Le Collier de griffes

par

Le poète voyant

Dans
« Inscription », la poète annonce : « Je dirai donc en ces paroles / Mes visions qu’on croyait folles,
/ Ma réponse aux mondes lointains / Qui nous adressaient leurs messages »
.
Il y dit encore qu’il a su « montrer
le monde nouveau »
. Le poète parle à nouveau dans
« Indignation » de ce frisson nouveau qu’il semble imprimer à la
poésie, et de la situation particulière que lui valent ses pouvoirs
particuliers : « J’ai tout
rêvé, tout dit, dans mon pays »
, et donc : « Le monde nouveau me voit à sa tête. » Sa puissance
semble ne pas avoir de limites ; toujours dans « Inscription »,
le poète l’exprime ainsi : « Le
temps veut fuir, je le soumets »
. Et c’est ainsi victorieux qu’il se
présente également dans « Conquérant ». En avance sur son temps, le
poète anticipe qu’il n’aura la reconnaissance qu’il mérite que dans un futur
indéterminé : « Et les hommes,
sans ironie, / Diront que j’avais du génie »
.

Le poète semble ainsi
élaborer un chant futur, créer par la parole un monde nouveau, en témoigner
tout à la fois. Il évoque, toujours dans « Inscription », ses travaux
scientifiques – concernant la communication avec les habitants d’autres
planètes, la mécanique cérébrale, la photographie des couleurs, le phonographe
–, qui semblent avoir d’aussi hautes visées que sa poésie : « J’ai voulu que les tons, la grâce
[…] Se fixent sur la plaque inerte / Je l’ai voulu, cela sera. »
Il
s’agit de « répéter le rêve /
Musical de l’heure trop brève »
. Le poète devient une sorte de nouveau
Créateur, de Dieu imitateur, de Dieu d’un second monde qu’il peut maîtriser. La
poésie de Cros comme ses inventions tendent ainsi à figer un instant trop
fugace. Dans le « Sonnet » qui suit « Saint Sébastien », le
poète a une « voix qui dit la
vérité »
, il a hérité d’une « suprême
raison »
, et il est omniscient, omniexpérimentant : « J’ai tout touché […] J’ai tout
senti […] J’ai tout trouvé »
. La surpuissance du poète, ses dons
particuliers sont cependant dangereux : « Notre cerveau bout / Dans l’Idéal, feu qui nous tente, / Et nous
mourons. Restent debout / Ceux qui font le cours de la rente »

(« Banalité »). Ainsi le talent de visionnaire du poète est à la fois
source de joie et malédiction, se traduisant par une inaptitude dans le monde
concret, comme nous le verrons dans le troisième temps de l’analyse.

Cros se fait proprement
visionnaire, auteur de science-fonction, bien que brièvement, dans Le Journal de l’avenir, où il imagine un
monde gouverné par des cerveaux mécaniques. C’est une dystopie qu’il imagine
puisque la richesse devient synonyme de talent et que les pauvres peuvent se
voir expropriés de leurs cerveaux. Il semble là de façon légère anticiper de
possibles détournements des progrès scientifiques et techniques. Il ne paraît
donc pas en faveur du développement d’une science sans conscience, d’un
développement sans limites de sa propre puissance et de la puissance
d’invention de l’homme. Il sait ainsi faire preuve d’autodérision, comme quand,
faisant écho à ses expériences de savant, Cros se met en scène en amoureux
cynique dupé dans La Science de l’amour.
Celui qui veut atteindre les secrets de l’univers est finalement joué par la
femme objet de ses expériences, et la fin du texte se clôt sur le regret de
cette femme par le poète, plutôt que des vérités éternelles qu’il pensait
pouvoir atteindre.

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