La Nausée

par

L'existentialisme personnifié

Le personnage principal que nous présente Sartre dans son roman, AntoineRoquentin, se fait porteur de toutes les caractéristiques qui qualifient lepersonnage du roman existentialiste. En effet, l’auteur prend le contre-pieddes auteurs romantiques qui s’attachaient à décrire en détail le physique des protagonisteset à donner de l’importance à leurs traits de caractère, leur mentalité, lesaléas de leur conscience : ici, il met en avant l’étude non pas d’unpersonnage, mais bien du comportement de celui-ci face à la vie, des attitudesdont il fait preuve devant une existence qu’il ne reconnaît pas comme telle. Onpourrait parler bien sûr de lassitude, de désillusion, de sentiment de trahisonface à une vie dépouillée de tout espoir ; or, il faut bien comprendre quece n’est pas le but du personnage existentialiste, car celui-ci n’a jamais eule moindre rêve, le moindre fantasme illusoire. La déception qu’il ressent, lemanque d’enthousiasme et son ennui ne sont pas dus à quelque chose qui n’estplus, mais à quelque chose qui n’a jamais été.

Ainsi, Antoine Roquentin, personnage principal mais également narrateur duroman, mène une existence retirée à Bouville, travaillant à une recherche surla vie du marquis de Rollebon, et rédigeant dans le même temps ses mémoiressous la forme d’un journal intime. Toutes ses impressions nous sont donctransmises à chaud, par le biais de son propre point de vue, ce qui donne aulecteur un aperçu de la chute vertigineuse que semble éprouver le narrateurface au vide de son existence.

Ce malaise qui apparaît à lui telle une révélation s’avère être le fruit delongues méditations qui font d’Antoine Roquentin un véritable objet d’étude, unmanifeste de l’existentialisme respirant et écrivant. En effet, il commence àremettre en question l’appartenance à lui-même de sa propre existence, alorsqu’il tente de mettre des mots sur l’état de trouble qui l’habite, ayant depuispeu arrêté l’écriture de son livre sur le marquis de Rollebon. Échouant à poserdes limites claires, une définition précise à son mal-être, il se trouve prisau piège dans la spirale de ses pensées qui le ramènent toujours au point dedépart. C’est ce qu’il nomme « une rumination douloureuse ».Ainsi tourmenté par cet enchevêtrement de pensées qui semblent ne pas luiappartenir, Roquentin commence alors à entrevoir la possibilité qu’il ne seraitpas maître des agissements propres de sa conscience. Cette réflexion tend alorsà dissocier être humain, philosophiquement nommé le moi et laconscience, sous-entendant que deux entités différentes et contradictoiresrégissent la conduite d’un individu.

Refusant de se laisser gouverner par des pensées qui ne seraient pas lessiennes, et désirant tout de même justifier sa propre existence, Roquentin vaalors tenter l’expérience inverse en essayant d’oublier ce tourment qu’il« rumine » : il essaye de concentrer son esprit sur autre choseque ces pensées qui l’assaillent, sur quelque chose d’aspect aussi volatile,éphémère et fugace que ses réflexions. Il s’imagine que c’est une fumée quiemplit son cerveau, et qu’en cela il pourra empêcher les pensées qui ne sontpas siennes d’intégrer sa conscience : « Si je pouvais m’empêcherde penser ! J’essaie, je réussis : il me semble que ma tête s’emplit defumée… et voila que ça recommence : Fumée… ne pas penser… Je ne veuxpas penser… Je pense que je ne veux pas penser. Il ne faut pas que je penseque je ne veux pas penser. Parce que c’est encore une pensée. On n’en finiradonc jamais ? »

Cette entreprise de non-pensée débouche ainsi sur l’effet inverse :étant obsédé par le fait de ne pas penser, Roquentin se focalise sur ce qu’ilne veut pas faire, tel Léontios revenant du Pirée. La seule manière de sortirde ce trouble réside donc dans l’acceptation de son existence comme étantindissociable de sa pensée, bien que celle-ci semble différente du moi.Roquentin comprend que sa pensée, c’est lui, que ces tourments sont de sapropre création et qu’il doit accepter sa conscience comme partie intégrante delui-même.

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