Illuminations

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Résumé

Concevoirle résumé d’une œuvre pareille est d’autant plus difficile que le recueil n’a finalementpas été organisé par Rimbaud en personne mais par Verlaine (on ne peut donc paspenser en termes de « plan » comme on pourrait le faire avec d’autresfameux recueils, qu’on songe par exemple à l’organisation très significativedes Fleurs du Mal en sections). Nous tâcherons cependant d’en faireressortir les principales innovations et principaux motifs.

         De manière globale, on constate dansles plus ou moins 57 pièces des Illuminations un épuisement absolu desformes classiques. Rimbaud en a usé, les a usées ; il propose maintenantautre chose : un mélange complexe de prose poétique et de versificationlibre.

        

         « Après le Déluge » : Lepoète évoque un monde qu’on pourrait qualifier de« post-apocalyptique » en décrivant l’univers qui se remet en marcheaussitôt que le Déluge est terminé. Le poète semble avec insolence minimiserl’impact du déluge – c’est très vite qu’on retourne à une mécanique trèspragmatique, sans avoir tiré aucune leçon de ce qui est théoriquement unepunition divine, et bientôt le déluge est assimilé, via une désacralisation parle pluriel et l’annonce du retour imminent du printemps, à un simple hiver.Simple hiver que le poète d’ailleurs paraît regretter, puisque le retour duprintemps l’ennuie. La dernière image du poème, avec sa Sorcière qui en voitdavantage que le commun des mortels, est probablement un avatar du poète telque le conçoit Rimbaud. Dans « Après le Déluge », et a fortiori dansla plupart des pièces du recueil, l’effort poétique se situe essentiellementdans le recours à des images frappantes, et à des rapprochements surprenantsqui préfigurent l’art surréaliste.

         « Barbare » : Rimbaudnous amène encore dans un monde d’après le monde. Cette utopie est primitive.On s’y confronte à la nature brute, à la chair, au feu, aux fluides corporels.Rimbaud rythme le texte par des répétitions, des refrains, qui hachent lalinéarité du développement poétique classique et le transforment en petiteunité close, les derniers mots renvoyant explicitement aux premiers.

         « Mystique » : Cefragment est à l’image de son titre, Rimbaud y accumule les évocationshermétiques et infernales, qui appellent un niveau de connaissance supérieure.

         « Aube » : C’est un despoèmes les plus fameux du recueil, peut-être car c’est aussi l’un des plushumbles et des plus directs. Le poète y décrit assez simplement l’aube, avec aucentre quelques-unes des plus belles fulgurances rimbaldiennes – « Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à traversles sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse. » Toujours, lepoète apparaît comme celui qui plus qu’un autre se montre sensible aux signesque délivre la nature. À ce stade du recueil, on se rend compteégalement que son homogénéité provient peut-être d’un réseau lexical finalementassez limité mais habilement distillé en échos minuscules, d’une pièce àl’autre.

         « Fleurs » : Dans cepoème lumineux le poète contemple les splendeurs du monde, naturelles etartificielles. La mer et le ciel, par leur puissance sereine, le transcendent.Dans les poèmes suivants, « Being Beauteous », « Antique »,« Royauté », sur le même ton, Rimbaud se confronte à d’autresmanifestations du sublime dans le monde – la vision d’un corps plus que beaudans la neige, la rencontre du monstrueux mais stimulant dieu Pan, d’un couplede rois éphémères.

         « Enfance » : Premièredans le recueil, ce poème se découpe en cinq mouvements distincts, qui peuventêtre chacun considéré comme des poèmes à part entière. Les mouvements 3 et 4 sedistinguent par une forme plus habituelle de prose poétique, avec un systèmeanaphorique simple, les « Il y a… » d’un côté, et les « Jesuis le… » de l’autre. Le regroupement thématique de ces cinq piècesn’est pas évident, mais on peut voir une note d’ironie de la part de Rimbauddans le choix du titre, puisque c’est la mort qui domine ici. Les enfantsn’apparaissent que sous forme de cadavres, de petites silhouettes désœuvrées etabandonnées – pour lesquels on n’a pas d’empathie. Le naissant, nous rappelleRimbaud dans un fragment sombrement mélancolique, est toujours déjà un mourant.

         « Vies » : Le poèmereprend, dans une moindre mesure, les effets d’« Enfance ». On a ici trois poèmes réunis. L’unité entre lestrois segments est cependant beaucoup plus manifeste : le poète s’yexprime à chaque fois à la première personne, et parcourt le panorama des viespotentielles contenues dans sa vie réelle, avec un effet de gradation, le je sedémultipliant de plus en plus au fur et à mesure des textes – dans le premiermouvement, il y a un je ; dans le second, il y a trois je (passé, présent,futur) ; dans le dernier, il y a autant de je que de lieux et d’histoires.

         « Ornières » : Le poètese livre à l’évocation d’une vision sublime, teintée d’une note mortifère, parl’apparition finale des cercueils.

         « Marine » : C’est undes poèmes les plus connus du recueil ; Rimbaud y affronte le vers libredirectement. Cet affrontement, plus qu’un autre novateur, car Rimbaud vabeaucoup plus loin que ses prédécesseurs (Baudelaire par exemple) et ydécompose absolument le vers classique pour créer une poétique totalementinédite, fera de nombreux émules. Cette évocation de la mer, qui ne surprendpas du tout à ce moment du recueil dans la mesure où la mer est depuis ledépart un motif récurrent, a quelque chose qui relève, par son imprécisioncontemplative mais sa précision technique, de l’impressionnisme – la mer, aubout du compte, n’est qu’un prétexte pour donner à voir de l’écriture.

         « Mouvement » : Dans cetautre poème fameux pour sa forme en vers libres, les prémisses de l’abstractionqu’on identifiait plus haut sont mises à nu, le titre mettant clairementl’accent sur la forme, et plus du tout sur le fond. On est invités par ce titreà suivre le mouvement de l’écriture plus que le mouvement du sujet traité.

         S’ensuit, dans le recueil, un retour àla prose poétique, avec deux évocations vertigineuses des milieux urbains,appelées « Villes ». On pense à Apollinaire, qui a en quelque sortepoursuivi ce travail de description à la fois émerveillé et angoissé de laville dans Alcools.

         « Métropolitain » : Danscette description de paysages, les images les plus quotidiennes succèdent auxévocations les plus fantasmagoriques – « des boulevards de cristal habitésincontinent par de jeunes familles pauvres qui s’alimentent chez lesfruitiers. »

         « Promontoire » :Avec des effets similaires à ceux du poème précédent, le poète, du haut d’unpromontoire peut-être réel mais au pouvoir imaginaire, parvient à voir le mondeentier.

         « Scènes » : Cette pièceest une évocation de l’art théâtral, qu’on peut qualifier de négative, bien quele ton ne soit pas explicitement péjoratif. La faille est dans la persistancedu poète à ne pas parler du spectacle en lui-même, à ne pas décrire un envolartistique, mais à se concentrer sur des aspects très pragmatiques, comme lesdécors ou les costumes. C’est comme si le théâtre était un art terrestre, paropposition à la poésie, art céleste.

         « Parade » : On restedans la thématique théâtrale, mais cette fois le poète s’attarde sur unspectacle qui paraît bien plus primitif, une sorte de théâtre de ruemonstrueux, carnavalesque. La conclusion, « J’ai seul la clef de cetteparade sauvage. », semble dire qu’il y a quelque chose à voir de plus dansces farces populaires que leur vulgarité apparente.

         « Ville » : Cette troisièmepièce du recueil à s’appeler « Ville » s’inscrit dans la continuitéthématique et formelle des deux premiers poèmes à porter un titre similaire.

         « Départ » : Courtpoème, probablement le plus court du recueil, que ce quatrain en vers libres.La lassitude du poète nous est transmise par le biais d’un jeu anaphorique –« Assez vu » / « Assez eu » / « Assez connu » – ;le départ, en dehors de la ville, est décrit comme un renouveau. Rimbaudavait-il cette foi en le voyage que ses prédécesseurs semblaient pourtant avoirperdue, à l’instar de Baudelaire et son « Voyage » piteux enclôture des Fleurs du mal ?

         « À une raison » : Lepoète s’adresse à une entité via la deuxième personne du singulier. Est-ce unêtre aimé ? Est-ce l’être aimé universel ? Est-ce la poésie ? Entout cas, cette entité a nonchalamment un pouvoir de vitalité et d’exaltationunique et éternel.

         « H » : À nouveau, lepoète joue avec une figure transcendante difficilement identifiable ;cette Hortense, dont le H du nom permet le titre du poème, est-elle unepersonne réelle ? Est-elle une incarnation de la femme en général ? Est-elleune incarnation de la nature, avec un jeu de mots étymologique, Hortense venantdu latin hortus (le jardin) ?Quoi qu’il en soit, le poète profite de cette évocation pour décrire toute lasaveur et toute la douleur qu’on tire des premières amours.

         « Angoisse » : Sanssurprise, eu égard au titre, le poète fait part ici de son angoisse, dans unpoème très décousu et hermétique.

         « Bottom » : Dans ce poèmele je poétique n’a de cesse de se métamorphoser en animal – d’abord en oiseau,puis en ours, puis en âne. Comme ces métamorphoses sont liées à une évocationde la femme, on ne peut s’empêcher d’imaginer que ces différents états animauxreprésentent les différentes étapes de la vie amoureuse, de manière plus oumoins évidente.

         « Veillées » : Le poèmese décompose en trois mouvements, de formes assez disparates – on navigue duvers libre à la prose poétique, en passant par tous les intermédiairespossibles, et ce très rapidement. L’unité thématique par contre est là :c’est un sentiment de sérénité et d’enchantement qui domine, tant et si bienqu’on en vient à penser que cet état n’est possible que par la poésie, etjamais dans la vraie vie. 

         « Nocturne vulgaire » :Pas de transition : le poète détaille à présent un monde infernal, quifinit dévoré par les flammes. Le passage brutal de l’ataraxie à cet étatdiabolique a très certainement été calculé par Verlaine lors de la compositiondu recueil, d’autant plus qu’on suit un mouvement chronologique cohérent avecle poème précédent et le poème suivant – c’est la soirée, puis c’est la nuit,puis c’est le matin.

         « Matinée d’ivresse » :Alors que le titre laisse présager un poème bienveillant, c’est les horreurs del’humanité qui reviennent à la vie avec le matin. La conclusion du poème estplus que tout, en ce sens, représentative : « Voici le temps des Assassins. »

         « Phrases » : Ce poèmeest passionnant en ce que son titre met l’accent sur la forme. La majorité despoèmes des Illuminations sont, en terme de cheminement, décousus, quandils ne sont pas absolument obscurs. Le fait d’appeler l’un de ces poèmes « Phrases »est un geste très moderne, car cela nous rappelle que l’unité poème n’esttoujours, malgré tout, qu’une addition d’autres unités, dont la réunion estforcément plus ou moins arbitraire. Le poème ne se donne plus comme uneharmonie, mais comme un collage, un bricolage.

         « Conte » : C’est leseul poème du recueil à contenir une narration, avec un début, un milieu, unefin ; pour autant, Rimbaud ne cède pas à la simplicité et à la moralité duconte. C’est l’histoire d’un Prince en quête d’absolu ; toutes les femmesqu’il a connues sont tuées ; elles réapparaissent ; il les tue, avecdélectation. Un soir, il croise un Génie ; ils tombent amoureux l’un del’autre d’un amour si fort qu’il en est insupportable, et ils en meurent. Lenarrateur explique alors que le Prince et le Génie sont la même personne.

         « Honte » : Ce poèmefait partie des pièces les plus traditionnelles du recueil – cinq quatrains d’heptasyllabesaux rimes croisées. Il décrit une scène plutôt horrible, celle d’un meurtrelent, comme une dissection malveillante.

         « Vagabonds » : Lesvagabonds du titre, ce sont le poète et son frère, et le poème consiste àdécrire leur relation conflictuelle, le frère étant un monstre à tout point devue. Le poète à côté de cela paraît un alchimiste angélique, soucieux detoucher ses absolus – il tient à trouver « le lieu et la formule ».

         « Nous sommes tes… » :Ce long poème en vers libres restitue un dialogue fictif entre le poète et sesgrands-parents. Un conflit a lieu car les grands-parents se font les défenseursd’une simplicité populaire, campagnarde, toute tournée vers la nature, tandisque le poète aspire à des choses évidemment plus hautes. Le rapprochement avec « Vagabonds »est cohérent, puisque les deux poèmes nous dépeignent la solitude du poète ausein même de sa famille.

         « Chanson de la plus haute tour » :Ce poème ouvre, par sa forme, plus traditionnelle que tout ce qui a précédé, ledernier mouvement du recueil, dans lequel la prose poétique débridée devientminoritaire – six sixains de pentasyllabes, composés d’un quatrain en rimescroisées et d’un diptyque en rimes suivies. Le poème tient de façon implicitedu testament ; le poète, qui semble arriver au bout de sa vie, s’adresse àla jeunesse et l’incite à la joie.

         « Ouvriers » : Danscette pièce en prose poétique, le je du poète est dans le Sud avec sa femmeHenrika. Ils passent un mauvais moment, et la description du lieu et de sonambiance est terne et pesante.

         « Ô saisons, ô châteaux » :Il s’agit de dix diptyques d’heptasyllabes aux rimes suivies, dont lasuccession est rompue à deux moments par un monostique toujours heptasyllabique,reprise du premier vers. Encore une fois, le poète est en quête d’un absolu,comme le montre la question inaugurale : « Quelle âme est sansdéfauts ? ».

         « Bruxelles » : Ce poèmeconstitue une description hallucinée et méliorative de Bruxelles. La versificationest presque régulière, dans la mesure où on a presque tout le temps des rimes(malgré leur organisation totalement aléatoire), et presque tout le temps desdécasyllabes (malgré les vers découpés en deux moitiés inégales).

         « Âge d’or » : Ce poèmede six quatrains et deux sixains de pentasyllabes aux rimes croisées constitueune curiosité formelle : il contient dans sa marge gauche des indicationsde ton en latin, comme s’il s’agissait d’une partition musicale. C’est, dans lefond, un des poèmes les plus lumineux du recueil. Rimbaud semble y être enpossession de l’absolu qu’il cherche, et on n’y parle que d’éternité et debonheur.

         « Éternité » : Cettepièce constituée de six quatrains de pentasyllabes aux rimes croisées s’inscritmanifestement dans la continuité d’« Âge d’or », dont elle prolongel’ambiance lumineuse et bienheureuse.

         « La rivière decassis… » : Trois sixains, qui alternent hendécasyllabes etpentasyllabes, avec des rimes croisées. L’image de cette rivière de cassisréintroduit une note d’angoisse, qui clôt la parenthèse enchantée du recueil.

         « Loin des oiseaux, des troupeaux… » :Quatre quatrains de hendécasyllabes ; le système de rimes est complexe,soit ABCB ABDC EFGH EFIH. Le poète se ressource au contact de la nature. Làencore, le poème n’est pas strictement noir, mais le fait qu’on soit dans ununivers concret et non plus éthéré nous place hors de l’éternité retrouvée plushaut.

         « Michel et Christine » :Sept quatrains de hendécasyllabes aux rimes aléatoires. La chute vers letrivial est plus qu’amorcée ici. Le Christ est assimilé par un jeu de mots àcette Christine qu’on imagine banale femme du peuple.

         « Dévotion » : Verslibres, totalement irréguliers et sans rimes. Le poème est composé d’unesuccession de dédicaces. La dévotion du titre est donc tournée vers les hommes(et même à vrai dire vers les femmes) plutôt que vers Dieu.

         « Soir historique » : Àtravers une prose poétique, le poète s’amuse avec la notion d’Histoire, et enquelque sorte joue la carte de la parodie, puisqu’il lie sans arrêt le banal etl’extraordinaire, le grotesque et le sublime, le mouvement des planètes et letouriste perdu.

         « Qu’est-ce pour nous, moncœur… » : Six quatrains et un monostique conclusif, avec alternanced’alexandrins et de vers de treize syllabes aux rimes aléatoires. Le poèmeprend un tour assez optimiste dans la mesure où tous les méfaits de l’hommesont minimisés et même au bout du compte effacés, au bout d’un éclat de vieindividuel mais authentique.

         « Démocratie » : Letitre de cette pièce de prose poétique paraît ironique, tant le contenu auquelil est associé est un étrange mélange de progressisme et de cynisme. Le recueilse clôt sur un appel à la révolte, mais cet appel à la révolte est tellementflou que chacun est comme chargé de se l’approprier à sa manière – peut-êtreétait-ce le but de Rimbaud : exalter ce qu’il y a d’individuel en chacun,exciter les rages propres.

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