Le Collier de griffes

par

Le poète intime

Le poète parle longuement de
ses amours dans Le Coffret de santal,
et à nouveau dans de recueil il se fait particulièrement explicite, notamment
dans Diamant enfumé. Sa relation avec
Nina de Villard y est détaillée dans ses hauts et ses bas, des premières
rencontres jusqu’aux intermittences de leur relation et à leurs diverses
retrouvailles, jusqu’au souvenir qu’elle lui a laissé. Mais la femme décrite
ici plus concrètement est en quelque sorte aussi abstraite que les
destinataires de ses poèmes, puisque toutes paraissent identiquement être des
créations : « je ne l’aimais
pas ; mais je me suis ensuite attaché à elle comme à une œuvre personnelle. »

Plus loin on trouve : « Je
l’aimais, pourtant […] en me faisant naïf et primitif, […] en m’obstinant à
ne voir en elle que la vierge éternelle, la fleur intacte.
 » C’est elle qu’il évoque encore dans
« À la plus belle » ; c’est contre tous, contre le « rire moqueur » qu’il
continue d’aimer cette femme morte récemment, et qui était devenue grosse et
laide. Tout en voulant ouvrir au lecteur son intimité, le poète note cependant
les limites de l’entreprise : « J’ai
honte de ce que je dis ; / Car nul ne saura ni la femme, / Ni l’amour, ni
le paradis / Que je garde au fond de mon âme. »

Avant d’en arriver, à la fin
du recueil, au long tableau d’une seule relation qu’est Diamant enfumé, le poète
s’était d’abord montré dans « Pluriel féminin » comme « encombré des amours perdues ».
Il évoquait un parcours de vie difficile : « Et mes routes sont désertes, ardues. » Dès le premier
poème, « Inscription », il parle des « immensités mornes » de son âme, compensées par les « soleils clairs », les « diamants » qui parsèment sa
vie. L’ambiguïté, la variété de couleur de son âme trouve un prolongement dans
la pluralité de sa poésie et de ses effets : il sait en effet « faire pleurer et faire rire »,
dit-il toujours dans ce même poème. L’obscurité semble toutefois souvent
l’emporter dans le recueil, écho de la nature du poète qui la traduit ainsi
dans « Phantasma » : « mon
âme abattue est un oiseau de nuit »
, tandis qu’il se peint en « féroce et noir frelon » dans
« Cueillette » – autant d’images funestes voire funèbres.

Et comme dans Le Coffret de santal, l’amour, qui
compte pour beaucoup, au-delà de sa nature, dans l’humeur du poète, continue
d’être rapproché de la mort, et le poète de résumer ainsi, dans « Hiéroglyphe »,
sa vie et son inspiration : « J’ai
trois fenêtres à ma chambre : / L’amour, la mer, la mort »
. Le
poème se clôt sur ces exclamations : « femme !
cercueil de chair ! »
. Et les visions impliquant la femme d’alterner
entre la noirceur et la violence : la femme qui parle dans
« Valse » dit être morte d’amour ; elle ronge le cœur du poète
dans « Berceuse ». Le poème « réconciliation » traduit
cette contamination de l’humeur morbide d’un amant à l’autre. La désillusion de
l’un, sa déception, sa mort symbolique, écho de celle de son amour, passent à
l’autre. La femme revenue auprès de l’amant qu’elle avait quitté, s’apercevant
de sa froideur cadavérique, a beau se défendre : « – Oh ! Va-t’en loin de moi, squelette ! », le
poète répond : « tu meurs de
mes baisers ardents / Sans lèvres autour de mes dents. / Te voilà morte,
blanche et rose, / J’ai souffert : ma souffrance est close ; / Tout
martyr enfin se repose… »
À nouveau le poète tue la femme dans
« Caresse » : « Plus
près, charmante ! Tu mourras / Car je te tue – et je me tue »
 ;
mais la femme semble-t-il l’a mérité : « tu
m’as montré le tombeau / Et tu m’as mangé la cervelle »
, rien de
moins. « L’amour va bien avec la
mort »
, dit le poète dans le « Sonnet » précédant « Le
propriétaire », avant d’entreprendre d’interrompre, muni d’un poignard, le
« rêve menteur » de la
femme endormie à ses côtés. Parfois, par bonheur, le poète semble prêt à ne
s’en prendre qu’à lui-même : « Six
balles de mon revolver / M’enverront sous le gazon vert / Oublier tes yeux et
la lune »
(« Jeune homme »).

Si la femme n’est pas
représentée en fauve comme dans Le
Coffret de santal
, elle est à
nouveau venimeuse, notamment dans le sonnet qui suit « Époque
perpétuelle » : « un orage
couve / Sous votre aspect clair, fatal, plein de charmes »
. Le poison
qu’est la femme contamine tout, et dans « Ballade de la ruine »,
comme souvent dans Le Coffret de santal,
le poète offre le tableau d’un paysage désolé, envahi par « cloportes et chauves-souris », échos de sa désillusion
amoureuse consécutive aux « serments
[…] trahis »
. Mais au-delà de cette mort de l’amour qu’engendre la
nature traîtresse de la femme, la mort paraît constitutive à tous égards de la
vie de l’écrivain. Deux vers isolés – qui suivent « Scène d’atelier »
– livrent ainsi un autoportrait morbide du poète : « Je suis un homme mort depuis plusieurs années ; / Mes os
sont recouverts par les roses fanées. »
 Le poème « In morte
vita » l’exprime très explicitement dès le titre latin qui signifie
« la vie dans la mort », puis dans le corps du poème qui file l’image
de la mort comme maîtresse du soldat. Mais au disparate du recueil se fait
l’écho l’humeur changeante du poète, qui se présente sous toutes ses facettes,
notamment dans « École buissonnière » où, s’il se voit certes en
« âcre poison », il compare également sa pensée à une églantine, puis
un chardon, une insensée, et enfin un perce-neige.

Dans ses moments de sagesse, le
poète se montre capable d’une sérénité stoïcienne, et malgré les obstacles paraît
pouvoir connaître un semblant de paix intérieure : « Ayant traversé tout, inondation, flamme, / Je ne me plaindrai
pas, délicieuse femme, / Ni du passé, ni du présent, ni du futur ! »
(premier
« Sonnet » de la section « Tendresse »). Le poète se montre
à nouveau serein à la fin de « Testament » : « Ne craignez rien, je ne maudis /
Personne. Car un paradis / Matinal, s’ouvre et me fait taire. »
Il
peint également un tableau paisible et cette fois plus directement de sa vie
intime, de celle de son foyer, dans « À ma femme endormie », où il
évoque également ses enfants au fil d’une « tranquille
mélodie »
, écrite pour rassurer son épouse qui semble ne voir dans sa
poésie que « désastres » et « incendies ». Si le poète se
présente donc humainement, capable de joies et – surtout, il est vrai – de
profondes tristesses, il semble qu’il soit aussi un peu plus humain comme nous
allons le voir à présent.

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