Le Roman expérimental

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Résumé

L'œuvre majeure d'Émile Zola, c'est bien évidemment la grande saga des Rougon-Macquart. Le romancier s'y attache à peindre les mésaventures de toutes les branches d'une même famille du XIXème siècle pour en faire ressortir tout le déterminisme qui pèse sur les personnages et, dans le même temps, sur les humains. Ainsi, tel personnage, fils d'alcoolique, aura beau faire tous les efforts du monde pour s'en sortir, il finira alcoolique. Ainsi tel autre refusera d'avoir le même sort que sa mère prostituée et finira dans une situation identique sinon pire. C'est une littérature qui a des ambitions scientifiques, qui se conçoit comme un laboratoire, Zola observant ses personnages comme des cobayes. Il est naturel, de fait, que l'auteur ait écrit ce Roman expérimental où, pause d'un moment dans son œuvre monumentale, il la regarde et explique les intentions qui l'ont fait naître.

 

            Dans l'introduction, Zola met au jour la motivation qui le pousse à écrire cet essai explicatif – ses contemporains comprennent mal ce qu'il essaie de faire – et la manière dont il va justifier sa démarche – en recourant essentiellement aux écrits de Claude Bernard, médecin qui, dans un geste finalement assez similaire à celui de Zola, veut mettre fin à une médecin obsolète qui prend ses racines dans l'Antiquité pour établir une médecine expérimentale basée sur l'étude des corps vivants : « Je n'aurai à faire ici qu'un travail d'adaptation, car la méthode expérimentale a été établie avec une force et une clarté merveilleuses par Claude Bernard, dans son Introduction à l'étude de la médecine expérimentale. […] Le plus souvent, il me suffira de remplacer le mot “médecin” par le mot “romancier”, pour rendre ma pensée claire et lui apporter la rigueur d'une vérité scientifique. » Il fait, dès lors, un petit résumé de l'ouvrage en question.

 

            I

            Zola se demande si le roman peut se baser non plus seulement sur l'observation mais aussi sur l'expérience, que Claude Bernard définit joliment par « observation provoquée dans un but de contrôle ». Il en arrive, évidemment, à la conclusion que le romancier est à la fois observateur et expérimentateur ; dans un premier temps, il « donne les faits tels qu'il les a observés, pose le point de départ, établit le terrain solide sur lequel vont marcher les personnages et se développer les phénomènes » et dans un second temps, il « fait mouvoir les personnages dans une histoire particulière, pour y montrer que la succession des faits y sera telle que l'exige le déterminisme des phénomènes mis à l'étude ». Il appuie ensuite cette thèse en développant un exemple, celui du baron Hulot dans La Cousine Bette de Balzac.

            Il répond aux réserves des contemporains à l'égard du roman naturaliste. Après avoir réaffirmé la légitimité de sa démarche, il s'attarde sur la critique qu'on lui fait le plus souvent : les romanciers naturalistes essaient d'être des photographes mais c'est totalement vain puisqu'une oeuvre est contrainte d'arranger le réel pour en tirer quelque chose. Sa réponse : « L'idée d'expérience entraîne avec elle l'idée de modification. » En outre, selon lui, cette méthode laisse toute la place au génie de l'écrivain et ne tend pas à la fadeur, à la sécheresse de style.

 

            II

            Dans ce second chapitre, Zola affirme que « le roman expérimental est une conséquence de l'évolution scientifique du siècle » puisqu'il s'inscrit dans la continuité et la logique de l'époque et substitue à l'étude de l'homme abstrait l'étude de l'homme naturel « soumis aux lois physico-chimiques et déterminé par les influences du milieu ». Zola pense que, de la même manière que la littérature classique et romantique correspondaient à leur époque scolastique et théologique, le roman expérimental, naturaliste, correspond à cette nouvelle ère scientifique.

 

            III
 

            Zola démontre maintenant que le romancier, en plus d'un observateur et d'un expérimentateur, doit aussi être un moraliste et même qu’à partir du moment où il suit la méthode expérimentale, il est immédiatement moraliste. Le romancier montre le « mécanisme de l'utile et du nuisible », met à la vue de tous le « déterminisme » à l'œuvre dans notre société. Et ce geste n'est pas gratuit : il s'agit de faire prendre conscience à l'homme de ce qu'il est, afin qu'au bout du compte, il puisse se dépasser. En somme, Zola a la même ambition que des philosophes tels que Marx ou Spinoza, qui ne croient pas à proprement parler à la liberté, mais qui croient en une libération possible par la connaissance de la nature. Dès lors qu'on connaît ce qui régit la nature, on peut anticiper, maîtriser, accompagner ce mouvement, et devenir des êtres encore plus puissants.

Pour finir, Zola s'oppose aux romanciers idéalistes, qu'il n'est pas loin de qualifier de vides et inconséquents. En tout cas, il conclut le chapitre par un déterminé et un peu péremptoire « nous avons la force, nous avons la morale ».

 

            IV

            Dans ce chapitre, Zola ne fait que réitérer ce qu'il a déjà posé dans les chapitres précédents. Il rappelle que sa démarche ne peut pas être remise en cause car elle ne vient pas de lui mais découle du mouvement du siècle. Il affirme, par contre, une chose qui paraît nouvelle : il y a une envie pédagogique derrière ce roman expérimental : « Ce sont mes convictions à cet égard que je cherche à faire pénétrer dans l'esprit des jeunes écrivains qui me lisent » dit Zola en conclusion.

 

            V

            C'est le chapitre de conclusion. Zola, une fois de plus, consolide ce qu'il a dit auparavant en le reformulant. Par contre, élément inédit, il exprime une nuance par rapport à une définition de Claude Bernard. Le médecin considère qu'une œuvre littéraire est « tout entière dans le sentiment personnel ». Pour Zola, au contraire, si « le sentiment personnel » est bien ce qui justifie le besoin de créer au tout départ, le romancier tel qu'il le conçoit ne s'en sert, au-delà de cet aspect, que peu ; ce sont les mécanismes de la nature que le romancier expérimental s'attache à rendre et s'il a recours à son sentiment c'est pour combler un manque de savoir par rapport à un phénomène « dont le déterminisme n'est point encore fixé ».

            Zola termine sur un souhait plus large : il voudrait qu'au fil du temps sa méthode s'étende aux autres genres littéraires, il voudrait qu'à long terme apparaissent également un théâtre et une poésie expérimentaux. Il ferme son essai sur une phrase censée contenir l'essence de cet opus : « tout se résume dans ce grand fait : la méthode expérimentale, aussi bien dans les lettres que dans les sciences, est en train de déterminer les phénomènes naturels, individuels et sociaux, dont la métaphysique n'avait donné jusqu'ici que des explications irrationnelles et surnaturelles. »

 

 

            La méthode que Zola expose dans cet essai a un sens et se conjugue comme il le répète très bien avec l'esprit de son temps. Mais il faut, a posteriori, formuler à son égard une réserve indépassable. On ne peut pas, dans la fiction, être expérimentateur comme on l'est dans les sciences. Le scientifique prend un cobaye, agit sur le cobaye et observe la réaction du cobaye. Mais, dans le roman, tout est invention : la réaction du cobaye, c'est le romancier aussi qui l'imagine. Et comment peut-il être sûr que ce qu'il conçoit est en adéquation avec la réalité ? Bien sûr, il a posé un personnage, avec une psychologie et un passé bien définis, et il écrit sa réaction en étant fidèle à ce bagage ; mais il faut reconnaître que l'humain est un être imprévisible qui, d'un moment à l'autre, peut faire une chose qui ne correspond pas à ce qu'il est habituellement. Il y a, après tout, des enfants d'alcooliques qui ne reproduisent pas les erreurs de leurs parents. Ainsi, il semble qu'un roman expérimental ne soit pas possible en pratique. En revanche, on peut très bien concevoir un cinéma expérimental puisqu'il y a de la place, par captation documentaire ou par le simple fait de faire intervenir des corps qui ne feront pas précisément ce que le créateur veut, pour l'accident, une réaction de cobaye authentique – n'est-ce pas d'ailleurs ce qu'essaient de faire, sans vraiment le formuler, des cinéastes tels que Laurent Cantet ou les frères Dardenne ? 

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