La Nausée

par

Les ersatz au vide de l'existence

Cette reconnaissance de son existence, cette démonstration du fait que lui,Antoine Roquentin, connaît bien une réalité tangible, doivent pour êtrecomplètes se doubler d’adjuvants qui permettront un adoucissement de la nauséequ’il ressent.

Tout d’abord, Roquentin nous explique qu’il était déjà sujet à de petitescrises de nausée bien avant de rentrer à Bouville. En effet, en homme aisé quidésire combler son existence trop morne, il effectue de nombreux voyages, auMaghreb, en Europe centrale ou encore en Asie. Cependant, ces pérégrinationssemblent davantage le perdre que lui faire retrouver un quelconque intérêt à lavie. C’est à la suite de ces voyages qu’il décide de rentrer en France afin dese consacrer à la rédaction de son essai sur le marquis de Rollebon. Il luisemble que ses découvertes du monde extérieur ont appartenu à quelqu’un d’autreque lui : il en conserve des souvenirs lorsqu’il regarde les photographiesprises, il continue d’éprouver un vague sentiment de pionner sans que pourautant il ne parvienne à en tirer du plaisir dans son infinie solitude – « Non,je n’ai pas eu d’aventures » affirme-t-il, niant ainsi l’intérêt duvoyage et des longs mois passés à l’étranger.

Insensible ainsi à la découverte d’autres cultures et d’autres continents,Antoine Roquentin essaie de trouver cette parade au vide existentiel dansl’amour d’une femme, en la personne d’Anny, qu’il a aimée des annéesauparavant. Celle-ci vit désormais à Paris, ce qui le pousse à tenter d’allerla rejoindre. La jeune femme a eu elle aussi le goût du voyage et de ladécouverte, mais a également déchanté ; en effet, plutôt que de se trouvercomplétée, épanouie par tant de pérégrinations, la jeune femme s’avère êtredéçue et déracinée, elle qui dans ses voyages recherche avant tout laréalisation des “moments parfaits” qui constituent une vie. Lassée etayant l’impression de fuir plutôt que de se construire elle-même, elleabandonne son goût pour l’aventure, mais dans une optique contraire à celle deson ancien amant : elle garde en effet des illusions qui s’estompent aufur et à mesure ; lui voyageait en quête de quelque chose qui pourraitjustement l’aider à créer une illusion, mais au départ, il n’en possède aucune.

Incapable de retrouver cette réalisation de “moments parfaits” qu’Annyet lui tendaient à vouloir créer dans leur passé commun, Roquentin ne parvientdonc pas à retrouver un sens à sa vie ni dans les voyages, ni dans l’amour.

C’est cependant dans les arts tels que la musique ou l’écriture que notrehéros parvient à trouver sens à son existence. Passionné de jazz, c’est au sonde cette musique qui parvient à l’obséder, à lui faire penser à autre chosequ’à ses pensées récurrentes, qu’il arrive peu à peu à oublier sa nausée. Parl’écoute de cette musique, il parvient à reconnaître qu’il a un jour été unhomme avec des ambitions, un homme qui ne se posait pas la question de lavéracité de son existence et qui se contentait d’être. Il décrit le sentimentimprévu, étrange, qui le submerge, sans qu’il arrive directement à mettre unnom sur ce qu’il ressent en ces termes : « je sens quelque chose qui mefrôle timidement et je n’ose pas bouger parce que j’ai peur que ça ne s’enaille. Quelque chose que je ne connaissais plus : une espèce de joie ». Roquentinavoue lui-même avoir oublié dans la nausée et dans son interrogation lasignification du sentiment d’allégresse, tant et si bien qu’identifier celui-cilui demande un effort considérable. Mais une fois celui-ci atteint, il devienteffaré à l’idée qu’il pourrait la perdre. Il s’agit donc là d’un premier pasvers une envie nouvelle : celle d’avoir à nouveau des projets, uneexistence.

L’écriture également détient ce pouvoir et arrive à pallier le videexistentiel. Le personnage de Roquentin nous raconte son histoire via sonjournal intime, dans lequel il se livre tout entier. Ainsi, pour lui, couchersur papier ses émotions, sa perpétuelle recherche d’un moyen de lutter contrela nausée, donne une réalité plus concrète à son existence et dote ses mémoiresd’une valeur d’exutoire. Ainsi, c’est par l’art qu’il parvient à opérer unesorte de catharsis de ses propres mœurs, de redonner une raison à sonexistence, en mêlant sa vie au but tellement plus élevé que sont créationartistique et félicité que celle-ci procure.

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