La Pensée et le Mouvant

par

Le changement

Dans le troisième chapitre, Bergson s’intéresse à « La Perception du Changement ». Ce chapitre est en fait le condensé de deux « Conférences faites à l'Université d'Oxford les 26 et 27 mai 1911 ». Il étudie ici la faculté à percevoir le changement. Il s’interroge également sur le rôle, la fonction, la finalité de l’art. Il veut comprendre comment est-ce que l’artiste, en se détachant de la société, parvient à donner une reproduction aussi similaire à la réalité. Il veut capturer l’essence de l’art. En effet, si l’art n’a pour but que de provoquer des émotions en nous, s’il n’a pour seule visée que de nous permettre de nous évader de la réalité, l’auteur estime que l’artiste est vraiment un visionnaire car il arrive à nous faire vivre le vrai, cette réalité que notre esprit occulte. L’incompréhension que nous avons parfois face au travail d’un artiste nous fait le considérer la plupart du temps comme « un idéaliste ». Il parvient pourtant à réveiller en nous des sensations qui étaient jusque-là inexistantes ou plutôt invisibles, occultées. C’est en se détachant de la réalité, en étant « distrait » que l’artiste parvient à en saisir les rouages. La thèse de Bergson est que l’art nous permet de voir ce qui caractérise notre quotidien mais que nous nous refusons à voir. Il établit que l’art nous fait découvrir une autre dimension qui nous semble cachée et que le pinceau de l’artiste met à nu devant nos yeux. L’art nous révèle une autre manière de voir le monde, la réalité. Il soutient que cette autre disposition de la perception naît du détachement de l’artiste du monde dans lequel nous nous trouvons. Ce détachement lui permet de créer, de percevoir la réalité sous un autre angle. Cette faculté, bien que présente en chacune de nous, est occultée, endormie ou cachée.

Seulement, il rejette la position distrayante de l’art car il estime que c’est le fruit de notre vécu, notre quotidien. En d’autres termes, l’art est le fruit de notre expérience humaine ; il nous permet de saisir ce que Bergson appelle ici la « nature ». Cette faculté à appréhender ce qui est se fait par le biais de notre intérieur, notre psychologie, ce que l’auteur nomme ici l’ « esprit ». C’est par le biais de notre conscience que nous percevons la nature. Cette conscience, Bergson l’appelle « intuition ». C’est l’intuition qui nous ouvre les portes de la réalité, ce que nous ne parvenons pas à percevoir naturellement. Notre intuition, dont le but est de nous permettre de saisir le changement, se heurte quelquefois à des obstacles. C’est à ce moment que l’art entre en scène. C’est par le mouvement que nous pouvons saisir la réalité dans sa totalité : « Il y a, en effet, depuis des siècles, des hommes dont la fonction est justement de voir et de nous faire voir ce que nous n'apercevons pas naturellement. Ce sont les artistes. » Dès lors, l’étude de l’art prend une dimension philosophique. Cette dimension se justifie par le fait que la fonction de l’art semble traduire notre incapacité à percevoir la réalité. Comment une personne, qui de prime abord vit dans les nuages, puisse percevoir le réel à travers sa peinture et mettre ainsi à nu une déficience de notre conscience, de nos sens, de notre esprit. Ce paradoxe est le problème que la philosophie bergsonienne veut résoudre. Le premier élément de réponse que l’auteur avance est le suivant : l’artiste parvient à donner une représentation du réel qui échappe à notre esprit parce qu’il est attentif à la durée. Il précise qu’il ne s’agit pas ici de la durée au sens de l’horloge ou encore d’une heure précise, mais plutôt d’une expérience où toute seconde se vit, se déploie. Cette durée permet de saisir ce que le réel a d’incertain, d’improbable, d’imprévisible. Cette disposition à saisir l’essence du réel, c’est-à-dire de la nouveauté, permet à l’artiste de nous dévoiler ce qui est sous nos yeux tous les jours mais que nous sommes incapables de voir. L’artiste jouit donc d’une observation particulière du réel. Cette particularité justifie son pouvoir de création. Notons que les plus grands peintres du monde se sont toujours inspirés de la nature. En dévoilant donc cette autre réalité, l’artiste la sublime, la déplace et la transpose dans son œuvre. Cette création, ce pouvoir artistique, justifie notre stupéfaction face à certaines œuvres car elles sont le résultat d’une contemplation de la nature dont nous n’avions jamais soupçonné l’existence. Le pouvoir, le secret de l’artiste, réside dans la contemplation du réel. Cet attribut, presque démiurgique, est également la qualité première du philosophe dont il use afin de pouvoir saisir l’entendement humain. C’est cette qualité que le philosophe utilise pour cerner le sens de l’existence en se détachant du monde. Le philosophe sort du « monde sensible » et entre dans le « monde des valeurs », dans l’épistème. C’est ce dépassement qui lui permet d’appréhender l’essence de la vie. Bergson soulignait déjà ce détachement dans Le rire : « Mais de loin en loin, par distraction, la nature suscite des âmes plus détachées de la vie. Je ne parle pas de ce détachement voulu, raisonné, systématique, qui est œuvre de réflexion et de philosophie. Je parle d’un détachement naturel, inné à la structure du sens ou de la conscience, et qui se manifeste tout de suite par une manière virginale, en quelque sorte, de voir, d’entendre ou de penser. Si ce détachement était complet, si l’âme n’adhérait plus à l’action par aucune de ses perceptions, elle serait l’âme d’un artiste comme le monde n’en a point vu encore. Elle excellerait dans tous les arts à la fois, ou plutôt elle les fondrait tous en un seul. Elle apercevrait toutes choses dans leur pureté originelle, aussi bien les formes, les couleurs et les sons du monde matériel que les plus subtils mouvements de la vie intérieure. »

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