Le Collier de griffes

par

Le poète étranger à son temps, moqué et moqueur

Comme dans Le Coffret de santal, la poésie de Cros
file dans ce recueil l’image commune du poète maudit, né dans un temps trop vil
pour être reconnu. Ainsi le poète se
peint en victime dans « Saint Sébastien » : « Je suis inutile et je suis nuisible ; / Ma peau a les tons
qu’il faut pour la cible » 
; mais toujours très au-dessus de tout
un groupe de gens imbéciles, qui sont ici « de
bons ânes »
, des ours et des brutes. Gambetta, dans le poème qui lui
rend hommage, est lui-même placé au-dessus de toute une faune de vils
animaux ; c’est le lion face aux lézards, aux fouines, aux chiens. Comme
le véritable homme politique, qui guide plutôt qu’il ne suit, le poète ne
devrait pas avoir le « souci […]
de plaire ou de déplaire »
. Le temps présent n’est jamais digne de
lui, ne sait reconnaître le talent, ni celui du poète ni celui du
peintre : « Et l’on gagne très
peu d’argent, / L’acheteur en ce temps changeant / N’étant pas très intelligent. »
Les références à un temps décadent abondent dans le recueil : « C’est ennuyeux de vivre en ces temps
vides »
, déplorent les cariatides de « Déserteuses », qui se
conclut sur : « Et le temple
croula parmi les lauriers roses »
. La nostalgie des temps passés ou
l’aspiration à un ailleurs constellent tout autant l’ouvrage : « Parfums d’avant, parfums des
là-bas : mon ennui / Veut s’oublier, en vous, des odeurs
d’aujourd’hui » 
; « Nous
avons tant souffert de vivre en ces temps fades »
(« Évocation »).
Cros parle encore dans ce poème d’une « Europe
impassible et perverse »
. Il renvoie au temps de son grand-père auquel
il rend hommage dans « À grand-papa ». Tout de suite après, il évoque
un temps plus hautain, plus triomphant, celui des rois et des chevaliers dans
« Rêve ».

Le poète ne cesse de se
moquer d’une époque rongée par le capitalisme. Ainsi le vers « À notre époque froide, on ne fait
plus l’amour »
ouvre et clôt « Maussaderie ». Les
banquiers   sont décrits comme
perpétuellement inquiets, cachant des « sommes
inconnues »
aux pauvres, et l’époque dans le recueil offre ainsi un
bien triste tableau, puisque les valeurs matérielles y dominent : « L’or, l’argent, rois d’indifférence /
Fondus, puis froids, ont recouvert / Les muguets et le gazon vert »
(« Banalité »).
À une époque « où le bonheur est un
suivi de six zéros »
(« Sonnet » qui suit « Saint
Sébastien »), le poète décrit ainsi sa différence qui le
condamne : « Moi, je vis la vie
à côté, / Pleurant alors que c’est la fête. […] Dans l’usine je suis
poète »
(« Sonnet » qui suit « Almanach »). « La gloire en or ne dure guère »,
prévient le poète dans « Époque perpétuelle », rappelant que tous les
empires s’effondrent et passent, et que les valeurs actuelles ne sauraient être
considérées comme valables de toute éternité, mais simplement les corollaires
de temps bas et vils. Et ce sont des personnes basses et viles qui se
retrouvent au sommet de la société, quand c’est pourtant le poète qui sème des
diamants : « d’accord avec la
loi, / Son or le fait presque roi »
, dit-il de l’homme qui thésaurise
dans « Le propriétaire ». Il méprise les « gens de
raison », terre à terre, courant après l’argent, qu’il affuble de diverses
formules. Le titre de la « Ballade des mauvaises personnes » est on
ne peut plus explicite. Ces mauvaises personnes, ce sont celles « qui ont raison », qui sont
promptes à la trahison, sans cervelle, « pas
belles »
. Dans « Aux imbéciles », le poète prévient « les gens bien assis » que
les mauvais traitements que subit le poète peuvent se retourner contre eux, et
Cros de se faire révolutionnaire et menaçant : « Méfiez-vous du poète, / Qui peut, ayant faim, / Vous mettre, à
la fin, / Quelques balles dans la tête. »

Le poème « En cour
d’assises » est particulièrement explicite sur la solitude du poète, qui
n’est rattaché à aucune école littéraire. Il s’y présente expulsé du cercle
parnassien pour avoir « ri pendant
le Mystère »
, et il continue de se moquer en vers de ces « vieilles pagodes », en
figurant les parnassiens imbus d’eux-mêmes, solennels, compassés quand ils
récitent leurs odes. Mais Cros lui-même ne craint pas la grandiloquence et
l’emphase quand il termine le poème en s’exclamant : « Flétri, condamné, traité de poète, / Sous le couperet je mettrai
ma tête / Que l’opinion publique réclame ! »
.

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