L'Impromptu de Versailles

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Molière

Chronologie

 

1622 : Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, naît à Paris dans une famillebourgeoise. Son père, un tapissier, rachète en 1631 à son frère la chargede « tapissier ordinaire de la maison du Roi » et devient« valet de chambre du Roi ». Sa mère meurt lorsqu’il a dix ans. Ilaurait étudié chez les jésuites au Collège de Clermont (qui deviendra le lycéeLouis-le-Grand), puis aurait peut-être acheté ses licences de droit à Orléans ;son statut d’avocat demeure en tout cas douteux. Comme Racine, on pense qu’il aau moins terminé ses études secondaires, comprenant deux années de philosophie.On ne sait pas non plus si à une période il a repris à son père la charge detapissier ordinaire du Roi.

1643 : Molière fonde, avec troismembres de la famille Béjart et des amis, l’Illustre Théâtre, la troisième troupe de comédiens de Paris, forméede dix personnes. Elle vient s’ajouter à celle de l’Hôtel de Bourgogne et à « latroupe du roi au Marais » qui joue les pièces de Corneille. Elles’installe au jeu de paume des Métayers,faubourg Saint-Germain, où elle joue des tragédies et des tragi-comédies,notamment d’auteurs contemporains comme Tristan L’Hermite (1601-1655) etDesfontaines (1610-1652). La nouvelle troupe profite un temps de l’affluencequ’engendre l’incendie du théâtre du Marais, mais une fois celui-ci reconstruitet modernisé, un déménagement est décidé vers la rive droite au jeu de paume dela Croix-Noire, situé plus près des autres salles de théâtre. Mais les affairesvont mal, Molière est emprisonné un temps pour dette en 1645 et la troupe quitte Paris pour Nantes cetteannée-là.

1645-1658 : Ce sont les annéesprovinciales de l’Illustre Théâtre, qui va jouer entre autres en Guyenne, àToulouse, Nantes, Narbonne, Agen, Carcassonne, Grenoble, Lyon, Montpellier,Bordeaux, Dijon, Avignon, avant de revenir vers Paris en faisant halte à Rouen.Après des négociations auprès de Philipped’Orléans dit Monsieur, frère deLouis XIV, celle qu’on dit la meilleure « troupe de campagne » deFrance obtient son patronage et peut s’implanterà nouveau à Paris. C’est durant ces années en province que Molière s’estaffirmé comme le chef de la troupe,peut-être à vingt-huit ans, et qu’il devient auteur à trente-trois ans. En effet en 1655, à Lyon, la troupe crée L’Étourdi, puis l’année d’après àBéziers Le Dépit amoureux, deux comédies de la main de Molière que lepublic parisien découvre. Multipliant les invraisemblances elles s’inscriventdans la tradition italienne et sedémarquent par leur verve.

1658-1660 : La troupe de Molière joue au théâtre du Petit-Bourbon, situé dans l’Hôtel de Bourbon, entre leLouvre et l’église Saint-Germain-l’Auxerrois. Si le lieu est partagé avec les Comédiens-Italiens,son exploitation se fait à titre gratuit. Outre les deux comédies de la main deMolière, on joue des pièces anciennes : des tragédies de Pierre Corneille(1606-1684), de Jean de Rotrou (1609-1650) et toujours de Tristan L’Hermite,ainsi que des comédies de Scarron.

1659 : La troupe crée la premièrepièce parisienne écrite par Molière, Les Précieuses ridicules. Le grand succès rencontré engendre un effet demode. Molière doit même faire imprimer sa pièce par peur de se la faire voler. Louis XIV la voit en juillet 1660. Dèslors la troupe reçoit des gratificationsdu roi et elle est invitée par lui pour jouer L’Étourdi et Les Précieuses.Molière avec sa pièce renouvelle legenre de la farce, qui avait disparudes scènes parisiennes depuis 1640, en l’enrichissant d’une satire : le comique n’est plus gratuit,et mène à un questionnement moral.

1660 : Avec Sganarelle, ou le Cocu imaginaire, Molière poursuit le filon dela farce, mais sans plus de satire. Il crée cependant un type promis à un belavenir : Sganarelle, personnage d’homme trompé, qui bien que moqué vitdans un rêve de grandeur et de noblesse.

1661 : À cause de la destruction du théâtre du Petit-Bourbon la troupe sevoit attribuer la salle du Palais-Royal.L’échec de la tragi-comédie Dom Gracie,qui ne connaît que neuf représentations publiques, ramène définitivementMolière à la comédie. L’École des maris, créée en juin,est en revanche un succès. Avec cette pièce Molière fait encore évoluer lafarce, cette fois vers la commedia dell’artedes Italiens, car elle s’étend sur trois actes. Sur une commande dusurintendant Nicolas Fouquet, Molière crée Les Fâcheux, une comédie-ballet qui est un nouveausuccès.

1662 : Molière se marie avec ArmandeBéjart à l’église Saint-Germain-l’Auxerrois. On ne sait si Armande est lafille ou la sœur de Madeleine Béjart, qui fut l’amante de Molière, et l’auteurse verra de ce fait l’objet de calomnies ; on ira jusqu’à prétendrequ’Armande était sa fille. Cette année-là la troupe se produit beaucoup devantla roi et fait même un long séjour à laCour. C’est la consécration,d’autant que fin décembre, Molière crée L’École des femmes, qui marquel’aboutissement d’une évolution. En effet, il s’agit de ce qu’on appelait alorsune « grande comédie »,qui exigeait cinq actes et d’être écrite en vers, sa première donc, qui luivaut un éclatant succès, en mêmetemps que des accusations d’immoralité et d’impiété. Le sens moral n’est plus àl’arrière-plan mais constitue le fondement de la pièce. Une violente querelle de plus d’un an faitede cabales mondaines se déclenche. Elleimplique la troupe concurrente de l’Hôtel de Bourgogne et anticipe celle de Tartuffe.

1663 : La réponse de Molière à la cabale et aux critiques, au milieu deslibelles, est théâtrale : il fait jouer à sa troupe La Critique de l’École des femmes en juin et L’impromptu deVersailles en octobre.

1664 : Même si la première version deTartuffe ne peut que plaire auroi, fatigué des dévots qui lui reprochent ses amours adultères, l’appui duclergé lui étant indispensable, il ne peut sauver la pièce de l’interdiction, obtenue suite à la cabalemenée par la reine-mère et le prince de Conti. En 1667 elle est à nouveauinterdite le lendemain de sa première représentation dans une nouvelle versionintitulée L’Imposteur, où Tartuffeavait été renommé Panulphe et revêtu d’un habit laïque.

1665 : La pièce à grand spectacle Dom Juan, avec des machines et des décorsmagnifiques, œuvre de fantaisie imitée de pièces italiennes et espagnoles, triomphe même si elle reste peu detemps à l’affiche. Le personnage de débauché et d’incrédule choque à nouveaules dévots. La Troupe de Monsieur devient cependant la Troupe du Roi etbénéfice d’une forte pension.

1666 : Le Misanthrope, nouvelle grandecomédie, est créée en juin. En août, Molière revient à la farce avec LeMédecin malgré lui.

1668 : La grande comédie L’Avare,inspirée de Plaute, ne connaît qu’un succès modeste en comparaison de ce quesera sa postérité.

1669 : La mort de la reine-mère, appui principal des dévots, et la Paixclémentine ou Paix de l’Église conclue entre le Saint-Siège et les jansénistesfrançais, permettent à la troupe de Molière de rejouer Tartuffe, qui triomphe enfin.

1670 : La comédie-ballet Le Bourgeois gentilhomme connaît ungrand succès.

1671 : La troupe connaît un échec avec Les Fourberies de Scapin, comédie àl’italienne en trois actes jouée seulement dix-huit fois, mais qui connaît lesuccès après la mort de Molière.

1672 : La pièce Les Femmes savantes neplaît pas beaucoup plus que LesFourberies.

1673 : Avant le début de la quatrième représentation du Malade imaginaire, ladernière de ses pièces dont il joue le rôle-titre, Molière se sent plus fatiguéque d’ordinaire par sa fluxion depoitrine. Le public le voit avoir un malaise que l’acteur tente dedissimuler, puis il meurt à Paris, à cinquante-et-un ans, quelques heures après être sorti de scène.La brutalité de sa mort ne lui permet pas de signer une renonciation à saprofession de comédien, qui équivalait à l’époque à une excommunication. Uneintervention de l’archevêque de Paris permettra un enterrement, mais de nuit etsans service. Sa veuve, avec le comédien La Grange, va sauver la troupe, quibénéficie de la dissolution de celle du Marais dont les acteurs doiventrejoindre, par décret royal, l’ancienne troupe de Molière. La nouvelle Troupedu Roi ouvre la saison de l’hôtel de la rue Guénégaud avec Tartuffe dès juillet 1673.

1680 : Un décret royal fait naître La Comédie-Française,issue de la fusion entre la Troupe du Roi de l’Hôtel Guénégaud avecla Troupe Royale de l’Hôtel de Bourgogne.

 

L’art de Molière

 

L’art de Molière, c’est d’abord un art des tréteaux, une incarnation. Son jeu d’acteur était réputé pour ses grimaces, ses mimiques, sa posture le nez au vent, sa démarche bouffonne, sa diction entrecoupée de hoquets, qui rendait, dit-on, son jeu peu propice à la tragédie –tous traits qui signalaient l’héritagedes farceurs. Reprenant au début de sa carrière les rôles types du théâtreitalien – Scaramouche, Mascarille –, des rôles de valet, il crée en 1660 lepersonnage de Sganarelle, d’abordcocu dérisoire, puis bourgeois fantasque dans L’École des maris. Molière crée son premier grand rôle originalavec L’École des femmes, dont lepersonnage principal, Arnolphe,devient le premier grand type de bourgeois moliéresque. Au-delà d’un acteuringénieux, Molière était un chef detroupe et un metteur en scène,particulièrement soucieux du mouvement des jeux de scène ; les comédies-balletsau rythme endiablé eurent-elle ainsi sa faveur.

Les quatreplus grandes pièces de Molière parlent toute du mensonge : dans L’École des femmes Arnolphe ment àAgnès sur ce qu’est le monde ; Tartuffelui n’est que mensonge ; DomJuan ne respecte rien et ment à toutes les femmes qui croisent sa routecomme à son père ; et dans Le Misanthrope, Alceste se faitl’observateur sans indulgence du mensonge de la comédie humaine. Voltaire aparlé de Molière, dans son Siècle deLouis XIV, comme le « législateurdes bienséances du monde ». On a aussi parlé de lui comme d’un moraliste du juste milieu, faisant dela scène une école des mœurs défendant les valeurs de noblesse et de générositéà travers un langage de la dénonciation.De ce point de vue, Molière rejoint l’optimisme des modernes de son siècle et illustredans ses pièces les maximes de l’humanisme. C’est avec L’École des femmes en 1662 que le dessein moral, parallèle audivertissement, apparaît clairement. Même si des éléments de farce demeurent,l’auteur émeut et éclaire à la fois pour dénoncer une éducation insensée.

Pour ne pas être injuste avec Molière ni lecaricaturer, il faut donc faire la part entre l’amuseur, le farceur – ennotant que même dans ses farces, Molière subordonne l’intrigue à l’exactitudedes caractères et à l’évolution des sentiments –, l’éducateur qui nourrit sespièces d’un enseignement moral, et celuiqui avait des attaches avec les libertins du temps et n’hésitait pas dénoncerla fausse dévotion dans Tartuffe,mais encore à mettre dans la bouche de DomJuan des paroles d’athéiste, ou avec plus de fourberie – ce qui passaitplus inaperçu – à ridiculiser la foi, et ce en son acolyte Sganarelle, quicraint d’une même peur le loup-garou, le moine bourru et l’Enfer chrétien.

Usant du masque pour dénoncer les masques sociaux, Molière s’est attaquéà la bourgeoisie, pointant lasituation peu envieuse de la femme, la prétention nobiliaire ou les mariagesd’intérêt. Ses diverses satires luiont valu bien des ennemis, qu’ilssoient dévots – les plus acharnés etles plus dangereux –, marquis ou médecins. Certains d’entre eux n’ontpas hésité à proposer le bûcher pour punir le dramaturge de sa prétenduehérésie. Molière a ainsi dû faire face aux cabales des Jésuites, des Sulpicienset de la Compagnie du Saint-Sacrement. La pièce Le Misanthrope fut prétexte à faire défiler les ridicules du tempsque Molière avait pu observer dans le grand monde, à travers les types du marquis, de la coquette et de la dévote.L’auteur dénonçait particulièrement dans cette pièce les usages ridicules de lapolitesse mondaine ou la manie de rimer des vers galants. L’auteur s’est aussimontré attentif à l’évolution des modesen ridiculisant la préciosité en1659 puis la pédanterie en 1672. Faisantfeu de tout bois il déniche les ridicules aux deux pôles : chez lesréactionnaires, les esprits bornésrefermés sur leurs préjugés, commeces médecins qui ne veulent pas croire à la circulation du sang, ou aucontraire chez ces beaux esprits sevoulant d’avant-garde, mais qui se bornent à suivre les modes sans beaucoupplus de discernement.

Ses inspirations sont diverses. Au début de sacarrière, c’est surtout le théâtreespagnol et le théâtre italien etses lazzi qui infusent son art.Grand connaisseur du théâtre, Molière s’est aussi inspiré de Térence (IIe siècle av.J.-C.) qu’il admirait, notamment pour L’Écoledes maris (1661) et Les Fourberies deScapin (1671), ou de l’auteur comique latin Plaute (IIIe-IIe av. J.-C.) pour ses deuxpièces de 1668 : L’Avare et Amphitryon. Il s’inspire aussi de textesitaliens de l’époque moderne comme le Décaméronde Boccace (XIVesiècle), L’Arétin et Ruzzante (XVIe), ou les contes de Straparola (XVIesiècle) ; d’auteurs français contemporains tels Scarron (1610-1660), Boisrobert (1589-1662) ; mais encore del’ancienne tradition des fabliaux.

Molière fut le promoteur d’un genre alorsnouveau, la comédie-ballet. Outre lesplus connues, George Dandin (1668), Le Bourgeois gentilhomme (1670) et Le Malade imaginaire (1673), il a écrit L’Amour médecin (1665), Mélicerte (1666), Le Sicilien ou l’Amour peintre (1667), Monsieur de Pourceaugnac (1669) et La Comtesse d’Escarbagnas (1671). Il a beaucoup mêlé les genres, et ses grandes comédies comme L’Avare sont encore truffées de lazzi à l’italienne. Mais au-delàde l’œuvre de ses prédécesseurs, Molière a aussi beaucoup étudié son temps, etles contemporains pouvaient sans mal reconnaître des personnages historiques surscène, comme ces quatre médecins de la Cour singés dans Le Malade imaginaire. Il va jusqu’à donner sa propre toux àHarpagon.

Depuis le XVIIe siècle, Molièredemeure le plus joué mais aussi le plus lu des auteurs français decomédies. À la Comédie-Française,ses pièces, qui se distinguent toujours par leur ton alerte, joyeux et mordant,sont encore, très loin devant Racine, les plus jouées du répertoire. L’enseignementlittéraire en France se fonde sur l’étude de nombre de ses œuvres, et ce dès lecollège. Qu’on parle du français comme de la « langue de Molière » dit assez l’étendue de sa postérité.

 

Regards sur les œuvresprincipales

 

Les Précieuses ridicules(1659) : Cette pièce en un acte et en prose consacre Molière auprès dupublic. Le roi lui-même la vit trois fois et ce fut la première pièce publiéede l’auteur. Deux jeunes provinciales prudes et coquettes, promptes à faireleurs « renchéries », abreuvées des récits héroïques de Madeleinede Scudéry (Artamène ou le GrandCyrus ; Clélie, histoire romaine),grandes connaisseuses de la Carte duTendre, se sont montrées impertinentes avec deux jeunes seigneurs, LaGrange et Du Croisy, qu’elles ont trouvés trop peu à la mode. Pour donner uneleçon à ces précieuses, ils imaginent de leur envoyer leurs valets en lespersonnes du marquis de Mascarille et du vicomte de Jodelet. Ceux-ci se lancentdans une cour faite de compliments alambiqués, de vantardise bouffonne et derécits d’exploits guerriers qui impressionne favorablement les coquettes,jusqu’à ce que leurs maîtres viennent bâtonner les laquais, révélant lasupercherie aux demoiselles rouges de honte, qui se font en outre sermonner parGorgibus, leur père, exaspéré par leurs manières. La pièce tient de la farce par sa forme – un acte deprose –, mais aussi parce que tout tourne autour d’un « mauvais tour » et de personnagestypes. La farce avait disparu des scènes parisiennes depuis 1640 mais le genrepersistait à Lyon et dans les provinces du Sud-Est, d’où Molière la réimporteen quelque sorte. Mais l’auteur ajoute à la tradition de la farce un sensqu’elle n’avait jamais eu ; il se livre en effet à une satire, celle d’une mode, ce qui esttout à fait nouveau.

L’École des maris (juin1661) : Le sujet de cette comédie en trois actes et en vers provient de lapièce Les Adelphes de Térence. Molière fait ici l’éloge de ladouceur des mœurs, de l’indulgence dans l’éducation, contre un système éducatifqui contraint la nature humaine. En effet, Sganarelle, qui s’est montré rigide,bourru et méfiant avec Isabelle, l’orpheline dont il est le tuteur, voitcelle-ci lui mentir pour parvenir à épouser Valère qu’elle aime ; quand l’indulgenced’Ariste, frère de Sganarelle, avec sa pupille Léonor qu’il laisse libre, luivaut d’être élu par la jeune fille, malgré la différence d’âge.

Les Fâcheux (août1661) : Cette comédie-ballet en trois actes et en vers a été conçue trèsrapidement par Molière, sur commande de Nicolas Fouquet. Louis XIV, qui inspiraun nouveau type de fâcheux à l’auteur, la goûta beaucoup. L’intrigue est trèssimple : alors qu’Éraste, un jeune gentilhomme, se prépare à retrouverOrphise, sa bien-aimée, une série de diximportuns – des « fâcheux », donc – viennent l’entretenir tour àtour et le retarder.

L’École des femmes (1662) :Arnolphe, un vieux célibataire, estle héros malheureux de cette comédie en cinq actes et en vers. Très méfiant àl’égard des femmes, il a élevé dans l’ignorance de tout Agnès, une jeune fille pauvre qu’on lui a confiée. Au bon sens desconseils de son ami Chrysalde, iloppose systématiquement son esprit borné. Horace,un jeune homme, commence à faire la cour à l’innocente jeune fille en l’absencede son tuteur. Les deux jeunes gens se plaisent et Agnès fait preuve, dans sacandeur, d’une certaine ruse pour déjouer les mesures dont l’a entourée Arnolphepour la tenir confinée, et malgré tout rencontrer Horace. Celui-ci, pour sonmalheur, a choisi le vieil homme pour confident, ignorant son lien avec Agnès.Arnolphe se réjouit quand il apprend que le père d’Horace a arrangé un mariagepour son fils, mais il s’avère que la fille de l’ami qui lui est promise n’estautre qu’Agnès, qui avec un mari à son goût gagne un père. Après L’École des maris, le triste sort d’Arnolpheillustre une nouvelle fois celui réservé à qui contraint des désirs naturels.Avec cette pièce, le théâtre de Molière prend une toute nouvelle ampleur ; l’aspectmoral vient cette fois au premier plan avec le spectacle d’une âme, d’unefemme qui se libère.

L’Impromptu de Versailles (1663) :La situation – Molière fait mine de faire répéter sa troupe d’acteurs –, mêmesi elle dévoile certains aspects de la vie de troupe, est surtout prétexte àl’entretien d’une polémique avec lescomédiens rivaux de l’Hôtel de Bourgogne,dont la diction, particulièrement celle de Montfleury, est moquée ; maisencore avec la critique, en lapersonne d’Edme Boursault (1638-1701), qui avait attaqué L’École des femmes. Molière épingle aussi le type niais et fat du marquis, plaisantde comédie qu’a créé Molière en lieu et place du bouffon des comédies anciennes,note-t-il dans le texte.

Tartuffe ou l’Imposteur (1664) :Tartuffe, c’est le faux dévot, cetimposteur qui s’est introduit, sous ses airs de bon serviteur de la foi, dansla maison du bon bourgeois Orgon,mieux pourvu en argent qu’en discernement. Non seulement il parvient à se faireoctroyer la main de sa fille Marianne,qui soupire pourtant après le vertueux Valère, mais il courtise sans vergogne Elmire, la femme de son bienfaiteur, etparvient à s’approprier les cordons de la bourse et à spolier les enfants de lafamille. Orgon ne s’apercevra que sur le tard de son aveuglement, grâce à Elmire,plus clairvoyante que lui, qui élabore un stratagème pour tromper le trompeur,après que tout le monde a échoué à déciller les yeux du maître de la maison. Lafamille manquera tout de même de devoir quitter sa propre maison, avant d’êtresauvée de la main du roi tout-puissant, informé de ses malheurs. Tour de forcede l’auteur, Tartuffe est déjà détesté par le spectateur avant son entrée enscène ; en effet il n’apparaît qu’à l’acte III, et Molière laisse le soinà ses autres personnages de dessiner les contours de ce personnage dont le nomest passé dans la langue courante. Même si certains acteurs ont représentéTartuffe comme un personnage raffiné, élégant et froid, Molière l’avait en réalitébrossé en personnage vulgaire et sensuel. Le personnage réellement comique dela pièce est Orgon, avatar bourgeois niais et têtu de Sganarelle, que Molièrejouait lui-même.

Dom Juan ou le Festin de pierre (février 1665) : Dans cette comédie en cinq actes et en prose,Molière reprend un ancien mythe qui avait trouvé, trois décennies plus tôt, unepremière forme dramatique dans la pièce du moine espagnol Tirso de Molina. LeDom Juan de Molière est non seulement un séducteur, mais il se présente aussicomme un libre penseur, assumant sonathéisme, qui ne l’empêche pasd’être hypocrite d’une autre façonque les dévots. Le héros apparaît donc comme une figure à la fois sympathiqueet condamnable par son incapacité à se repentir malgré tous les signes qu’ilreçoit, sa permanente désinvolture. En effet dans cette pièce Dom Juan aabandonné Done Elvire qu’il vient d’épouser et va avec son valet Sganarelled’une aventure à l’autre, faisant la conquête de plusieurs paysannes, invitant unmendiant à blasphémer, défiant lastatue d’un commandeur qu’il a tué. Il esquive ensuite les justes demandes deDom Carlos, le frère d’Elvire, se moque d’un créancier, M. Dimanche, de DomLouis, son père, qui l’invite à se réformer, mais encore d’un esprit qui le meten garde. La statue du Commandeur vient finalement l’emporter et Dom Juan finitdans les flammes de l’Enfer. La pièce se caractérise par la variété de son ton : le jeu du couple maître-valet et la rencontre despaysans relèvent de la face ;le discours de Dom Carlos en revanche est d’un registre élevé et fait penser àune comédie de cape et d’épée ;quant à Elvire, sa plainte est toute pathétique.

Le Misanthrope ou l’Atrabilaire amoureux (juin1666) : Cette grande comédie en cinq actes, sans pères ni valets,dépourvue de « comique bas », connut peu de succès du vivant del’auteur, malgré le soin particulier qu’il mit à l’écrire. Le misanthrope,c’est Alceste, personnage tout d’unbloc qui ne supporte pas les conventionshypocrites de la société. Son ami Philintereprésente pour Molière le justemilieu : il laisse sa sincérité se faire quelque peu entamer par lesexigences de la vie sociale. Paradoxalement, Alceste est très épris d’unecoquette, Célimène, qui oscille à sonégard entre moquerie et tendresse. Le soupirant, qui apprend qu’il aurait unrival, veut la confronter définitivement mais à nouveau, l’entretien se voitreporter par l’intervention de plusieurs fâcheux,à travers lesquels Molière épingle le faiseurde mauvais vers auquel Alceste dit son fait, et les précieuses enchaînant les banalités mondaines. À la fin, Célimènese trouve confondue par les différents hommes auxquels elle a écrit, qui sesont échangés leurs courriers, mais ainsi compromise, elle continue de serefuser à Alceste, pourtant indulgent. La perception d’Alceste a beaucoup variéselon les époques. Alors que Molière le jouait d’une façon ridicule, épinglantson manque de mesure, on a pu dire ensuite que l’auteur se moquait d’une vertulouable dans son intransigeance, tandis qu’on faisait passer Philinte pour unpersonnage condamnable, tolérant une part d’hypocrisie pour préserver la paixdes salons. Ainsi Boileau reconnaîtra en cette pièce un chef-d’œuvre, tandisque Rousseau reprochera à Molière de s’être moqué en Alceste de la vertu.

Le Médecin malgré lui (août1666) : Avec cette comédie en trois actes et en prose, Molière renoue avecle ton de la farce et de la commedia dell’arte de ses premièrespièces. Tout commence avec des scènes de bâtonnadeentre Sganarelle, sa femme Martine et un voisin. La vengeance de l’épouse, quifait croire à des gens cherchant un médecin que son mari en est un grand, mais quine le reconnaît qu’après avoir été bien battu, vaut à Sganarelle une correctionpuis d’être introduit auprès de Géronte dont la fille, Lucinde, est devenuemuette. Le faux médecin introduira auprès d’elle un faux apothicaire en lapersonne de Léandre, le soupirant qu’aime la jeune fille et qu’elle voudraitépouser contre l’avis de son père, raison pour laquelle elle simule sa maladie.Tout va bien finir avec l’arrivée opportune d’un héritage à Léandre qui lèveles réticences du père. La pièce est prétexte à faire la satire de ces médecinsque n’aimait guère Molière – et Sganarelle de servir à Géronte un latin de cuisine et un jargon pseudo-scientifique parodiantcelui des hommes de l’art du temps. La pièce connut un très grand succès.Molière s’est attaché à faire parler chacun selon sa condition, brossant ainsides personnages particulièrement pittoresques.

George Dandin (juillet1668) : Le personnage éponyme de cette comédie-ballet en trois actes et enprose est un mari malheureux qui serend compte qu’Angélique, sonépouse, répond favorablement à la cour de Clitandre,un jeune galant. Par trois fois il surprend sa femme et par trois fois il faitvenir ses beaux-parents pour témoigner avec lui de son malheur, mais lasituation se retourne autant de fois contre lui. Il doit donc s’excuser etsubir les reproches humiliants de son beau-père qui ne manque pas de luirappeler sa basse extraction, Dandin ayant eu le malheur et la prétention, permisepar sa richesse, d’épouser une demoiselle « au-dessus de lui ». C’estdonc une farce amère, fondée sur la répétition, qu’imagine ici Molière, caril n’y a pas d’issue heureuse pour le mari trompé, qui n’apparaît coupable qued’avoir eu un peu d’orgueil.

L’Avare (septembre1668) : L’avare, c’est Harpagon,qui au fil de cette pièce en cinq actes et en prose va découvrir que Valère, qui s’est engagé commemajordome auprès de lui, convoite sa fille Élisequi le paie de retour alors qu’il destinait celle-ci à Anselme, un homme riche et d’âge mûr ; que Cléante, son fils, est amoureux de Mariane, la même jeune fille pauvrequ’il convoite lui-même ; que sa cassettecontenant dix mille écus d’or, ensevelie au jardin, a disparu ; et qu’àtravers un intermédiaire il a failli dépouiller son propre fils qui cherchait àse rendre indépendant de son père. Tout se dénoue quand il s’avère que Valèreet Mariane sont les enfants d’Anselme, et donc de riches héritiers, et que levalet de Cléante rapporte à Harpagon sa précieuse cassette. Harpagon n’épouseradonc pas Mariane mais il a la satisfaction de voir ses deux enfants bienmariés, et ce sans bourse délier, puisqu’Anselme, à sa demande, paiera tout.

Le Bourgeois gentilhomme (1670) :Dans cette comédie-ballet en cinq actes et en prose, dont la musique est de Jean-BaptisteLully, Molière, à travers lebourgeois Jourdain, se moque de la prétention du parvenu. En effetM. Jourdain est obsédé par l’idée de jouer à l’homme de qualité, et pour yparvenir enchaîne les leçons cocasses auprès de maîtres lui apprenant, ou dumoins tentant de lui apprendre à tour de rôle la musique, la danse, lemaniement des armes et la philosophie. Désireux de s’élever socialement enmariant bien sa fille Lucile, lenaïf bourgeois se fait avoir par Cléantequi, déguisé, se fait passer pour le fils du Grand Turc, et élèveM. Jourdain au rang honorifique de « mamamouchi ».

Les Fourberies de Scapin(1671) : Cette pièce en trois actes et en prose, inspirée du Phormion de Térence, est un nouveau retour à la farce pour Molière. Le public d’alors, habitué à plus dedélicatesse de la part de l’auteur, la goûta d’abord peu. Scapin est employépar deux jeunes hommes de bonne famille pour résoudre leurs problèmes. Chacunsubit en effet l’opposition de son père dans ses amours : Octave veut rester marié à Hyacinthequ’il a épousée sans le consentement d’Argante,tandis que Léandre compte, contrel’avis de Géronte, s’unir àZerbinette, une jeune Égyptienne qu’il faut délivrer contre le paiement d’unerançon. Scapin, se faisant le double de l’auteur sur scène, manipulant lui-mêmeles autres personnages comme des pantins, multiplie les ruses et se joue des deux vieillards. À l’issue d’une double reconnaissance invraisemblable,plus aucune difficulté ne s’oppose aux deux unions, chaque jeune filleconvoitée se révélant l’enfant perdue par chacun des deux pères, et mutuellementpromises aux jeunes hommes.

Les Femmes savantes (1672) :Avec cette comédie en cinq actes et en vers Molière suivait l’évolution desmœurs féminines : de la préciositéla mode était venue au pédantisme,et aux débats sur la psychologie amoureuse pleins d’afféterie succédaient des discussions métaphysiques et scientifiques.Une famille bourgeoise se trouve ainsi divisée entre deux clans : d’uncôté Chrysale, le père débonnaire, Henriette, sa seconde fille, simple etsensée, Martine la servante ;de l’autre Philaminte, Bélise et Armande, la femme, la sœur et la fille aînée de Chrysale, troispédantes séduites par les mauvais vers du poèteTrissotin – que l’abbé Cotin, académicien et poète mondain, a inspiré àMolière. Tout tourne autour du mariage à venir d’Henriette, que les pédantesveulent voir s’unir à Trissotin – lequel, comme Tartuffe, n’apparaît qu’autroisième acte –, tandis que les gens de bon sens écoutent l’inclination de lajeune fille pour Clitandre, lequels’est tourné vers elle après s’être lassé des prétentions de l’aînée. Une rused’Ariste, le frère de Chrysale, quifait croire à la ruine du père de famille, démasque Trissotin, lequel, renonçantalors à ses prétentions, laisse place à un mariage heureux.

Le Malade imaginaire (1673) :Cette comédie-ballet en trois actes et en vers bénéfice d’une musique composéepar Marc-Antoine Charpentier, Molière s’étant brouillé avec Lully avec lequelil aura collaboré neuf années durant. Cet homme hypochondriaque entretenant des rapports par trop étroits, selonMolière, avec les médecins, c’est Argan,qui veut marier sa fille Angélique àThomas Diafoirus, un prétentieuxridicule, alors la jeune femme ne soupire qu’après Cléante. C’est Béralde,le frère d’Argan, homme plein de bon sens, qui fait entendre la voix de Molièresur scène en ridiculisant les hommes de l’art. Il va en outre permettre de démasquerBéline, la seconde épouse d’Argan,hypocrite en diable, qui veut le pousser à déshériter ses enfants, en invitant sonfrère à simuler sa mort. Alors que Béline se réjouit de son veuvage, Angéliquemontre un chagrin sincère. Dès lors, Argan ne s’oppose plus à son mariage avecCléante, et il décide, poussé par ses proches, à devenir médecin lui-même. Lapièce se clôt sur des discours en vers chantés par des médecins, deschirurgiens, des porte-seringues et des apothicaires, formant un long galimatiascousu de latin de cuisine.

 

 

« Alceste : Sur quelque préférence uneestime se fonde,

Et c’est n’estimer rienqu’estimer tout le monde. »

 

Molière, LeMisanthrope, 1666

 

« LaFlèche : “Donner” est un mot pourqui il a tant d’aversion qu’il ne dit jamais : “Je vous donne”, mais “Jevous prête le bonjour”.

 

Harpagon (Il crie au voleur dès le jardin, etvient sans chapeau) : « Auvoleur ! au voleur ! à l’assassin ! au meurtrier ! Justice,juste ciel ! Je suis perdu, je suis assassiné ! On m’a coupé lagorge, on m’a dérobé mon argent ! Qui peut-ce être ? Qu’est-ildevenu ? où est-il ? où se cache-t-il ? Que ferai-je pour letrouver ? Où courir ? où ne pas courir ? N’est-il pointlà ? n’est-il point ici ? Qui est-ce ? Arrête ! (Il seprend lui-même le bras.) Rends moi monargent, coquin !… Ah ! c’est moi. »

 

Molière, L’Avare, 1668

 

« Agnès :      Ilm’a pris… vous serez en colère.

Arnolphe :    Non.

Agnès :         Si.

Arnolphe :    Non, non, non, non ! Diantre ! quede mystère !

Qu’est-ce qu’il vousa pris ?

Agnès :         Il…

Arnolphe à part : Je souffre en damné.

Agnès :         Il m’a pris le ruban que vous m’aviezdonné,

À vous dire le vrai, je n’ai pu m’en défendre.

Arnolphe reprenant haleine : Passe pour le ruban. Mais je voulaisapprendre,

   S’il ne vous a rien fait quevous baiser les bras.

Agnès :         Comment. Est-ce qu’on fait d’autreschoses ? »

 

Molière, L’École des femmes, 1662

 

« DomJuan : Comment ? quelle vie est-ceque je mène ?

Sganarelle : Fort bonne. Mais, par exemple, de vous voirtous les mois vous marier comme vous faites…

DomJuan : Y a-t-il rien de plusagréable ?

Sganarelle : Il est vrai, je conçois que cela est fortagréable et fort divertissant, et je m’en accommoderais assez, moi, s’il n’yavait point de mal ; mais, Monsieur, se jouer ainsi d’un mystère sacré,et…

DomJuan : Va, va, c’est une affaireentre le Ciel et moi, et nous la démêlerons bien ensemble, sans que tu t’enmettes en peine. »

 

« Charlotte : Oh ! Piarrot, ce n’est pas ce que tu penses. Ce Monsieur veutm’épouser, et tu ne dois pas te bouter en colère.

Pierrot : Quement ? Jerni ! Tu m’es promise.

Charlotte : Ça n’y fait rien, Piarrot. Si tu m’aimes, ne dois-tu pas être bien aiseque je devienne Madame ?

Pierrot : Jerniqué ! non. J’aime mieux te voir crevée que de te voir à unautre. »

 

Molière, Dom Juan, 1665

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