Le Seigneur des anneaux : La Communauté de l’anneau

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Du merveilleux à la réflexion philosophique

Tolkien met en jeu de nombreux concepts et représentationspar une mise en fiction qui reste criante de réalisme. Il livre ainsi unouvrage dont la forme rappelle celle des mythes immémoriaux, qui représententdes concepts abstraits sous les traits de personnages légendaires.

 

A/ Une réécriture descontes populaires : la naissance du fantastique héroïque

 

Tolkien utilise de nombreuses figures emblématiques descontes populaires traditionnels : les nains, les elfes et les magicienssont des personnages connus des lecteurs. Les Hobbits paraissent plusnovateurs, car leur nom – déjà – est spécifique à l’ouvrage. Pourtant, on peutles comparer aux créatures champêtres enfantines qui jouent des tours auxpaysans depuis des siècles ; en effet, leurs traits d’enfants sontcaractéristiques des gobelins ou lutins des contes populaires. Mais plus encoreque les personnages, le canevas même de l’ouvrage ressemble aux contesfolkloriques, qui sont majoritairement initiatiques. Le topos du héros allantcombattre des forces plus puissantes qui menacent le monde est très répandu,dans – par exemple – les sagas nordiques comme Beowulf ou l’épopée finlandaise Kalevala.

« Les Hobbitsfrissonnèrent. Même dans la Comté, on avait entendu la rumeur concernant desÊtres de Galgals des Hauts des Galgals au-delà de la Forêt. Mais c’était unrécit qu’aucun Hobbit ne se plaisait à écouter, même au coin d’une lointainecheminée. Ces quatre-là se rappelèrent soudain alors ce que la joie de cettemaison avait écarté de leur esprit : La maison de Tom Bombadil était tapie sousl’épaulement même de ces collines redoutées. Ils perdirent le fil de son récitet s’agitèrent avec inquiétude en se regardant à la dérobée. »

Tolkien s’appuie donc sur un imaginaire répandu, en créantmême une ontologie particulière et novatrice : il signe ici le début du genre “fantastiquehéroïque” (heroic fantasy) en inventant des modalités de fiction quideviendront après lui des topoï importants. L’invention d’un monde autonome,ici la Terre du Milieu, avec une géographie et une histoire propres, constitueles fondements d’un tel genre. LaCommunauté de l’anneau s’appuie en effet sur le roman Bilbo le Hobbit et ouvre la voie à l’immense ouvrage du Silmarillion. Les trois romans filentune même histoire mythique, qui compose un monde passé et imaginaire qui auraitprécédé celui que l’on connaît. S’appuyant sur des mythes existants, Tolkientente de les rassembler en un tout cohérent : le Silmarillion a dû être réécrit après le Seigneur des anneaux pour que les deux histoires fassent sens etsoient cohérentes.

La Communauté del’anneau est donc le premier tome d’une trilogie qui retrace, à la manièredes grands mythes fondateurs, les luttes qui animèrent un monde ancien etoublié que Tolkien invente de toutes pièces, en assemblant divers contes ethistoires nordiques ou anglo-saxonnes.

 

B/ Une allégorie dela Seconde Guerre mondiale ou une réflexion intemporelle ?

 

Cette allégorie a souvent été attribuée aux trois tomes du Seigneur des anneaux : composés pendantles années qui précédèrent la Seconde Guerre mondiale, les faits fictifs comportentd’étranges ressemblances avec les faits historiques. La réunion – par exemple –vers laquelle s’acheminent les trois Hobbits peut être comparée aux alliancesque nouaient les différents pays à l’aube de la guerre, et l’angoisse deGandalf fasse à l’activité grandissante de Sauron et de Saroumane peut fairepenser à l’agitation de l’Allemagne nazie tout au long des années trente.

Pourtant, Tolkien nie un tel parallèle : « La guerre réelle ne ressemble à la guerrelégendaire ni en son déroulement, ni en sa conclusion. Si elle avait inspiré oudirigé le développement de la légende, alors l’anneau aurait sans aucun douteété pris et employé contre Sauron ; il n’aurait pas été anéanti maisréduit en esclavage, et Barad-dûr n’aurait pas été détruite mais occupée.Saroumane, incapable de s’emparer de l’anneau, aurait trouvé en Mordor, dans laconfusion et les trahisons de l’époque, les détails manquants de son savoir surles anneaux et aurait bientôt créé un Maître anneau par lui-même avec lequel ilserait entré en compétition avec le Souverain autoproclamé de la Terre duMilieu. Dans ce conflit, les deux camps auraient haï et méprisé lesHobbits : ils n’auraient pas survécu longtemps, même en tant qu’esclaves. »(Avant-propos de la seconde édition du Seigneurdes anneaux)

Le Seigneur desanneaux serait alors un mythe qui viserait à l’exemplification de thèmesbeaucoup plus universaux que ceux liés au contexte particulier de la SecondeGuerre mondiale : la notion de responsabilité, surtout, est traitée dans La Communauté de l’anneau. Frodon est unêtre simple qui mène une existence heureuse et insouciante dans sa Comté ;l’arrachement que lui impose la possession de l’anneau représente une épreuvedouloureuse où l’individu doit s’oublier pour sauver une communauté. Gandalfdoit le convaincre de partir dans une vie d’aventures, et l’image de la Comtérevient souvent hanter ces trois Hobbits qui sont malgré eux projetés dans unmonde auquel ils ne sont pas adaptés. Le chemin vers l’âge adulte est jalonnéd’obstacles, dont celui de l’acceptation des devoirs moraux qu’imposent lacommunauté à l’homme seul, qui est pourtant bien plus heureux dans son mondefermé et insouciant. Cette notion explique notamment le parallèle souvent faitavec la guerre : la responsabilité des nations voisines de l’Allemagnedans la guerre est criante, puisqu’elles ont fermé les yeux devant lesagitations du gouvernement d’Hitler.

 

La Communauté del’anneau pose donc des questions fondamentales sur l’existence et surla responsabilité de l’individu face à la communauté. Ce tome exemplifie dansune histoire merveilleuse des notions politiques. Il pose aussi les bases d’ungenre nouveau, le fantastique héroïque (heroic fantasy), qui parle du monderéel en transposant sous des traits merveilleux des questions philosophiques,religieuses ou simplement métaphysiques. Accomplissant le même travail que lescontes populaires et folkloriques, un tel ouvrage signe ici la forme moderne dumythe.

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