Lettres à un ami allemand

par

Des « écrits de circonstances »

Les mots sont empruntés à Camus lui-même ; dans la préface à l’édition italienne, il parle de ces lettres comme « des écrits de circonstances ». Il s’agit en effet de textes marqués par les évènements de 1943, écrits selon eux, des écrits qui ne se comprennent qu’à la lumière de ces évènements de la Seconde Guerre mondiale.

 

A- Une correspondance fictive pour s’engager ?

 

Le choix d’écrire une correspondance fictive relève d’un leurre qui ne trompe véritablement personne, il est évident que le personnage s’exprimant à la première personne dans cette œuvre représente la voix d’Albert Camus lui-même. Sa préface ne fait aucune distinction entre une voix de narrateur et ses idées propres, mais sans même avoir recourt à cette préface, la lecture de l’œuvre montre partout dans les propos du « je » narratif l’engagement, le pacifisme et les idées humanistes de Camus. L’auteur ne va pas jusqu’à signer les lettres de son nom mais il le pourrait ; la possibilité est d’ailleurs laissée ouverte par l’absence même de signature à la fin des lettres. Alors pourquoi ne pas le faire ? Pourquoi écrire sous la forme d’une correspondance fictive des idées, une philosophie propre à l’auteur lui-même ? Est-ce là un moyen de se protéger ? Il ne semble pas que cela soit le cas, les lettres ne peuvent de toute façon être publiées que clandestinement même en 1943 au vue de la censure qui règne déjà en France. Pourquoi une correspondance alors ? D’abord, pour adresser ses propos, pour ne pas parler à l’Allemagne en général, pour ne pas parler à un nazi sans visage, pour s’adresser à celui qui lui ressemble, qui aurait pu être son ami, qui aurait pu le comprendre. Adresser ses propos c’est aussi leur donner de la force. Et s’adresser à un ancien ami permet d’instaurer une forme d’intimité. L’émetteur ne s’adresse pas à n’importe qui mais à une personne qui l’a connu et aimé, ce qui permet un ton plus libre, ce qui rend toute précaution inutile : puisque son destinataire le connaît, il peut se concentrer sur l’essentiel. Enfin, utiliser deux personnages qui se sont aimés (le scripteur le rappelle dans la première lettre : « je vous aimais alors ») mais qui ont été séparés est un moyen de marquer la scission de manière plus frappante, la scission de deux peuples voisins, de deux peuples souvent amis. La fiction figure dans cette œuvre le lien entre deux nations peut-être, deux idéologies sûrement, mais surtout la séparation irrémédiable entre deux modes de penser : les idées d’un pacifiste européen finalement résolu à prendre les armes pour défaire l’Europe de l’oppresseur, et celles d’un nazi nationaliste obsédé par la grandeur de son pays. En prenant une identité aussi minime soit-elle, ces deux personnages permettent de figurer l’opposition de deux camps.

 

B- Opposition de deux camps : « nous » et « vous »

 

Tout au long des quatre lettres il faut en effet noter l’opposition de deux attitudes qui s’incarnent en la circonstance par deux nations : L’Allemagne et la France, et plus précisément par deux hommes : le « je » face à son ami destinataire allemand. Camus lui-même explique cette opposition dans la préface à l’édition italienne, pour lever toute ambiguïté sur la nature fondamentale de ce système d’opposition : « Lorsque l’auteur de ces lettres dit « vous », il ne veut pas dire « vous autres Allemands », mais « vous autres nazis ». Quand il dit « nous », cela ne signifie pas toujours « nous autres Français » mais « nous autres, Européens libres ». Ce sont deux attitudes que j’oppose, non deux nations ».

Dès le début de la première lettre l’opposition est marquée textuellement : « c’est là que, déjà, je me séparais de vous ». La séparation semble décidée par le sujet, c’est le « je » qui prend la décision et qui effectue l’acte, cela se perçoit par le redoublement du sujet grâce à la forme pronominale du verbe ; le « vous » est quant à lui relégué en position d’objet du verbe totalement passif (puisque rejeté du noyau verbal par sa transitivité indirecte). Cette séparation est répétée à plusieurs reprises dans le texte, elle est même datée : « Il y a cinq ans de cela, nous sommes séparés depuis ce temps ». Ceci la rend plus réelle et rappelle aussi au lecteur les motifs de la séparation puisqu’elle débute au moment même de la montée du nazisme. Cette séparation est réaffirmée tout au long des quatre lettres par les systèmes d’opposition : « au contraire votre nation » dans la première lettre, « Vous combattez au contraire » dans la seconde lettre ; les occurrences de « tandis que nous » se multiplient dans la dernière lettre. Le terme même de « séparation » est utilisé de manière récurrente par l’auteur : « Par-dessus cinq ans de séparation » ; « C’est en cela que nous nous séparions de vous, nous avions de l’exigence » ; « c’est ici que nous nous séparons de vous ». Par ces répétitions l’opposition et la rupture ne sont pas seulement figurées mais encore amplifiées. Enfin le jeu des pronoms mis en exergue par le redoublement ou le détachement est un procédé que Camus utilise à de nombreuses reprise dans chacune des lettres pour figurer cette opposition : « Vous vous suffisiez de servir la politique de la réalité, et nous, dans nos pires égarements, nous gardions confusément l’idée d’une politique de l’honneur » en est l’exemple le plus flagrant puisqu’il réunit ces deux procédés. Enfin le scripteur qui parlait au départ d’une amitié sur le point de se terminer durcit peu à peu ses propos pour finir, dans la quatrième lettre, par une franche opposition : « vous savez que nous sommes ennemis ».

 

C- Un combat

 

Les mots deviennent alors des actes, des engagements – « les mots sont des pistolets chargés » écrit Sartre à la même époque –, et en effet pour Camus écrire, même une fiction, devient le moyen pour participer à la lutte, le moyen de s’engager. Très vite les propos de l’auteur miment cette confrontation : « Je vous combats parce que votre logique est aussi criminelle que votre cœur » – et le champ lexical de la lutte envahit le texte.

Dans la préface à l’édition italienne, Camus écrit que ces lettres « avaient un but qui était d’éclairer un peu le combat aveugle où nous étions et, par là, de rendre plus efficace ce combat. » Si l’œuvre rend le combat « plus efficace », permet d’atteindre l’effet attendu, c’est parce que la parole devient performative, elle engage l’auteur mais elle tente aussi de persuader le lecteur d’entrer dans le même combat ; la publication clandestine poursuivait cette visée. En l’absence de réplique du destinataire l’issue du combat est écrite d’avance, celui-ci est condamné par contumace par l’auteur : « Et dans l’horreur que vous nous avez prodiguée pendant quatre ans, votre raison a autant de part que votre instinct. C’est pourquoi ma condamnation sera totale, vous êtes déjà mort à mes yeux. » Camus montre par là que les actions des nazis parlent pour eux, l’horreur est une preuve suffisante dont le « nous » est le témoin et le juge. « Il est des moyens qui ne s’excusent pas » semble constituer le chef d’accusation ; cette courte phrase renvoie à toute la violence, à la torture, aux massacres perpétrés par l’armée allemande et à tout ce que Camus sait qu’il se passe en Allemagne en 1943. À travers ces quatre lettres, un véritable combat est donc mené contre l’oppresseur allemand dont les Français se sentent les victimes ; le narrateur l’explique ainsi : « la conscience où nous sommes d’avoir été non seulement mutilés dans notre pays, frappés dans notre chair la plus vive, mais encore dépouillés de nos plus belles images dont vous avez offert au monde une version odieuse et ridicule ». L’agression est donc physique et intellectuelle.

 

D- Le positivisme de Camus : une victoire annoncée ou espérée ?

 

Dès la première lettre, pourtant rédigée en 1943, Camus annonce la défaite de l’Allemagne entre espoir et prophétie : « C’est cela qui vous perd. Et vous qui étiez déjà vaincus dans vos plus grandes victoires, que sera-ce dans la défaite qui s’avance ? » ; « Vous serez plein de votre défaite et vous n’aurez pas honte de votre ancienne victoire » ; « votre défaite est inévitable ». Dans ces trois citations Camus annonce en effet la défaite de l’Allemagne par le biais de deux temporalités différentes : à l’aide du futur d’abord, il prophétise un temps qui semble déjà proche ; puis par le présent de vérité générale. Ces deux modes de l’indicatif montrent qu’il n’a aucun doute sur l’issue du combat dès la première lettre : la victoire est pour lui une certitude. Un peu plus loin il écrit : « Car nous serons vainqueurs, vous n’en doutez pas. » Une question se pose alors sur l’ambiguïté du pronom « vous » ; sommes-nous encore dans la situation initiale d’un personnage qui s’adresse à un ancien ami, ou la force du propos, sonnant comme une exhortation, ne conduirait-elle pas à voir dans ce « vous » le peuple français ? Il est possible de lire dans cette courte phrase un encouragement aux résistants, aux combattants français. Ce sentiment se retrouve à la lecture de cet extrait : « Nous avons foi en une autre force. […] C’est ce désespérant espoir qui nous soutient dans les heures difficiles : nos camarades seront plus patients que les bourreaux et plus nombreux que les balles. » Le fait que l’auteur généralise en parlant des « bourreaux » avec un article défini totalisant et n’utilise plus « vous » peut laisser penser qu’il oublie ici son destinataire, et qu’il parle au nom du peuple français pour le peuple français.

Quoi qu’il en soit ces affirmations montrent l’ambivalence caractéristique de la philosophie de Camus, qui pourrait être symbolisée par l’oxymore « désespérant espoir ». Nous pouvons voir d’un côté une philosophie négative qui constate l’absurdité du monde humain et de l’autre une dimension fondamentalement positive puisque l’auteur semble penser ici que la France ne peut pas perdre étant donné qu’elle se bat au nom de valeurs supérieures : la justice et la liberté. Il faut alors remarquer que dans cette œuvre qu’il qualifie d’« écrit de circonstance » c’est aussi la proposition de tout un système de pensée, de toute une philosophie qui se déploie. 

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Des « écrits de circonstances » >