui et lui tenait de grands discours incompréhensibles, il la trouvait adorable. Celle-ci avait décidé d’envoyer un message à la grotte, afin qu’on apportât le harpon neuf à son papa. Elle s’empara d’une écorce de bouleau et d’une dent de requin, puis entreprit de dessiner la scène : le harpon cassé, la rivière, les poissons, des castors, son papa, elle-même… rien n’y manquait. Même l’Étranger y était, le harpon neuf à la main. Toute fière, elle montra le dessin à l’Étranger qui n’y comprit goutte – il est vrai que les dessins de Taffy prêtaient à confusion – et crut qu’il s’agissait d’un message de détresse.

Il s’empressa de porter le message à la Grotte, où Teshumai et d’autres dames néolithiques se méprirent elles aussi sur le sens du dessin : elles comprirent que l’Étranger avait lardé Tegumai de coups de harpon, que Taffy était terrorisée, et qu’une horde d’ennemis fomentaient une attaque. Sur quoi elles se jetèrent sur l’Étranger, couvrirent ses cheveux de boue, et enjoignirent aux hommes de la tribu de le rouer de coups, ce qui étonna fort la victime. Puis les femmes et les hommes néolithiques coururent à la rivière, où Taffy et Tegumai pêchaient paisiblement. Quelques explications plus tard, tout était arrangé : le malentendu était dissipé, la lettre – car c’en était une – de Taffy enfin comprise par tous, et l’Étranger, qui ne tint pas rigueur aux femmes du rude traitement qu’il avait reçu, fut adopté par la tribu.

 

La naissance de l’Alphabet

 

Quelques semaines après l’aventure du dessin sur l’écorce de bouleau, Taffy repartit pêcher en compagnie de son papa Tegumai. Elle se remémorait en riant l’aventure de l’Étranger et du malentendu engendré par son dessin maladroit, et réfléchit : comme ce serait pratique de représenter chaque son par un signe dessiné ! Par exemple, quand on est surpris, on dit « Ah », en ouvrant grand la bouche. Si on dessine la tête d’une carpe, bouche ouverte avec son barbillon, cela ferait penser au son Ah, et tout le monde comprendrait que l’on est étonné. Et puis si on dessine la queue de la carpe pour figurer le son Ih, placés l’un à côté de l’autre, la queue et la tête de la carpe figureraient le son Yah !

Taffy dessina soigneusement, et ses dessins stylisés étaient faciles à reproduire. Son imagination fertile imagina ensuite le son Oh, qu’elle figura par le dessin d’un œuf, rond comme la bouche quand on dit « Oh ! ». Tegumai se prêtait au jeu, proposant des sons, très attentif à ce que disait sa fille. Son après son, Taffy imagina le son Ssh, qu’elle dessina comme un serpent. Puis ce fut au tour de Tegumai d’imaginer ceci : un signe, qui représente un son, pourrait tout aussi bien représenter une chose. Les signes pour Ih et Oh, associés, signifieraient « Yo », la mauvaise eau, ainsi qu’ils disaient dans leur langue. Taffy était très amusée par son nouveau jeu, mais Tegumai avait compris qu’ils étaient au seuil d’une extraordinaire découverte qui bouleverserait la vie des Hommes.

De fil en aiguille, tous les sons de leur langue furent représentés par un signe, et ils comprirent qu’en associant les signes les uns aux autres, ils formeraient non seulement des mots, mais aussi de longs messages, ce que nous appelons aujourd’hui des phrases. Ils inventèrent en tout vingt-six signes, ancêtres des lettres de l’alphabet que nous utilisons encore. Bien sûr il connut plus tard des transformations, mais il finit par revenir à sa forme première, pour être mieux appris par les petites filles du monde.

 

Le Crabe qui jouait avec la Mer

 

C’était au Temps des Tout-Commencements. Un jour, l’Aîné des magiciens enjoignit aux animaux de jouer ; c’est ainsi que l’Éléphant apprit à se comporter en Éléphant, le Castor en Castor, la Vache en Vache, et ainsi de suite. Quand l’Homme demanda à quoi il devait jouer, l’Aîné des magiciens lui dit que ce jeu n’était pas pour lui, à qui les animaux devraient obéir. Quand il entendit cela, le Crabe Pau Amma, dont le tour de jouer était venu, décida de se cacher au fond de la mer et de ne jamais obéir à l’Homme. Pendant ce temps, chaque animal jouait et modelait la terre des Hommes, lui donnant l’aspect qu’on lui connaît aujourd’hui.

Quand l’Aîné des magiciens demanda à l’Homme si tout allait pour le mieux, celui-ci se plaignit : la grande Mer ne lui obéissait pas. En effet, une fois par jour, son niveau montait en inondant tout, puis descendait. Était-ce un des animaux qui jouait ? Non. Était-ce le Pêcheur de la Lune, qui filait une ligne pour attraper le monde ? Non plus. C’est la petite fille de l’Homme qui nomma le coupable : elle avait vu Pau Amma se cacher dans la Mer. Le Crabe se dissimulait au fond de ses eaux, et ne remontait à la surface qu’une fois par jour, afin de se nourrir. Comme il était vraiment très gros, toute la mer changeait alors d’aspect.

Il fallut bien des palabres pour arranger tout cela : l’Aîné des magiciens jeta un sort qui fit que les enfants de Pau Amma seraient aussi à l’aise dans l’eau que sur terre, qu’ils seraient tout petits – ce qui est bien commode pour se cacher –, et qu’ils ne perdraient leur dure carapace qu’une fois l’an. De plus, la petite fille donna au Crabe sa paire de petit ciseaux, afin qu’il les fixât au bout de ses pattes, et qu’il pût casser noix et coquilles. Quant à l’Homme, il obtint que chaque jour, le Pêcheur de la Lune tirât la Mer profonde dans un sens, puis dans l’autre, afin de lui épargner les coups de rame et qu’il n’eût qu’à suivre le courant.

C’est pourquoi la Lune tire la Mer dans un sens puis dans l’autre, et qu’on voit sur les plages les enfants de Pau Amma agiter leurs pinces et casser noix et coquilles.

 

Le Chat qui allait tout seul

 

Il fut un temps lointain où les animaux domestiques étaient sauvages, et le plus sauvage de tous était le Chat. L’Homme aussi était sauvage, mais la femme le domestiqua, et le fit vivre dans une grotte chauffée d’un bon feu. Ils mangeaient de la viande cuite et odorante, et dormaient sur de l’herbe sèche et parfumée. Puis la Femme fit venir à la grotte le Chien, le Cheval et la Vache, pour en faire respectivement le gardien, le serviteur et la nourricière de l’Homme. Mais le Chat refusait obstinément de faire de même : il était le chat qui va tout seul, pour qui tous les endroits se valent.

Cependant, poussé par la curiosité, il se rendit dans la grotte et vit le Chien qui dormait près du bon feu, le Cheval qui mangeait de la bonne herbe, et sentit l’odeur du bon lait chaud de la Vache. Il aurait bien voulu partager ces trésors, mais refusait de se laisser ensorceler par la Femme. Irritée par cette insolence, celle-ci déclara au Chat qu’il ne pourrait boire du lait tiède et blanc trois fois par jour dans l’abri de la grotte que lorsqu’elle lui aurait fait trois compliments, ce qui, disait-elle, n’était pas près d’arriver.

Pourtant, quand l’Homme et la Femme eurent un bébé et que celui-ci passa son temps à crier et pleurer, le Chat sut que son heure était venue : il se frotta contre le bébé, calma ses pleurs et le chatouilla de sa queue. Les rires du bébé poussèrent la Femme à faire un premier compliment au Chat, qui gagna le droit de s’installer dans la grotte. Quand le bébé recommença à pleurer, le Chat inventa le jeu de la chasse au brin de fil, qui le fit culbuter d’une façon des plus comiques, et le bébé rit de nouveau. La Femme complimenta à nouveau le Chat, qui gagna par là le droit de s’installer près du feu. Puis quand une souris terrifia la Femme par sa seule présence, le Chat l’attrapa et calma la terreur de l’humaine, qui lui fit un troisième compliment. Le Chat avait ainsi gagné le droit à son lait quotidien.

Mais l’Homme, qui n’avait passé aucun accord avec le Chat, lui tint ce langage : chaque fois qu’il croiserait le Chat, il lui lancerait deux objets pour le chasser, et tous les Hommes feraient ainsi pour l’éternité. Quant au Chien, lui et ses descendants poursuivraient le Chat afin de l’attraper et le mordre, et feraient ainsi pour l’éternité. Voilà pourquoi le Chat fait rire les enfants, boit le lait de la Vache, est toléré par la Femme mais n’est aimé ni de l’Homme ni du Chien. Et il est resté « le Chat qui va tout seul ».

 

Le Papillon qui tapait du Pied

 

Le plus sage des souverains, Salomon, fils de David, avait le don de comprendre ce que disent les animaux. En outre, il portait au troisième doigt de la main droite un anneau magique qui lui permettait de faire venir à lui Djinns, Fées, ainsi que l’Ange Azrael, qui se mettaient alors à son service. Et pourtant, c’était un homme simple et humble. Il avait neuf cent quatre-vingt-dix-neuf épouses, qui se chamaillaient à longueur de journée, ce que Salomon trouvait bien fatigant. Seule sa préférée, la Première reine Balkis, ne se mêlait pas à ces disputes constantes et cultivait l’art de mieux aimer son royal époux.

Un jour, alors que ses neuf cent quatre-vingt-dix-neuf épouses s’étaient disputées sans discontinuer depuis trois semaines, Salomon se réfugia dans le beau jardin de son somptueux palais en quête de tranquillité. Là, il avisa un couple de Papillons, qui eux aussi se disputaient. Quel ne fut pas l’étonnement du roi quand il entendit le mari Papillon se vanter ainsi auprès de sa femme : s’il le voulait, il lui suffirait de taper du pied pour que le palais et les jardins du roi disparussent sous terre. Cela fit rire aux larmes le grand roi. Il se pencha vers le Papillon, et lui fit remarquer que c’était là pure vantardise. Cependant, touché par la détresse du frêle insecte, il accepta de rentrer dans son jeu.

Le mari Papillon alla alors dire à son épouse incrédule que le roi l’avait supplié de ne pas taper du pied. Rien de cela n’avait échappé à Balkis, qui vit là l’occasion de débarrasser Salomon des querelles de ses fatigantes épouses. Elle parla à l’épouse Papillon, et lui conseilla de défier son mari : qu’il tape donc du pied, puisqu’il se dit si puissant ! Le roi continuait de s’amuser follement, et encouragea l’insecte qui tapa le sol du pied. Salomon tourna alors son anneau magique, et ordonna aux Djinns de faire disparaître, puis réapparaître son palais et ses jardins. Aussitôt dit, aussitôt fait, à la stupeur de l’épouse Papillon, mais aussi à la terreur des neuf cent quatre-vingt-dix-neuf épouses de Salomon. Balkis expliqua à ces écervelées que Salomon avait prit plaisir à aider un frêle insecte que son épouse harcelait ; que ne pourrait-il faire contre ses neuf cent quatre-vingt-dix-neuf épouses si elles ne cessaient de se disputer sans cesse ? Depuis, la paix est revenue dans le palais, grâce à la bonté de Salomon et à la sagesse de Balkis.

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