Le Sagouin

par

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François Mauriac

François Mauriac est un
écrivain français né en 1885 à
Bordeaux dans une famille bourgeoise d’une double ascendance : rurale du
côté de son père, marchand de bois et propriétaire terrien, qui meurt avant ses
deux ans ; urbaine du côté de sa mère, héritière d’une famille du négoce
bordelais, pieuse, sévère et anxieuse, qui imprègne d’austérité son enfance – l’écrivain parlera plus tard d’une « éducation janséniste ». Il fait sa
première scolarité chez les Frères
marianistes
. Dès douze ans il s’essaie à la poésie ; l’année suivante
il écrit un roman. Élève en classe de rhétorique, il découvre Pascal,
Baudelaire et Rimbaud. À la fin de l’adolescence, à l’occasion de la mort de sa
grand-mère, il assiste, médusé, au théâtre des convoitises autour de l’héritage
annoncé, avant même la mort de celle-ci. Après son baccalauréat de philosophie obtenu en 1904 à la deuxième tentative,
il étudie la littérature à
l’université de Bordeaux jusqu’à la licence,
obtenue à nouveau au deuxième essai, après avoir échoué à l’oral. Il fréquente alors
les cercles bordelais du Sillon, mouvement catholique adressé aux ouvriers.
L’année où il s’écarte de celui-ci, en 1907,
tout en restant attaché au catholicisme social, Mauriac vient à la capitale où
il prépare le concours d’entrée à l’École
des Chartes 
; il y est reçu en 1908 après un premier échec à l’oral, mais
il la quitte l’année suivante. À Paris Mauriac se retrouve partagé entre la
découverte d’une liberté nouvelle, d’une vie intellectuelle foisonnante, et la
nostalgie pour la région d’origine, son enfance ayant été profondément marquée
par plusieurs lieux girondins. Il fait ses débuts comme critique poétique dans
la Revue du temps présent, mais aussi
comme poète – il publie un premier recueil, Les Mains jointes, en 1909 –, ce qui lui vaut d’être remarqué
par Barrès notamment, qu’il admire, et qui salue le recueil en première page de
L’Écho de Paris. Dès lors les salons sont ouverts au jeune écrivain.

François Mauriac s’essaie
au roman dès avant la Première Guerre mondiale mais ses premiers récits, très
lyriques, apparaissent encore gauches et ne le font pas remarquer. Pendant le
conflit il travaille dans un hôpital de la Croix-Rouge à Salonique. Deux romans
publiés après la guerre, courts, condensés, analysant avec justesse des âmes tourmentées, commencent en
revanche à lui valoir la reconnaissance de ses pairs.
Le Baiser au lépreux qui paraît en 1922 est le premier roman de François
Mauriac à connaître quelque succès
public et critique. L’écrivain y met en scène un mariage mal assorti, arrangé par des tiers, entre un jeune homme au
physique ingrat et une jolie jeune femme que celui-ci répugne. Conscient de la
chose l’époux essaie d’épargner au maximum sa présence à sa femme, partant même
pour la capitale pour la laisser seule, mais à son retour au foyer, il la
retrouve si épanouie en son absence qu’il n’en culpabilise que davantage de la
flétrir. Alors qu’il s’occupe d’un tuberculeux et tombe malade à son tour, la
jeune femme fait un effort sur elle-même pour se convaincre qu’elle l’aime ;
mais le mari meurt et, malgré la cour d’un médecin, la veuve renonce pour
toujours à la chair, qu’elle n’a pas su aimer chez l’homme qu’on avait choisi
pour elle. Genitrix en 1923 met en scène une épouvantable figure de mère qui,
s’étant totalement accaparé son fils, est parvenu à le garder célibataire
jusqu’à ce qu’il devienne cinquantenaire. Mais celui-ci finit par se marier et,
au début du roman, le lecteur assiste à l’agonie de son épouse des suites d’une
fausse couche. La mort de la femme va marquer un tournant dans la vie du duo
mère-fils, car dès lors, l’harmonie est brisée, la morte hante l’homme qui
pourtant s’était auparavant montré indifférent, et des propos violents sont
échangés et finissent par saturer l’atmosphère de rancœur, en même temps que le roman acquiert une rare âpreté. Une fois la mère morte, le fils
ne sait comment diriger sa vie et la maison sombre dans la léthargie.

Le Désert de l’amour, roman
qui paraît en 1925, se distingue par
sa trame narrative. Au début le personnage principal rencontre dans un bar une
femme qu’il a follement aimée dans le passé. Dès lors une longue analepse
plonge le lecteur dans la vie bourgeoise d’une famille dont les membres vivent
ensemble sans grand amour. Une rivalité se développe entre le père, médecin, et
le fils de dix-huit ans, autour de cette femme qui rejette l’un et l’autre. Le
fils en nourrira une rage immense. Alors que le récit retourne au bar, l’homme
qui accompagne la femme s’effondre ; le protagoniste leur apporte son aide
et appelle son père au chevet du malade. Tous se retrouvent dans une froide
indifférence comme s’il ne restait rien des passions d’autrefois. Le roman le
plus lu de Mauriac, Thérèse Desqueyroux, paraît en 1927. À nouveau après une exposition où l’héroïne vient subir son
procès pour une simple falsification d’ordonnances – alors qu’elle a en réalité
empoisonné son mari –, le lecteur retourne dans le passé de cet orpheline et
peut tenter de comprendre ce qui l’a conduite à une telle extrémité. On la
découvre éprouvant un profond sentiment de différence et emprisonnée dans son
mariage auprès d’un homme médiocre incapable de la comprendre, puis saisissant
l’opportunité d’une maladie de son mari pour provoquer une surdose
médicamenteuse. Au retour du tribunal, après avoir été enfermée plusieurs mois par
sa belle-famille, d’autant plus soucieuse de préserver les appartenances qu’un
mariage se prépare, Thérèse est libérée et conduite à Paris. Le lecteur se
trouve face à une étrange figure dont il peine à décider si elle est victime ou
bourreau. Huit ans plus tard dans La Fin de la nuit (1935) Mauriac
offre une suite à cette histoire. Thérèse y aide sa fille venue à Paris à épouser
l’homme qu’elle aime, alors que celui-ci s’est épris de la mère ; puis
elle retourne tristement mourir chez son mari. Thérèse Desqueyroux est un des
personnages récurrents de l’œuvre de Mauriac puisqu’on la retrouve aussi en
1930 dans Ce qui était perdu puis à
nouveau en 1938 dans deux nouvelles de Plongées.

Le Nœud de vipères, autre
roman très lu de Mauriac, qui paraît en 1932,
livre le noir portrait d’un homme arrivé au seuil de sa vie, fait à travers une
lettre qu’il adresse à son épouse. Le « nœud de vipères » du titre symbolise
à la fois son cœur pétri de haine et cette famille qu’il abhorre. L’homme en
effet ne vit que pour se venger d’eux, de sa femme et de ses enfants, en tentant
de les spolier d’un héritage dont il veut rendre bénéficiaire un fils
illégitime. Au cours d’une analepse on apprend que sa haine a pour origine une
confidence de sa femme qui lui a avoué au début de leur mariage qu’elle l’avait
élu par peur du célibat. Dès lors il n’a vu dans leurs liens qu’un méprisable
mariage d’intérêts. Apprenant qu’il n’a jamais été aimé, il nourrira une
rancœur qui dégoulinera sa vie durant sur ses proches. Les seuls êtres qui
trouvent grâce à ses yeux disparaissent en outre tragiquement. Son instinct
destructeur s’éteint cependant peu avant sa mort quand disparaît sa femme. Il
va dès lors employer ses derniers jours à sauver une petite-fille qu’un échec
amoureux pousse vers la folie. L’œuvre s’achève ainsi sur le triomphe de
l’amour et de Dieu, comme le note le vieil homme dans son journal où il annonce
sa conversion in extremis. Le
Mystère Frontenac
, roman de 1933,
a pour cadre la famille du même nom dont Blanche, une veuve, apparaît toute
dévouée à ses enfants, aidée en cela par son beau-frère, leur tuteur –
situation faisant écho à l’existence de l’auteur. Au fil de ce portrait de la
vie bourgeoise d’une famille, de nombreux épisodes montrent les enfants grandir
et emprunter des chemins divers. Derrière la mystique familiale, qui constitue ce « mystère
Frontenac », ce bel amour qui semble lier mère et enfants, se font jour
des actes égoïstes qui dénotent, et
à bien des égards la famille Frontenac, avec ses enfants ingrats, n’apparaît pas si différente de celle du Nœud de vipères. Les membres en
apparaissent cependant mystérieusement soudés autour d’une tradition et d’un
respect du nom.

La révolution
espagnole
en 1936 marque un
tournant pour l’écrivain ; d’abord du côté des nationalistes, il rejoint finalement
le rang des chrétiens de gauche et des républicains, rompant avec sa famille
politique. Sa carrière d’écrivain d’imagination s’oriente alors vers le journalisme politique et la polémique. Notons que Mauriac avait
déjà entrepris le journalisme dès avant la Grande Guerre en collaborant avec La Voix de Clichy où il combattait
l’anticléricalisme des radicaux, puis après le conflit dans Le Gaulois, quotidien de droite, et à L’Écho de Paris. Pendant la Seconde
Guerre mondiale Mauriac a des activités de résistance ;
adhérent au Front national des écrivains il participe à la presse clandestine
et publie notamment Le Cahier noir en 1943
aux éditions de Minuit. À la Libération il signe vainement la pétition en
faveur de Robert Brasillach – celui-là même qui avait considéré Mauriac comme
dévoyé au temps de la guerre d’Espagne. Son engagement continue de s’affirmer
après la guerre ; il s’exprime notamment dans son Bloc-notes, qui paraît
d’abord dans une revue avant de rejoindre le Figaro littéraire puis L’Express. Dans un
contexte de guerre froide Mauriac fait preuve d’un anticommunisme virulent ; il se prononce en outre pour la décolonisation au Maroc, en Indochine,
en Tunisie puis en Algérie.

Le Sagouin qui paraît en 1951 figure
parmi les romans les plus appréciés de l’écrivain. L’œuvre raconte l’histoire de
Guillaume, surnommé Guillou, un enfant profondément mal aimée issu d’un mariage
malheureux. Sa mère hait ce fils qui lui rappelle le baron dégénéré qu’elle a
épousé pour se hisser au-dessus de sa condition d’origine. Elle considère l’enfant
sous le même jour et il n’y a guère qu’un instituteur qui saura voir l’esprit
que dissimule la silhouette craintive du « sagouin », lequel connaît
une fin tragique. François Mauriac s’est également confié plus directement sur
son passé dans une série d’ouvrages non romanesques : Le Jeune Homme, La Province et
Bordeaux en 1926, Commencements d’une vie (1932) et Mémoires intérieurs (1959-1965), où il
fait également figure de polémiste. À partir de 1945 il a multiplié les éloges
en faveur du général de Gaulle ; il publie une hagiographie simplement
intitulée De Gaulle en 1964. À partir de 1951, sa veine de
romancier s’est largement tarie et Mauriac s’est dès lors surtout distingué
comme journaliste et moraliste. Néanmoins il publie encore un dernier roman peu
avant sa mort, Un adolescent d’autrefois
(1969).

 

François Mauriac meurt en 1970 à Paris.
Élu à l’Académie française en 1933, bénéficiaire du prix Nobel de littérature en 1952, il est sans conteste l’un des
plus grands écrivains français du XXe siècle. Le cadre principal de
ses romans est la province française,
et la région bordelaise surtout,
bien connue dès sa jeunesse. L’existence y apparaît plus étroite, l’atmosphère
oppressante ; les personnages, attachés à leur possessions et leurs
traditions, sont enclins au soupçon, font preuve d’une certaine laideur morale, d’hypocrisie, apparaissent égoïstes,
vénaux, obtus – autant de caractéristiques qui fournissent un contexte
d’éclosion favorable aux haines
familiales
. Ses personnages connaissent souvent des dilemmes d’ordre sensuel, qu’il s’agisse de jeunes hommes ou de
femmes d’âge mûr insatisfaites et angoissées ; ils se retrouvent ainsi
pris dans une tension entre la chair et l’esprit,
les aspirations de l’âme. Le thème de la religion,
comme pansement posé sur les vicissitudes de l’existence, est aussi important
dans son œuvre. De nombreux protagonistes y connaissent une conversion de dernière minute. Bien que
romancier catholique, Mauriac évite les écueils de la prédication, d’un style
mièvre et de la bien-pensance. Au contraire, aux côtés de Julien Green et
Bernanos surtout, il est le représentant d’une littérature catholique hardie. Il a même dénoncé les excès d’une
pratique religieuse extrême dans La
Pharisienne
en 1941. On a cependant pu lui reprocher une certaine monotonie, le décor et les thèmes de
ses œuvres variant peu ; de même ses personnages se ressemblent.

L’art de François Mauriac se caractérise par la
fréquente utilisation de la rétrospection
et du monologue intérieur. Le
présent se voit ainsi expliqué par le passé qui y est enchâssé. De la narration, fiévreuse, naît souvent une tension tragique. La poésie est également très présente dans
ses textes, notamment à travers la peinture d’une nature dont l’influence sur
les personnages est patente. Il y est cependant fait une peinture féroce de l’amour, considéré sous l’angle de
l’insuffisance ; et c’est ce sentiment d’un manque qui pousse finalement
les personnages à désirer un autre amour, inconditionnel, de nature divine.

 

 

« Thérèse songeait que les êtres nous deviennent supportables
dès que nous sommes sûrs de pouvoir les quitter. »

 

« Les êtres que nous
connaissons le mieux, comme nous les déformons dès qu’ils ne sont plus là !
Durant tout ce voyage, elle s’était efforcée à son insu, de recréer un Bernard
capable de la comprendre, d’essayer de la comprendre ; mais, du premier
coup d’œil, il lui apparaissait tel qu’il était réellement, celui qui ne s’est
jamais mis, fût-ce une fois dans sa vie, à la place d’autrui ; qui ignore
cet effort pour sortir de soi-même, pour voir ce que l’adversaire voit. »

 

François Mauriac, Thérèse Desqueyroux, 1927

 

« Envier des êtres que
l’on méprise, il y a dans cette honteuse passion de quoi empoisonner toute une
vie. »

 

« Ma jeunesse n’a été
qu’un long suicide. Je me hâtais de déplaire exprès par crainte de déplaire
naturellement. »

 

François Mauriac, Le Nœud de vipères, 1932

 

« Mais nous avons fait notre choix ; nous parions contre
Machiavel. Nous sommes de ceux qui croient que l’homme échappe à la loi de
l’entre-dévorement, et non seulement qu’il y échappe, mais que toute sa dignité
tient dans la Résistance qu’il lui oppose de tout son cœur et de tout son
esprit. »

 

François Mauriac, Le Cahier noir, 1943

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