La Jérusalem délivrée

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Le Tasse

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres

 

1544 : Torquato Tasso, dit Le Tasse (il Tasso), naît à Sorrente (royaume de Naples) dans une famille de nobles. Son
père, alors secrétaire du prince de Salerne, est un poète courtisan, auteur de
pièces lyriques et épiques. L’enfant étudie au collège des jésuites de Naples,
où il brille par sa précocité. Même
si la famille connaît des revers de fortune, en raison du jeu fluctuant des
alliances entre puissants, Torquato grandit dans un milieu privilégié et raffiné.
Il étudie le droit à Padoue entre 1560 et 1562, puis l’éloquence et la philosophie à Bologne
les deux années suivantes.

1562 : Renaud (Rinaldo) est
un poème de chevalerie en douze
chants inspiré de la Chanson des quatre
fils Aymon
ou Chanson de Renaud de
Montauban
. Il est dédié à celui qui sera le premier protecteur du Tasse, le
cardinal Luigi d’Este. On y suit Renaud, d’abord inconnu, dans sa quête de gloire ainsi que dans sa conquête de Clarice, sœur du roi de
Gascogne, qui donne lieu à un marivaudage galant. Au cours de ses aventures il
gagne également son cheval Bayard et parmi plusieurs armes son épée Fusberte. Élément
merveilleux notable, la magicienne Médée
intervient pour consoler Floriane, reine de Médie qui détourne un temps les
regards de Renaud, avant d’être abandonnée. Il s’agit d’une œuvre dans le goût
du public d’alors, mais qui ne verse pas dans la surenchère d’aventures ou de
personnages. Le Tasse, qui n’a alors que dix-huit
ans
, se gagne une réputation de virtuose
précoce
.

1565 : Le Tasse se met au service du cardinal Luigi d’Este et se voit introduit à la fastueuse cour de Ferrare, qui
l’éblouit. Il peut alors, pour quelques années, goûter à l’oisiveté, au
bonheur, et se consacrer à son art. Deux sœurs, princesses d’Este, qui deviennent ses protectrices, lui inspireront
bien des vers. En 1572 il passe au
service du duc Alfonso II d’Este.

1573 : Aminta est un drame
pastoral
en cinq actes rendant hommage au nouveau protecteur du poète et à
la Cour qui l’a accueilli, où il est joué par la première fois. De nombreuses
allusions sont faites aux figures principales de cette Cour et à divers
évènements y étant survenus. Le décor pastoral est repris du long poème L’Arcadie de Jacopo Sannazar (1458-1530),
et il est question de l’amour du pasteur
Aminta
pour la chasseresse Silvia,
laquelle ne le paie pas de retour. Ce duo
d’ingénus
est complété par une paire de jeunes gens avertis, Tirsis – alter ego de l’auteur – et Daphné, qui les observent et
s’attachent à vaincre les réticences de chacun. Le succès de ce drame, repris ensuite à travers l’Italie, particulièrement
mélodieux, accroît la renommée de
l’auteur.

1575 : Le Tasse a terminé une première version de son œuvre maîtresse, La
Jérusalem délivrée
(La
Gerusalemme liberata
), un long poème
héroïque
(ou épique) en vingt
chants, composé en octaves (strophes de huit vers), qu’il avait entamé
adolescent, puis terminé pour la plus grande partie entre 1570 et 1575. L’œuvre
sera publiée une première fois en 1580
contre la volonté de l’auteur dans une version inachevée, puis elle sera à
nouveau éditée sous sa supervision, bien que de mauvais gré, en 1581. Ébranlé par les retours de critiques et censeurs, Le
Tasse avait en effet choisi d’en reporter la parution et travaillera sa vie
durant à mutiler le texte original. Le succès fut immédiat et les
rééditions et traductions se multiplièrent rapidement. En parallèle, ses autres
œuvres seront rééditées et des recueils de sa poésie (Rime) paraissent.

Pour brosser un ample tableau de la première croisade (1096-1099) et
proposer une œuvre à la fois divertissante
et édifiante, Le Tasse mêle dans La Jérusalem délivrée sacré et profane ; ses lectures des chroniqueurs chrétiens (principalement
Guillaume de Tyr) et l’influence de genres traditionnels (chansons de geste,
poésie romanesque – genre dont il reprend le vers de huit pieds) ; épopée et épisodes d’amours tragiques ; faits
historiques et merveilleux : l’œuvre regorge en effet de puissances démoniaques
aidant les sarrasins, d’enchantements, de sortilèges, d’illusions, de visions,
d’interventions d’une magicienne, d’un archange ou d’un mage chrétien. Parmi les
personnages principaux figurent Godefroy
de Bouillon
, à la tête de la croisade ; Renaud, ce héros chrétien qui serait un ancêtre de la famille
d’Este ; Tancrède, épris de la
guerrière sarrasine Corinde ; et
Armide, une belle magicienne qui trompe Godefroy, séduit les chrétiens et parmi
eux Renaud. Au-delà des hauts faits guerriers, ce sont les passions animant les combattants, dispersant leurs efforts, qui
sont au centre des intrigues. Le Tasse a eu pour dessein de fournir à la
chrétienté une œuvre des dimensions de celles d’Homère et de Virgile, et
il emploie pour ce faire tout du long un ton
soutenu
, d’un lyrisme élégiaque,
et une rhétorique subtile.

1579 : Le duc Alphonse se résigne à faire enfermer Le Tasse à l’hôpital Sainte-Anne de Ferrare.
L’auteur, suite aux premiers retours sur La
Jérusalem délivrée
obtenus à Rome lors de son voyage de 1575-1576, avait en
effet développé une sorte de délire de persécution,
reniant son œuvre et se jetant aux pieds de l’inquisiteur de Ferrare en 1577. S’accusant d’hérésie, dans le contexte
de la Contre-Réforme et son atmosphère de rigueur morale, il entraînait en
effet à sa suite et mettait en péril les princes d’Este. Sa santé s’était peu à peu détériorée et son orgueil, sa susceptibilité,
son irritabilité, additionnées à sa
paranoïa grandissante, lui avait valu plusieurs démêlés à la Cour. Durant sa
détention à l’hôpital, il bénéficie progressivement d’une liberté de plus en
plus grande ; il recevra notamment Montaigne. Le Tasse ne sera libéré qu’en 1586, et errera ensuite de cour en cour.

1581-83 : Les Dialogues (Dialoghi)
du Tasse sont au nombre de vingt-six,
et furent la plupart composés à l’hôpital Sainte-Anne, le reste après sa
sortie. L’auteur s’y fait imitateur
de Platon, reprenant sa méthode dialectique pour traiter de
divers sujets comme les règles pour bien diriger sa famille, ou la façon dont l’être
aimé doit se comporter, cette dernière matière étant inspirée du Phèdre de Platon, qui nourrit plusieurs
dialogues. La spéculation philosophique est en réalité
globalement absente de ces écrits,
qui oscillent entre subtilités et sophismes, et apparaissent souvent
comme des exercices de virtuosité
littéraire
.

1587 : La tragédie Le Roi Torrismond, qu’avait
commencée Le Tasse en 1574, reposant sur la révélation d’un inceste, renouvelle le sujet de l’Œdipe roi de Sophocle. Torrismond, roi
des Goths, pour venir en aide à son ami Germond, roi de Suède, lequel est épris
d’Alvida, fille du roi de Norvège, ennemi de Germond, va la demander en mariage
à la place de celui-ci, mais alors qu’il la mène auprès de son ami, il succombe
à ses charmes. Alors que, pétri de remords, il veut donner sa sœur Rosemonde à
son ami, il découvre que c’est d’Alvida dont il est en réalité le frère.

1593 : La Jérusalem conquise (La
Gerusalemme conquistata
) est une version
remaniée
de La Jérusalem délivrée,
qu’a rédigée Le Tasse entre 1587 et 1592. Il porte l’œuvre à vingt-quatre
chants, égalant ainsi l’Iliade, et y développe
les éléments historiques et religieux, en raison des critiques qu’il avait
reçues des censeurs, mais aussi poussé par ses propres scrupules, et pour en accentuer
la dignité
à ses yeux. Le texte focalise davantage sur la conquête de
Jérusalem et l’on y trouve davantage de descriptions
de la guerre et des lieux où elle se déroule. Certains
épisodes, jugés indignes ou trop érotiques, sont supprimés, et les personnages
apparaissent plus empreints de piété. Le Tasse multiplie en outre les hommages
aux familles nobles et régnantes, ainsi que que les digressions généalogiques.
Le formalisme poussé de l’œuvre annonce la poésie baroque, tout comme l’esthétique, également prébaroque, des Larmes de la Vierge et des Larmes
de Jésus
, qui datent de la même année.

1594 : Le Tasse publie ses Discours sur le poème héroïque (Discorsi del poema eroico) en six livres,
refonte plus développée, plus érudite, de textes écrits plus de vingt ans plus
tôt (
Discours
de l’art poétique
). Il les a conçus dans un
contexte de querelle critique autour
de la parution de La Jérusalem délivrée, sans cesse comparée au Roland furieux, pour justifier son projet, le choix de mêler tradition classique (dans la veine de
la Poétique d’Aristote) et tradition romanesque (voie uniquement
empruntée par l’Arioste). Les deux valeurs constamment défendues par Le Tasse
sont la dignité et la grandeur. Le choix d’un sujet historique, ni trop ancien, ni
trop proche, contribue selon lui à rendre l’œuvre digne. Si l’œuvre poétique
permet de viser le vraisemblable
plutôt que le vrai, le merveilleux
qui vient relever le sujet historique doit cependant rester crédible, et pour cela rattaché à des
croyances religieuses partagées avec le lecteur. Contre la dispersion narrative
du Roland furieux, il défend l’unité d’action, une convergence des
actes des personnages. Le Tasse aborde également des domaines techniques ayant
trait à la versification ou aux figures de rhétorique.

1595 : Le Tasse meurt à
cinquante-et-un ans à Rome, alors
qu’après des années de malheur, le pape Clément VIII s’apprêtait à lui remettre
la couronne de poète lauréat.

 

Éléments sur l’art du Tasse

 

Le Tasse était un grand érudit, et son œuvre montre une inspiration très large, des
classiques de l’Antiquité – Homère, Lucain, Virgile, Claudien ou Stace – ; des
maîtres italiens des XIIIe et XIVe siècles – Dante,
Pétrarque – ; mais aussi d’auteurs récents de la fin du XVe et
du XVIe, s’inscrivant dans une même tradition épique : Boiardo (Roland amoureux, 1494), L’Arioste (Roland furieux, 1516-1532), Marco
Girolamo Vida (Christias, 1527)
ou Gian Giorgio Trissino (L’Italia liberata dai Gotti, 1547).

Deux recueils
de lettres
sont parus du vivant du Tasse, à son insu : les Lettres poétiques en 1587, adressées aux
correcteurs de La Jérusalem délivrée,
et les Lettres intimes en 1588. Elles
donnent un accès plus direct aux souffrances
de l’auteur, qui décrit ses hallucinations,
ses divers malheurs avec précision.
On l’y voit également courtisan, flatteur, mais surtout soucieux de
concilier la singularité de sa poésie avec les exigences des censeurs.

L’œuvre principale du Tasse a eu une grande influence dans toute l’Europe dès sa parution puis les siècles
suivants. En France, Le Tasse eut entre
autres admirateurs Jean-Jacques
Rousseau, Lamartine, Auguste Comte ou Simone Weil.

 

 

« Mais
Renaud, un enfant, efface
tous les héros chrétiens. Sur son front majestueux éclate une douce fierté.
Tous les regards sont fixés sur lui. Ses exploits ont devancé l’âge et surpassé
les espérances ; les premiers jours de son printemps donnent des fruits
que d’autres ne cueillent que dans leur automne. Couvert de son armure, la
foudre à la main, c’est le dieu des combats : s’il ôte son casque, c’est
l’Amour. »

 

« Il
touche son beau sein de la pointe de son fer / qui s’y plonge et boit avidement
son sang ; / Et son corsage, orné de broderies d’or fin, / Dont
la douce tendresse enserrait sa poitrine, / Il l’emplit d’un flot tiède.
Elle se sent déjà / Mourir et, défaillant, son pied vacille et cède »

 

Le Tasse, La Jérusalem délivrée, 1581

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