L’étrange défaite

par

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Marc Bloch

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres

 

1886 : Marc
Bloch naît à Lyon. Son père est un
historien spécialiste d’histoire ancienne, et le fils va suivre un chemin
semblable en devenant normalien
comme lui en 1904, après avoir été
lycéen à Louis-le-Grand. Il est reçu quatre ans plus tard à l’agrégation d’histoire et géographie puis
part étudier à Berlin et Leipzig. En 1909 et pour trois ans il
devient pensionnaire de la Fondation Thiers. Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, il est professeur de lycée. Mobilisé comme sergent d’infanterie, il est capitaine
dans les services de renseignement et multidécoré à la fin des combats. Il
enseigne ensuite à la faculté de
Strasbourg
, où il rencontre les historiens Lucien Febvre (1878-1956) et André Piganiol (1883-1968). Bénéficiant
des mesures spéciales accordées aux anciens combattant, il soutient en 1920 une thèse de doctorat dans une version raccourcie, Rois et Serfs, sur
l’affranchissement des populations rurales de l’Île-de-France au Moyen Âge.
Elle annonce son étude future de la royauté, de la société féodale, et si elle fait
montre de nouvelles méthodes d’exploitation des documents, elle continue
toutefois de s’inscrire dans la tradition de l’histoire économique sociale et politique
et de l’histoire médiévale de ses pairs. Il se voit ensuite confier une chaire d’histoire médiévale à la faculté de Strasbourg où il enseigne
jusqu’en 1936, année où lui est
attribuée la chaire d’histoire
économique
de la Sorbonne.

1921 : Dans la
Revue de synthèse historique paraît
l’article Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles qui
connaîtra une publication en volume en 1999.
Marc Bloch s’y livre à un travail innovant
dans le sens où il traite déjà du premier conflit mondial sous l’angle de la
« culture de guerre » sur
laquelle se penchera la nouvelle histoire. Il étudie en effet les conditions concrètes d’apparition d’un
certain discours dans un contexte de guerre, celui concernant les rumeurs ou fausses nouvelles dont il a lui-même été témoin comme soldat, et
qu’il conçoit comme l’expression de
préjugés
, de haines, de craintes, d’émotions fortes que la guerre exacerbe. Il appelle à la réunion de
documentations, de témoignages, pour analyser le processus conduisant à leur
apparition et leur diffusion. En effet, il constate que seuls quelques travaux
d’historiens se penchent alors sur ce genre de questions, dont ceux du Belge
Fernand van Langenhove qui parle par exemple d’un état d’âme collectif et du resurgissement de souvenirs inconscients
remontant aux francs-tireurs de 1870 pour expliquer les atrocités allemandes
commises en 1916 en Belgique. Marc Bloch parle ainsi d’« efflorescences de
l’imagination collective ».

1924 : L’ouvrage
Les
Rois thaumaturges
apparaît aujourd’hui comme le grand livre de Marc
Bloch, alors qu’il avait peu ébranlé le monde universitaire de l’époque. L’auteur
y apparaît en effet comme un pionnier dans plusieurs sous-domaines de l’étude
historique. Le fil conducteur de l’œuvre lui aura été inspiré par son frère
médecin, il s’agit de la guérison des
écrouelles
dont on attribuait le pouvoir aux rois de France et
d’Angleterre, par la simple apposition des mains sur le malade. Bloch étudie l’apparition de cette légende, qu’il date aux environs de
l’an mil, son déploiement et son prolongement jusqu’en 1825, année du sacre de
Charles X, puis sa disparition en
France à ce moment-là et un siècle plus tôt en Angleterre. L’auteur trentenaire
se penche alors sur des thèmes peu abordés par ses confrères : le merveilleux monarchique, cette mystique attachée à la personne du roi,
explorant par là une psychologie
collective
nourrie de croyances
populaires
, de mythes et de rites – autant d’éléments dont l’étude
allait fonder l’histoire des mentalités et
l’anthropologie historique dont
l’auteur apparaît comme un pionnier.
Sa lecture de travaux sur la médecine populaire, les superstitions médicales,
ainsi que de textes ethnographiques,
le menait en effet à tisser des liens entre ces disciplines, faisant figure de
précurseur, notamment de l’histoire du
corps
. Considérant le symbolique
et le magique comme les signes et les instruments du pouvoir, il ouvrait également la voie à une histoire de l’imaginaire politique.

1929 : Il confonde avec Lucien Febvre la revue des Annales d’histoire économique et sociale,
caractérisée par un souci
d’interdisciplinarité
– notamment dans les liens entre histoire et économie
–, contre l’école méthodique ou positiviste inscrite dans le sillage de Gabriel
Monod notamment. Bloch y publiera nombre d’articles,
de notes de lecture et de comptes rendus critiques illustrant une
nouvelle méthodologie promise à un
brillant avenir. Il n’hésite pas à recourir à d’autres matériaux que l’écrit
dans ses études et à une méthode
comparatiste
(expérimentée dans Les
Rois thaumaturges
) empruntée à la
linguistique.

1931 : Les
caractères originaux de l’histoire rurale française
constituent une vaste
synthèse reposant sur les travaux des chercheurs
allemands
sur la toponymie et la
génétique florale. L’ouvrage fait à
nouveau preuve d’une grande interdisciplinarité ;
l’auteur se livre à une histoire du
droit de la seigneurie
, de la dépendance
personnelle
et de la famille. Il
reprend en outre l’analyse des paysages développée
par l’école géographique française.

1939-1940 : Avec La Société féodale, l’historien
continue d’ouvrir la voie à un renouvellement
de l’étude historique. Le premier
volume, « La formation des liens de dépendance », qui paraît en 1939,
s’attache à reconstituer le milieu où évoluait l’homme du Haut
Moyen Âge, à restituer ses conditions de
vie
, l’atmosphère mentale d’alors,
comme dans le chapitre « Façons de sentir et de penser ». Le second
volume, qui paraît en 1940, « Les classes et le gouvernement des hommes »,
se penche sur la structure hiérarchique
de la société, les manifestations et les moyens du pouvoir. Il est aussi
question des prolongements de la féodalité européenne envisagée comme un type
social. Bloch associe donc histoire et ethnographie
en tentant de s’approcher le plus possible du vécu des hommes du passé,
de leur façon de raisonner, son
projet s’inscrivant toujours dans celui, plus général, d’une meilleure connaissance
de l’homme. L’écriture de Bloch se caractérise par la justesse du mot et le sens
de l’image
, qui mènent le lecteur au plus près des réalités.

Lorsqu’éclate la Seconde
Guerre mondiale, malgré son âge, Marc Bloch tient à reprendre du service comme capitaine.
Il travaille au service des essences, puis il écrit pendant l’été 1940 L’Étrange
défaite
, ouvrage qui ne sera publié qu’en 1946. Il y analyse la défaite
française à chaud, chose d’ordinaire étrangère à l’historien, mais avec une grande lucidité. Il pointe en premier
lieu l’incompétence du haut commandement
militaire
, mais aussi des politiques,
qui n’ont pas réalisé que la guerre moderne se jouait à un rythme nouveau. Il
évoque une armée engluée dans la
bureaucratie, ralentie par les formulaires
et les procédures, une absence de vision stratégique, met
l’accent sur la responsabilité des services de renseignement, des
syndicats, des institutions scolaires (l’École de guerre et son enseignement
anachronique et trop abstrait) ou plus généralement de la population. Ses vues
d’alors ont été assez peu remises en cause depuis. Les origines juives de Marc Bloch lui valent une exclusion de la fonction
publique
par le gouvernement de Vichy, mais il se voit finalement rétabli
dans ses fonctions à la faculté de
Strasbourg
déplacée à Clermont-Ferrand.
Il obtient une mutation à Montpellier
en 1941. Il deviendra ensuite un des chefs
de la Résistance dans la région
lyonnaise.

1944 : Le 8 mars Marc Bloch est
arrêté à Lyon par la Gestapo, torturé puis fusillé à
Saint-Didier-de-Formans dans l’Ain. Il laisse un ouvrage de méthodologie inachevé, Apologie pour l’histoire ou
Métier d’historien
, qui avait pour sous-titre Comment et pourquoi travaille un historien. Dans ce volume qui
paraît tel quel en 1949, il définit sa
conception des pratiques, des objectifs et de l’éthique de l’historien. Son
projet est de légitimer une véritable « science historique » ; il conçoit en effet sa discipline
comme une « science en marche »,
une science de l’homme social, des « hommes
dans le temps 
» donc, qui les invite à se servir de leur mémoire pour
organiser rationnellement la connaissance de leurs sociétés, qu’elle concerne leur
évolution économique, juridique ou mentale – bref, comme une science proprement
humaine donc.

 

 

« Or longtemps l’historien a passé pour une manière de juge
des Enfers, chargé de distribuer aux héros morts l’éloge ou le blâme. Il faut
croire que cette attitude répond à un instinct puissamment enraciné. Car tous
les maîtres qui ont eu à corriger des travaux d’étudiants savent combien ces
jeunes gens se laissent difficilement dissuader de jouer, du haut de leurs
pupitres, les Minos ou les Osiris. C’est, plus que jamais, le mot de
Pascal : « tout le monde fait le dieu en jugeant : cela est bon
ou mauvais ». On oublie qu’un jugement de valeur n’a de raison d’être que
comme la préparation d’un acte et de sens seulement par rapport à un système de
références morales, délibérément acceptées. Dans la vie quotidienne, les
besoins de la conduite nous imposent cet étiquetage, ordinairement assez
sommaire. Là où nous ne pouvons plus rien, là où les idéaux communément reçus
diffèrent profondément des nôtres, il n’est plus qu’un embarras. Pour séparer,
dans la troupe de nos pères, les justes des damnés, sommes-nous donc si sûrs de
nous et de notre temps ? Élevant à l’absolu les critères, tout relatifs,
d’un individu, d’un parti ou d’une génération, quelle plaisanterie d’en
infliger les normes à la façon dont Scylla gouverna Rome ou Richelieu les États
du roi très chrétien ! Comme d’ailleurs rien n’est plus variable, par
nature, que de pareils arrêts, soumis à toutes les fluctuations de la
conscience collective ou du caprice personnel, l’histoire, en permettant trop
souvent au palmarès de prendre le pas sur le carnet d’expériences, s’est
gratuitement donné l’air de la plus incertaine des disciplines : aux creux
réquisitoires succèdent autant de vaines réhabilitations. Robespierristes,
anti-robespierristes, nous vous crions grâce : par pitié, dites-nous
simplement quel fut Robespierre. Encore si le jugement ne faisait que suivre
l’explication le lecteur en serait quitte pour sauter la page. Par malheur à
force de juger, on finit presque fatalement par perdre jusqu’au goût
d’expliquer. »

 

Marc Bloch, Apologie
pour l’histoire ou Métier d’historien
, 1949

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