Paradoxe sur le comédien

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Le rôle du théâtre dans la société

Diderot considère donc le « grand comédien » comme un véritable caméléon littéraire. Il sait s’adapter à toutes les situations, personnifier tous les rôles et extérioriser toutes les émotions. Mais son expertise dépend également de son aptitude à pouvoir se détacher des émotions de son personnage, une fois le rôle joué. Ainsi donc, si dans la vraie vie le comédien ne peut se permettre de s’approprier des émotions de son personnage ou alors se sentir concerné par ses problèmes, saurait-on réellement dire que le comédien remplit son rôle de dénonciateur des mœurs de la société ? Il serait sans doute plus judicieux de se poser nettement la question : quel est le rôle réel du comédien dans la société ?

 

Diderot tente de répondre à cette question en prenant exemple chez les célèbres poètes de l’Antiquité : « Eschyle, Sophocle, Euripide, ne veillaient pas des années entières pour ne produire que de ces petites impressions passagères qui se dissipent dans la gaieté d’un souper. Ils voulaient profondément attrister sur le sort des malheureux ; ils voulaient, non pas amuser seulement leurs concitoyens, mais les rendre meilleurs. » Dans ce passage, on décèle le double rôle du théâtre : premièrement, il sert à divertir, et deuxièmement il permet d’augmenter sa conscience. Par le biais des comédiens, le théâtre ouvre les yeux au peuple sur les mœurs de la société.

Mais Diderot se rend malheureusement compte que parfois cet objectif n’est pas atteint, et ceci non pas à cause de l’inexpérience des comédiens, mais plutôt à cause de l’insensibilité de la société. Diderot insinue que les hommes se focaliseraient beaucoup plus sur l’aspect superficiel du théâtre au lieu de se concentrer sur le message central qui y est transmis : « Une femme malheureuse, et vraiment malheureuse, pleure et ne vous touche point : il y a pis, c’est qu’un trait léger qui la défigure vous fait rire ; c’est qu’un accent qui lui est propre dissone à votre oreille et vous blesse ». Ce triste renversement de priorités et – par extension – de valeurs serait donc une sorte d’échec dans la mission que le théâtre doit accomplir.

 

Mais le théâtre ne se veut pas seulement moralisateur ou divertissant, il possède aussi une portée esthétique. Diderot l’affirme : « Niez-vous qu’on n’embellisse la nature ? N’avez-vous jamais loué une femme en disant qu’elle était belle comme une Vierge de Raphaël ? À la vue d’un beau paysage, ne vous êtes-vous pas écrié qu’il était romanesque ? ».

Le théâtre enjolive donc la société et même le monde d’un point de vue général, et cette fonction esthétique rejoint d’ailleurs celle de bien d’autres arts : la musique, la peinture, la danse, etc.

Mais en fin de compte, quelle que soit la fonction qu’il choisit de remplir, le comédien se fait serviteur du monde, et de ce fait s’accorde, ne serait-ce que sur un seul point, avec la mission salvatrice de la société : « Il en est du spectacle comme d’une société bien ordonnée, où chacun sacrifie de ses droits pour le bien de l’ensemble et du tout. ». Telle est donc là l’essence du véritable comédien. 

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