L’étrange défaite

par

Les facteurs endogènes de la société française de l’époque

L’examen de conscience se poursuit dans l’œuvre car l’auteur souhaite faire comprendre au lecteur que son but n’est pas de fustiger ou de dénigrer les dirigeants – car il aime son pays – mais plutôt d’analyser objectivement les raisons de cette débâcle : « Certes, je n’aborde pas, de gaîté de cœur, cette partie de ma tâche. Français, je vais être contraint, parlant de mon pays, de ne pas en parler qu’en bien ; il est dur de devoir découvrir les faiblesses d’une mère douloureuse. ». Il remet en cause les fondements de la société française et appelle à une refonte idéologique de la cité. Bloch souligne le manque de patriotisme des Français. En effet, plutôt que de se regrouper tel un seul homme derrière l’Etat, les Français étaient centrés sur des rivalités et querelles politiques stériles, voire des intérêts individuels parfois flous voire inadéquats. Ce manque d’unité est bel et bien présent dans l’armée : « Sur l’autre volet du diptyque, comment résisterais-je au plaisir d’évoquer la longue et blonde silhouette du cher capitaine d’artillerie qui, aux heures troubles d’Attiches et de Steenwerck, exerça, à l’échelon avancé, le commandement de notre bureau ? […] Il n’avait pas l’esprit très prompt et, cavalier passionné, se vantait volontiers de détester le travail intellectuel. Sa franchise à soutenir, fût-ce contre ses supérieurs, les opinions qu’il croyait vraies, forçait l’estime ; mais son humeur contredisante agaçait. […] Ses préjugés politiques, sociaux (car il était de haute bourgeoisie) et, j’imagine, raciaux s’écartaient, autant qu’il est possible, de ma propre vision du monde. Nous étions de corrects camarades : sans beaucoup de chaleur, je le crains, ni d’une part ni de l’autre. » (41-42). Sachant que l’armée est incapable d’agir comme un seul homme à cause des questions raciales, religieuses, de classes, que pourrait-on espérer de la société civile ?

L’auteur le dit lui-même : « Ce n’est pas de gaîté de cœur que les bourgeoisies européennes ont laissé "les basses classes" apprendre à lire. ». De fait, si la simple instruction des classes dites basses a constitué une telle épine dans les pieds des bourgeois, est-il seulement envisageable qu’ils puissent s’asseoir à la même table, partager les mêmes idées et regarder dans la même direction que ceux qu’ils répugnent ? C’est peu probable. L’absence d’une conscience collective chez le peuple français est bien visible. L’une des querelles qui distrayait notamment les français de ce qui aurait dû constituer leur objectif principal – à savoir gagner la guerre – était le conflit entre la bourgeoisie (qui ne voulait pas lâcher un peu de terrain aux revendications salariales des syndicats) et le prolétariat : « À dire vrai, ce mot de classes dirigeantes ne va pas sans équivoque. Dans la France de 1939, la haute bourgeoisie se plaignait volontiers d’avoir perdu tout pouvoir. Elle exagérait beaucoup. Appuyé sur la finance et la presse, le régime des "notables" n’était pas si "fini" que cela. Mais il est certain que les maîtres d’antan avaient cessé de détenir le monopole des leviers de commande. À côté d’eux, sinon les salariés en masse, du moins les chefs des principaux syndicats comptaient parmi les puissances de la République.». En réalité, si l’on analysait la situation, beaucoup de facteurs permettaient de prédire la défaite de la France.

En définitive, nous pouvons dire que L’étrange défaite est d’une causticité évidente. Bien qu’il ait été fusillé par les allemands, Bloch a laissé à la postérité un témoignage poignant et instructif.

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Les facteurs endogènes de la société française de l’époque >