Le nouvel esprit scientifique

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Résumé

Introduction : La complexité essentielle de la philosophie scientifique

 

Dans l’introduction, Gaston Bachelard formule le but de son essai : décrire précisément comment fonctionne la pensée scientifique de son époque pour mieux en qualifier la nouveauté. Il remarque avant toute chose qu’elle manifeste une dualité entre subjectivité et objectivité, entre rationalisme et réalisme. Cette dualité n’est pas encombrante pour le scientifique ; au contraire, elle stimule la pensée en régulant les excès possibles : le rationalisme, qui « procède à des simplifications immédiates » du réel, est tempéré par le réalisme, qui consiste à prendre en compte tous les détails du réel – et inversement.

 

I. Les dilemmes de la philosophie géométrique

 

Bachelard propose d’abord d’examiner l’extension de la pensée géométrique depuis le début du XIXe siècle, en précisant toujours les conséquences psychologiques qu’elle induit. L’auteur découpe sa présentation en trois mouvements. En premier lieu, il se focalise sur le « jeu dialectique » à l’origine de la géométrie non euclidienne, telle que fondée par le mathématicien Lobatchevski, en échouant à démontrer la validité du cinquième postulat d’Euclide, dit « postulat des parallèles ». Il y a jeu dialectique dans la mesure où Lobatchevski a procédé de la manière suivante : ne pouvant pas démontrer directement que le cinquième postulat était valide, il a cherché à le faire par l’absurde, en essayant d’infirmer le postulat contraire ; mais ce faisant, au lieu de renforcer la géométrie euclidienne, il a créé une nouvelle voie. Cette ouverture de la géométrie euclidienne a des conséquences significatives sur la totalité de la pensée humaine.

Kant, dont les théories dominent à cette époque, base ses catégories de l’esprit humain sur la géométrie euclidienne ; si l’on modifie la géométrie, la manière de percevoir l’esprit en sera donc changée. En outre, Bachelard note que la géométrie non euclidienne fait valoir le rôle des entités (les droites par exemple) au détriment de leur nature, leur « propriété extrinsèque et relative, contemporaine de l’application, saisie dans une relation particulière » contre leur « qualité intrinsèque ». Il y a là, avant l’heure, une sorte d’existentialisme géométrique inédit. En second lieu, Bachelard démontre que les différentes géométries ne sont pas incompatibles, et qu’on peut procéder à leur synthèse. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer a priori, la géométrie non euclidienne est plus générale que la géométrie euclidienne, et par un certain côté l’englobe. Bachelard remarque que, du fait du primat du rôle des entités sur leur nature, la géométrie moderne suit une double opération : les entités sont déconcrétisées, mais les relations entre chacune d’elles sont revalorisées. Il montre dans le même temps qu’une géométrie consiste généralement en la caractérisation d’un groupe spécifique de relations – la notion de groupe en ce sens est primordiale. En troisième lieu, Bachelard résume les positions de Poincaré, qui postule que toutes les géométries sont équivalentes d’un point de vue logique et que la géométrie euclidienne étant la plus commode, ce sera toujours elle qu’on privilégiera. Poincaré affirme que si un axiome euclidien est infirmé par une découverte physique, on préférera donner la découverte physique comme exceptionnelle plutôt que de contredire les principes euclidiens.

 

II. La mécanique non newtonienne

 

Bachelard montre que la mécanique non newtonienne, fondée par Einstein, est à la mécanique newtonienne ce que la géométrie non euclidienne est à la géométrie euclidienne : la première procède de la deuxième comme par accident et l’englobe. Dans les deux cas, l’avancée scientifique se fait par induction et non pas déduction. Comme Lobatchevski a trouvé le non-euclidien en ne parvenant pas à démontrer le cinquième postulat d’Euclide, Einstein a trouvé le non-newtonien en se rendant compte que la théorie de la simultanéité ne pouvait être prouvée. Ainsi se fonde le relativisme, très important pour la psychologie humaine, puisqu’il nie l’idée d’absolu et ne donne des notions qu’en tant qu’elles sont liées à une expérience précise. Les notions établies par les sciences classiques, géométrie euclidienne comme mécanique newtonienne, sont considérées comme simples, et c’est dans l’application qu’elles se compliquent ; celles établies par les sciences modernes prennent en compte la complexité causée par l’application dès le départ. Les notions des sciences modernes sont toujours déjà complexes, en ce qu’ils résultent d’un effort de précision qui anticipe la vérification empirique. Bachelard insiste sur l’importance philosophique d’une telle évolution : « la pensée se modifie dans sa forme si elle se modifie dans son objet. » En ce sens, selon lui, ce sont les moments où la définition des notions changent qui sont les plus importants dans l’histoire de la pensée scientifique, et il est incorrect d’affirmer que l’esprit scientifique demeure inchangé malgré ces bouleversements.


III. Matière et rayonnement / IV. Ondes et corpuscules

 

Bachelard montre comment les sciences modernes font la synthèse des sciences passées. Il devient impossible de considérer un objet selon une unique donnée. Pour accéder à l’être, il faut désormais tout prendre en compte : rayonnement, matière, corpuscule, mouvement.

 

V. Déterminisme et indéterminisme, la notion d’objet

 

Bachelard explique d’abord l’influence primordiale de l’astronomie sur notre perception de la vie humaine. Il remarque en effet qu’en toute première analyse il a paru aux hommes que le mouvement inexorable des astres contraignait leur vie, dans un sens ou dans l’autre – en somme qu’il existait un destin, qu’on pouvait lire à même le ciel. Même après que cette pensée astrologique est entrée dans le domaine des superstitions, Bachelard démontre que la conception de l’homme est dominée par l’astronomie : les catégories kantiennes pour la représentation de l’esprit humain reposent grandement sur l’astronomie newtonienne. Dans la contemplation astronomique du ciel, l’homme conçoit qu’il est soumis à des déterminismes, autrement dit qu’il existe des principes absolus auxquels il ne peut échapper.

Seulement, pour que cette impression de déterminisme soit pleinement efficiente, il faut mettre à part de nombreuses anomalies, incertitudes, erreurs. Il est manifeste par exemple que l’astrologie est faillible, et pour maintenir sa validité il faut faire fi de bon nombre d’exceptions. C’est en étudiant ces exceptions passées sous silence que les scientifiques ont pu trouver un indéterminisme, c’est-à-dire l’idée que les phénomènes se déploient de manière aléatoire et partant imprévisible. Là encore la pensée du déterminisme repose sur la volonté de mettre en place un système de compréhension simple, qui se complexifie dans la pratique, à l’épreuve du réel.

L’indéterminisme au contraire tâche de prendre en compte les complexités du réel dès le départ. C’est ainsi que la vision du monde traditionnelle, essentiellement causale (ce qui advient est prévisible puisque cela est un effet qui procède d’une cause), est devenue essentiellement contingente : on ne pense plus en termes de causes et d’effets mais en termes de probabilités. Bachelard montre l’apport substantiel de Heisenberg dans la pensée indéterministe : avant lui, on prenait chaque exception comme la manifestation d’une nouvelle catégorie à caractériser. Heisenberg a affirmé au contraire que l’exception était la norme et a fondé l’indéterminisme objectif.

Bachelard rappelle enfin la tension ambiguë identifiée dans l’introduction entre rationalisme et réalisme, puisque dans ce cas – et dans les autres d’ailleurs – ce n’est pas le réalisme qui a entraîné une révolution scientifique réaliste, mais le rationalisme. C’est dans l’abstraction rationnelle que les chercheurs ont trouvé les sources de principes scientifiques plus fidèles au concret.

 

VI. L’épistémologie non cartésienne

 

Bachelard, avec pour appui les recherches de M. Urbain, montre qu’aucune méthode scientifique ne peut être pérenne. Il arrive forcément un moment où telle méthode est obsolète et ne permet plus de faire avancer la recherche. L’esprit scientifique doit alors se constituer de nouvelles méthodes. Il en va de même pour les concepts scientifiques eux-mêmes. Le dernier temps de l’essai consiste à expliquer l’invalidité des méthodes scientifiques proposées par Descartes. Bachelard conteste à la fois leur valeur scientifique et leur valeur pédagogique. Par exemple, le doute absolu proposé par Descartes se transmet difficilement aux jeunes générations de chercheurs, dont la fougue est incompatible avec la solennité de cette démarche.

Pour conclure son essai, Bachelard insiste sur le fait que la science de son époque n’est en aucun cas le dernier jalon du progrès scientifique : « l’esprit scientifique est essentiellement une rectification du savoir, un élargissement des cadres de la connaissance. Il juge son passé historique en le condamnant. Sa structure est la conscience de ses fautes historiques. » Ainsi le progrès scientifique ne peut connaître de fin, puisqu’il est une projection perpétuelle du passé vers le futur. La clôture du texte est optimiste et joyeuse puisque Bachelard insiste sur le plaisir et l’élan vital qui réside dans le mouvement scientifique.

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