Le procès verbal

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Résumé

Qui est Adam Pollo ? Un homme, d’unetrentaine d’années. Il porte le prénom du premier homme selon la Bible, le pèrede l’humanité. Il habite une maison vide, désertée provisoirement par ses propriétaires.Il couche sur un matelas par terre, dans des draps gris de saleté, sans confortaucun. Même l’eau a été coupée, le seul point d’eau est un robinet dans lejardin. Dans ce jardin, il passe des heures, couché sur une chaise longue, àsuivre le déplacement des ombres pour rester au soleil où il cuitlittéralement, la peau brûlée par la chaleur intense de ce mois d’aoûtméditerranéen. La maison est sur une colline au bord de la Méditerranée. De sonperchoir, il voit la mer, le petit port, la petite ville grouillante d’hommesoù il ne descend que rarement afin de faire provision de choses essentielles :des magazines et journaux qu’il ramasse des poubelles, des trucs à bouffer,comme il dit, de la bière et des cigarettes, beaucoup de cigarettes, car ilfume beaucoup.

Quand il ne cuit pas au soleil, Adam Polloreste couché sur le matelas et fixe le plafond dont les irrégularitésdeviennent un monde. Et il écrit aussi, dans des cahiers d’écolier, des textesqui commencent tous de la même façon, par les mêmes mots : « Ma chèreMichèle ». Michèle n’est pas un être imaginaire, c’est une jeune femmequ’il a rencontrée sur la plage. Car il va parfois à la plage, pour y cuire ausoleil et contempler l’agitation et l’immobilité. Là, il l’a abordée, de façonassez cynique et presque brutale. Et ils se voient parfois, elle est même venuele voir chez lui, enfin, dans la maison vide qu’il occupe, comme un bernard-l’ermiteoccupe la coquille laissée vacante par son occupant de droit. Sa relation avecMichèle est incomplète et frustrante, car il se sent tellement au-dessusd’elle. Il contemple le monde, se laisse emporter loin, très loin, dans laprofondeur et la petitesse infinie des détails additionnés, quand elle n’estqu’une jeune femme qui vit dans le réel et l’immédiat. Mais Adam Pollo n’estpas un pur esprit, puisqu’un soir sous une pluie d’été battante, il la viole.

Adam Pollo est dans la maison vide comme unermite qui fait retraite, et son corps, son nombril même, devient le centre del’univers. Il ne vit pas dans la même réalité que le reste des hommes. Sontemps n’est pas leur temps, le début des années soixante. Il est loin desguerres qu’il évoque parfois avec horreur et dégoût et une précision crue ;d’ailleurs, fuit-il une guerre ? Est-ce un déserteur ? Il a fait untemps dans l’armée, il s’est trouvé sous les drapeaux, on n’en saura pas plus.En fait, le temps n’existe pas pour Adam Pollo, ou plutôt la linéarité du tempsn’existe pas. Le temps est une infinité de moments simultanés et cettesimultanéité abolit les notions mêmes de passé, de présent et de futur. Ilcontemple, et comme le Bouddha il cherche à réaliser l’unité du monde, lacommunion absolue, à ceci près que si le Bouddha parvenait à la sérénité, AdamPollo ne rencontre que la souffrance. Pour lui, le monde n’est pas cohérent, lemonde est une multitude de fragments formant une mosaïque démentielle.

Le grouillement de fourmilière de la ville luifait horreur, lui donne le vertige, l’étourdit. Quand il descend parmi leshommes, il connaît d’étranges voyages hors de son corps, il se détache de lamatière, il devient un chien qu’il a décidé de suivre tout au long de sonerrance dans les rues, jusque dans un magasin de nouveautés, furetant de-ci de-là,allant jusqu’à s’accoupler avec une chienne en public. Lors d’une visite auzoo, il devient animal, tout en restant dans son corps. Le paroxysme estatteint quand il surprend un rat, un vieux rat, dans la maison abandonnée qu’iloccupe. Dans un délire de fureur et de violence, il massacre le rat, tout encouinant, en grognant, comme un rat qu’il est devenu. Quand le malheureuxanimal est mort après de longues minutes de souffrance où il a senti chacun deses os se briser, Adam Pollo lui lance l’insulte suprême, la pire qu’un ratpuisse jeter à un autre rat : il le traite de chat.

Adam Pollo a des parents. Il les a quittéssans crier gare, en leur laissant un simple billet d’adieu griffonné. Et uneadresse en poste restante. Sa mère lui répond un jour, lui envoie une longuelettre dont la lecture permet de lever un coin du voile qui recouvre la viemystérieuse d’Adam Pollution : il est diplômé, il vivait avec ses deuxparents, il a un frère, Philippe, il a fait son service militaire pendantlequel un événement grave a eu lieu. Sa mère le décrit comme fatigué –est-ce un euphémisme pour dire qu’il est fou ? Dire que cette lettre lelaisse froid est peu dire, mais qui saurait comprendre ce qui se passe dans latête d’Adam Pollution ? Les propriétaires de la maison finissent parrevenir, il est violemment rossé par un marin américain qui courtise Michèle, puisil est profondément choqué par le théâtre d’ombres que les badauds formentautour du cadavre d’un noyé. Alors il descend vers la petite ville, vers leshommes, et leur parle, leur tient un discours fait de logique et desyllogismes, et des hommes en blanc finissent par le conduire dans un asiled’aliénés.

Et là, une fois qu’il a été examiné par desétudiants dont il s’est joué avec un plaisir à peine dissimulé, il est enfinseul, allongé sur son lit, libéré de toutes ces contraintes matérielles quil’obligeaient à quitter sa cellule de moine pour aller chercher de quoisoutenir son corps de chair, il peut enfin contempler la parfaite et infiniesymétrie des barreaux qui grillent la fenêtre de sa chambre et rédiger leprocès-verbal d’une catastrophe chez les fourmis.

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