Paradoxe sur le comédien

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Résumé

AuXVIIIe siècle, le théâtre est pratiqué par différentes troupes decomédiens comme celle des Italiens, qui représente lors des grandes foirespubliques parisiennes les pièces de Marivaux notamment, lequel écritspécialement pour certains comédiens comme l’actrice Silvia. Tandis que laComédie-Française a été fondée à la fin du siècle précédent, le théâtre subitun mouvement de démocratisation en ce siècle. L’engouement pour cet art auXVIIIe pousse des penseurs comme Diderot à la réflexion. Dans sonessai Paradoxe sur le comédien publiéposthumément en 1830, qui prend la forme d’un dialogue, Denis Diderot réfléchitau jeu du comédien. Sa thèse, qui va à l’encontre de l’opinion commune selonlaquelle le comédien doit utiliser dans son jeu ses propres émotions, expose cequi peut apparaître comme un « paradoxe sur le comédien ».

 

L’essaidébute par une discussion entre deux interlocuteurs à propos d’un ouvrage. Lepremier refuse au départ de donner son avis sur l’œuvre, par peur de vexer lesecond, ami de l’auteur. Le second interlocuteur insiste et le premier, alterego de Diderot, finit par livrer son avis personnel sur le jeu de comédien. Ildéclare qu’à la lecture de l’ouvrage dont il est question, « un grandcomédien n’en sera pas meilleur, et un pauvre acteur n’en sera pas moinsmauvais ». Il argumente en faveur d’un traitement rigide et strict àl’encontre d’un comédien qui débute dans le métier afin d’assurer son succèsdans l’avenir.

Selonle premier interlocuteur, le potentiel naturel ne suffit pas pour faire d’un hommeun grand comédien, car ce qui se passe sur scène n’est pas naturel et il n’estpas nécessaire que cela ait quoi que ce soit à voir avec la réalité. Parailleurs, il avance que deux acteurs différentsne peuvent incarner un même rôle exactement de la même façon. En effet, les comédiensdoivent accompagner le texte du dramaturge de gestes afin d’appuyer les parolesdes personnages. Ainsi, les mêmes phrases prononcées par deux personnesdistinctes peuvent être interprétées différemment, et donc ne pas aboutir aumême rendu d’un point de vue scénique.

Cepremier interlocuteur fait remarquer les différences de techniques quiprésident à la conception des œuvres anglaises et françaises, puis il évoqueles différentes interprétations possibles autour d’un même ouvrage. Poussantson analyse plus loin, il affirme être en désaccord avec l’auteur relativementaux qualités innées qu’un comédien se doit d’avoir pour être grand. En effet,selon lui, un grand acteur ne ressent pas les émotions qu’il doit jouer pourles communiquer au public. Il ne se laisse pas envahir par sa sensibilité etpeut donc se prêter « à toutessortes de caractères et de rôles. » En attribuant ainsi le plus grandmérite au comédien qui joue avec son intellect, le premier interlocuteur met endoute la capacité du comédien qui joue avec son cœur à interpréter le même rôleavec toujours autant de ferveur, et à en obtenir toujours le même succès. Aubout de plusieurs représentations consécutives, selon lui, les sentiments finissentpar s’atténuer et alors son jeu n’a plus de valeur. Il faut donc, selon lui,savoir jouer avec autre chose que sa sensibilité.

Ainsi,au lieu de ressentir les émotions de son personnage et de se laisser submergerpar celles-ci – opération qui limite le comédien à une sensibilité subjectivedont la nature l’aurait dotée, et qu’il ne pourra pas toujours reproduire de lamême manière –, un comédien se doit d’enrichir son jeu au fil de sesobservations et de ses expériences. Il jouera mieux en feignant qu’en vivantréellement les émotions et les sensations.

Lepremier interlocuteur prend l’exemple de la comédienne la Clairon qui pouvait sembler,à première vue, se confondre avec son personnage tant elle avait appris parcœur « tous les détails de son jeucomme tous les mots de son rôle ». Cette comédienne, selon lui, ne s’identifiepas à son personnage puisqu’il est question, pour elle, de faire de son interprétationun modèle nettement plus élevé qu’elle, aussi haut que possible, afin d’ytravailler de son mieux et de pouvoir l’approcher, d’où un jeu que la critiquedécrit comme parfait. Toutefois, laClairon, dit-il, n’a sans doute pas toujours su jouer de cette manière. À sesdébuts, cette grande actrice française a sûrement dû batailler contre sesémotions. Elle n’aurait qu’ensuite trouvé sa voie pour jouer ses rôles sansêtre embarrassée d’un quelconque sentiment. C’est ainsi qu’elle a acquis lapossibilité d’être en même temps l’actrice et le personnage qu’elle joue, touten étant capable de distinguer ce qui se passe sur scène et d’y réagir sansêtre débordée par son jeu. Mlle Dumesnil, en revanche, est l’exemple d’unecomédienne tout emportée par son instinct.

 

 Diderot présente ainsi une conceptionoriginale et novatrice du jeu du comédien au théâtre, qu’il dit pouvoir s’étendreà tout autre artiste – poète, peintre, orateur ou musicien –, car selon l’avis dupremier interlocuteur, qui est aussi celui de Diderot, les artistes excellantle plus dans leur art sont ceux qui savent le mieux tempérer par leursang-froid la violence de leurs propres sentiments.

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