Lettres à un ami allemand

par

Un écrit de circonstances mais aussi la proposition d’une philosophie

A- Une lettre ouverte :délivrer un message au monde

 

Bienque Camus ait longtemps hésité à publier cette œuvre à l’étranger, les mots del’auteur prennent rapidement le ton d’un message qu’il entend délivrer àl’Europe et au monde, il dit lui-même : « Cet homme que vous avez plaint, il y a cinq ans, d’être si réticent àl’égard de son pays, c’est le même qui veut vous dire aujourd’hui, à vous et àtous ceux de notre âge en Europe et dans le monde : “J’appartiens à une nationadmirable et persévérante” ». Au-delà du destinataire, c’est aulecteur que le « je » s’adresse sous la forme d’une pensée positive à répandreautour de lui. Il s’agit de dire au peuple français qu’il se bat pour lesbonnes raisons s’il le fait pour retrouver la liberté ; il faut expliquerà l’Europe qu’il représente la pensée libre contre un oppresseur qui ne veutqu’étendre son hégémonie. La portée du message est donc bien plus large qu’iln’y paraît. Camus ne désire pas seulement s’adresser à l’ennemi pour lui direque la défaite est proche, il s’adresse au « nous» tout autant qu’au « vous ».Cette œuvre représente donc non seulement un engagement dans un combat, lecombat de circonstance qui oppose la France et l’Allemagne, mais l’engagementest bien plus large, il va bien au-delà de la circonstance. L’œuvre globale deCamus laisse transparaître toute une philosophie dont les lecteurs neretiennent souvent que la théorie d’une existence absurde puisqu’elle émane deses livres les plus célèbres (L’étranger,La peste, Caligula, etc.), maisses autres œuvres comme Lettres à un amiallemand (et Le malentendu, L’hommerévolté, etc.) exposent une philosophie beaucoup plus large, unephilosophie pacifique de la liberté, et plus généralement de l’humanisme. Camusest ainsi un écrivain qui tente à travers la fiction parfois (par des essais àd’autres moments) de répandre ses idées philosophiques.

 

B- « Un document de la lutte contre la violence»

 

Àtravers cette œuvre, le message délivré n’est pas un message de haine, mêmes’il dit un combat contre l’ennemi ; il ne promeut en aucun cas laviolence, bien au contraire. Comme Camus l’explique c’est un document de lalutte contre la violence. Pour lutter l’auteur tente alors de remonter auxcauses de la guerre, de montrer comment les hommes en sont arrivés là. Ilessaie avant tout d’expliquer cette guerre et de montrer l’ennemi comme unhomme ordinaire. En effet, contrairement à ce qu’on aurait pu croire de primeabord, figurer le camp adverse par un homme fictif permet aussi de dédiaboliserl’ennemi. L’auteur préfère montrer comment deux jeunes hommes semblables audépart, ayant les mêmes idées souvent (le narrateur le rappelle à de nombreusesreprises : « moi qui croyaispenser comme vous, je ne voyais guère d’argument à vous opposer ») peuventprendre deux routes divergentes sans véritablement le comprendre, sansvéritablement le vouloir. L’ennemi n’est pas un monstre dans cette œuvre, c’estun jeune homme comme le narrateur mais qui s’est simplement trompé decroyances, de valeurs et de combat, parce que perdu dans un monde qui n’a plusde sens ; le narrateur le dit clairement : « Vous n’avez jamais cru au sens de ce monde et vous en avez tiré l’idéeque tout était équivalent et que le bien et le mal se définissaient selon qu’onle voulait. »

Camuscontinue en expliquant que c’est la chute de la religion qui a laissé la placeà tant de vide et de doutes chez ces jeunes gens, de par l’absence de dieu : « Vous avez supposé qu’en l’absence de toutemorale humaine ou divine les seules valeurs étaient celles qui régissaient lemonde animal, c’est-à-dire la violence et la ruse ». Les conséquencesde la philosophie nietzschéenne relativement à l’inexistence de Dieu se fontsentir sur la jeunesse du XXe siècle. Sans l’excuser Camus montreainsi comment le contexte est aussi responsable des événements en cours, commentcet ennemi l’est devenu. Il montre que dans ce monde en perte de sens il n’estpas facile pour un jeune homme de trouver une croyance et des valeurssuffisamment fortes pour guider une existence.

Pourlutter contre la violence l’auteur ne se contente pas d’en expliquer lescauses, une autre stratégie est mise en place : il s’agit de construireune nouvelle figure de héros. Il tente d’ériger en héros celui qui exècre lecombat et non celui qui se bat avec véhémence. Il met en parallèle les deuxcomportements, l’un d’un point de vue négatif, et l’autre positif : « Car c’est peu de chose que de savoir courirau feu quand on s’y prépare depuis toujours et quand la course vous est plusnaturelle que la pensée. C’est beaucoup au contraire que d’avancer vers latorture et vers la mort, quand on sait de science certaine que la haine et laviolence sont choses vaines par elles-mêmes. » La figure du pacifiste, de celui qui sait la violence inutile,est louée ; c’est une moyen de lutter contre la violence et de mettre aupremier plan les valeurs humanistes que l’auteur entend exprimer.

 

C- Promouvoir desvaleurs humanistes

 

Troisvaleurs sont alors présentées comme supérieures : la justice est érigée au rangde valeur suprême, la vérité doit s’imposer contre le mensonge, et l’espritdoit triompher contre « la colère aveugle». La justice est d’abord promue contre toute idée de nationalisme par lenarrateur devant son ami allemand. Il explique ainsi qu’il faut aimer son paysmais tout en aimant la justice : « Etje voudrais pouvoir aimer mon pays tout en aimant la justice ». Il nes’agit pas d’oublier les intérêts de la France mais de montrer que ceux-ci sontcompatibles avec l’idéal de justice : « J’ai choisi la justice au contraire, pour rester fidèle à la terre. Jecontinue à croire que ce monde n’a pas de sens supérieur. » De plus, ilannonce la capacité naturelle de la vérité à s’imposer devant le mensonge, cequi à nouveau prouve une philosophie très positive : « Je n’ai jamais cru au pouvoir de la vérité par elle-même. Mais c’estdéjà beaucoup de savoir qu’à énergie égale, la vérité l’emporte sur lemensonge. » Le verbe croire est ici très important, il est répété trèssouvent, et montre que ces valeurs défendues par l’auteur deviennent lanouvelle religion de l’homme qui, à défaut de croire en la supériorité divine,doit croire en sa propre force. En effet la valeur suprême, l’étalon de toutidéal est l’homme, c’est en l’homme qu’il faut croire. Camus ne dément pas ladifficulté de trouver la voie de l’humanisme, mais il explique que c’est pardéfaut qu’on peut la reconnaître, puisque le peuple est en mesure de percevoirce qui n’est pas bon pour l’homme : « Qu’est-ce que l’homme ? Mais là, je vous arrête, car nous le savons. Ilest cette force qui finit toujours par balancer les tyrans et les dieux. Il estla force de l’évidence. C’est l’évidence humaine que nous avons à préserver ».Ce dispositif d’une question rhétorique suivie de sentences courtes etemphatiques permet à l’auteur de déployer son propos avec force. Il répèteensuite une interrogation sur le même modèle que la précédente ; lediscours est litanique et persuasif : « qu’est-ceque sauver l’homme ? Mais je vous le crie de tout moi-même, c’est ne pas lemutiler et c’est donner ses chances à la justice qu’il est le seul à concevoir.» L’homme doit être au centre et l’étalon de mesure de ce qui est bon oumauvais puisqu’il est le seul à pouvoir concevoir le principe de justice ;c’est ce qui fait sa supériorité. Nous retrouvons à plus large échelle ladualité de la philosophie de Camus qui voit dans la condition de l’homme uneabsurdité fondamentale et une grandeur tout aussi intrinsèque.

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Un écrit de circonstances mais aussi la proposition d’une philosophie >