Si c'est un homme

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Primo Levi

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres principales

 

1919 : Primo Levi naît à Turin
dans une famille cultivée de la bourgeoisie juive, d’un père ingénieur,
grand lecteur, et d’une mère qui avait étudié, savait le français et le piano.
Après avoir été élève du prestigieux lycée classique Massimo d’Azeglio, il
étudie les sciences à l’université de
Turin
. Il y obtient son diplôme de
chimie
en 1941 et se fera notamment
employer par une société pharmaceutique suisse à Milan.

1943 : Après la chute du régime Primo Levi tente de rejoindre le maquis dans les montagnes du Val d’Aoste mais il est dénoncé et arrêté par la milice fasciste à la fin de l’année. C’est en tant
que Juif qu’il est envoyé au camp de concentration de Fossoli, non loin de
Modène, puis il est transféré en février 1944
à Auschwitz, dans le sous-camp de
Monowitz-Buna, dit Auschwitz III, où il restera un an. Le prisonnier Primo Levi
– matricule
174517 – doit sa survie à sa
formation de chimiste et à sa maîtrise de l’allemand qui lui valent de
travailler dans une usine de caoutchouc pour une Allemagne fatiguée ayant
besoin de main-d’œuvre.

1945 : Le camp où se trouve Primo Levi est libéré le 27 janvier par les
Russes. La scarlatine dont il est atteint lui avait évité l’évacuation vers
Buchenwald et Mauthausen qu’eurent à subir les vingt mille autres prisonniers –
dont quasiment aucun ne survécut. Primo Levi travaille un temps comme infirmier
dans un camp et ne rejoindra l’Italie qu’après un long périple à travers
l’Europe fait avec d’anciens prisonniers italiens.

1947 : Si c’est un homme (Se questo è un uomo), le premier
récit autobiographique de Primo Levi, paraît dans une première version. C’est à
la fois un témoignage sous la forme d’un journal et une œuvre historique et
sociologique. L’auteur l’a écrit mû par la conviction de son devoir de révéler au monde ce qu’il
avait connu. Primo Levi y revient sur son arrestation, sa déportation, puis sur
le quotidien dans le camp, jusqu’à
sa libération, restituant son vécu à travers des faits, des épisodes
emblématiques
, sur un ton
dépassionné
, dans un style limpide. Il n’a alors pas trente ans. L’œuvre a
été traduite une première fois en français par Michèle Causse sous le titre J’étais un homme (1961), mais c’est la
traduction de Martine Schruoffeneger, datant de 1987, qui a finalement prévalu.
L’ouvrage est bien reçu par la critique en 1947 mais ne rencontre que peu
d’écho. Le chimiste qu’est Primo Levi devient alors directeur d’une petite usine
de vernis
non loin de Turin. Il fonde en outre une famille.

1958 : Soutenu par l’écrivain Italo
Calvino
, qui avait remarqué l’œuvre à sa sortie, Primo Levi parvient à
faire à nouveau paraître Si c’est un homme, dans une version
révisée, cette fois chez la maison d’édition Einaudi, qui l’avait refusé une
dizaine d’années plus tôt. Dès lors les traductions
se succèdent et l’œuvre connaît un grand succès.
Primo Levi était obsédé par l’idée que le souvenir des camps se perde,
déplorait que beaucoup d’Allemands n’éprouvent pas de regrets au sortir de la
guerre. À Auschwitz déjà, il s’inquiétait avec d’autres de n’être pas cru s’ils survivaient.

1963 : La Trêve (La tregua) vient apporter une suite
tardive à Si c’était un homme. Primo
Levi y raconte, après sa libération du camp, son difficile retour vers
l’Italie
, qui est aussi un retour parmi les vivants, en compagnie d’hommes
très divers, véritable odyssée,
parfois absurde, de près d’un an à travers l’Europe centrale et orientale, au milieu de paysages dévastés par la
guerre, à l’horizon desquels le rapatriement paraît parfois hypothétique.

1966 : Primo Levi fait paraître un premier recueil de nouvelles, Histoires
naturelles
(Storie naturali, 1966), sous le pseudonyme de
Damiano Malabaila. Il en publiera un autre en 1971, Vice de forme (Vizio
di forma
, 1971). Ces courts
textes forment des fables morales
versant dans la science-fiction qui
abordent des questions philosophiques
et éthiques. L’auteur y manie l’ironie mais la voix narrative se montre
aussi chaleureuse, étrangement neutre, pudique, invitant à user de la raison
à des fins pacifiques.

1975 : Primo Levi a partiellement abandonné en 1974 ses activités de
chimiste pour mieux se consacrer à l’écriture. Il publie l’année suivante Le Système
périodique
(
Il sistema periodico), dont chacun
des chapitres porte le nom d’un des éléments simples de la classification
périodique de Mendeleïev. L’auteur y aborde la reconstruction intellectuelle
qu’il a entreprise après son expérience de l’univers concentrationnaire, à
travers de nombreux épisodes de sa vie, des rencontres, à Auschwitz ou au-delà.
La même année paraît le recueil de
poèmes L’Auberge de Brême
(L’osteria di Brema), où la poésie est
présentée comme la forme correspondant le mieux à l’urgence de dire.

1978 : La Clé à molette
(La chiave a stella
) est une œuvre
qui se distingue par sa forme, la langue
y ayant une place centrale. En effet, Primo Levi raconte ici les aventures et
les déplacements d’un ouvrier piémontais
qui contribue à bâtir passerelles et ponts dans plusieurs pays. L’attention est
portée sur la langue de par l’usage d’un dialecte
piémontais
ainsi que de jargons
relatifs aux domaines techniques dont il est question. L’auteur présente le travail comme un moyen d’épanouissement personnel, sans égard pour l’exploitation
des ouvriers, ce qui lui vaudra des critiques venant de la gauche. L’œuvre est
remarquée par Claude Lévi-Strauss à sa sortie en France. En 1983, Primo Levi
traduira La Voie des masques du célèbre anthropologue. La même année il
a également traduit Le Procès de Franz Kafka.

1982 : Dans le roman Maintenant ou jamais (Se non ora, quando?), Primo Levi imagine, à partir de documents authentiques, l’itinéraire
d’un groupe de maquisards juifs, russes et polonais, dans leur lutte contre le
nazisme. Ces Juifs progressivement deviennent apatrides et rêvent de rejoindre la Palestine. Cette année-là il condamne la politique du gouvernement
israélien à l’occasion des massacres de Sabra et Chatila.

1983 : Primo Levi donne à deux historiens un entretien dont sera tiré
l’ouvrage Le Devoir de mémoire. L’expression, largement popularisée
depuis, n’est pas de Primo Levi, qui s’interroge ici  sur la postérité d’Auschwitz. L’année
suivante, il réédite les vingt-sept
poèmes de sa première œuvre de poésie additionnés de trente-quatre autres dans À
une heure incertaine
(Ad ora incerta).

1987 : Primo Levi meurt à Turin,
d’une chute accidentelle dans l’escalier ou d’un suicide. La chose n’est pas certaine,
l’écrivain souffrait depuis longtemps de dépression. L’année précédente, son
dernier ouvrage, Les Naufragés et les
rescapés
(I sommersi e i salvati), poursuivait et
approfondissait ses réflexions sur la vie en camp de concentration, en
s’interrogeant sur la capacité de résistance de la part humaine en l’homme,
quand tout autour de lui s’acharne à l’étouffer. Il n’hésite pas à y aborder,
notamment à travers le cas des Sonderkommandes,
brigades préposées aux fours crématoires auxquelles prenaient part des Juifs,
la question difficile de la collaboration, du compromis, et donc de la zone
floue pouvant s’installer entre bourreau et victime, quand il s’agit d’obtenir
un privilège en consentant à un acte abject.

 

Éléments sur l’art de Primo
Levi

 

La particularité de l’écriture de Primo Levi est
de combiner le regard froid de l’historien et la capacité de l’écrivain à
représenter de façon aigue un vécu. Il fait en effet preuve d’un regard analytique, scientifique, d’un esprit très rationnel – Primo Levi est athée
–, porte une grande attention à chaque détail, décompose les faits, et se livre dans on œuvre la plus connue,
comme annoncé par la présentation de la première édition, à une étude anthropologique de l’âme humaine.
Il questionne notamment les réflexes de la survie, la part d’animalité en l’homme, et se penche sur l’arbitraire du sort.
Son propos tente de se situer au-delà de tout jugement moral.

Pour des témoignages sur l’univers
concentrationnaire du même type, débordant le simple journal, il faut consulter
L’Espèce humaine (1946) de Robert Antelme, Les Jours de notre mort (1947) de David Rousset, ou
Par-delà le crime et le châtiment
(1966) de Jean Améry.

 

 

« Plus rien ne nous appartient : ils nous ont pris nos
vêtements, nos chaussures, et même nos cheveux ; si nous parlons, ils ne nous
écouteront pas, et même s’ils nous écoutaient, il ne nous comprendraient pas.
Ils nous enlèveront jusqu’à notre nom : et si nous voulons le conserver, nous
devrons trouver en nous la force nécessaire pour que derrière ce nom, quelque
chose de nous, de ce que nous étions, subsiste. »

 

« Si je pouvais résumer
tout le mal de notre temps en une seule image, je choisirais cette vision qui
m’est familière : un homme décharné, le front courbé et les épaules voûtées, dont
le visage et les yeux ne reflètent nulle trace de pensée. »

 

Primo Levi, Si c’est un homme, 1947

 

« Parmi les choses que
j’avais apprises à Auschwitz, une des plus importantes était qu’il fallait
toujours éviter de paraître “n’importe qui”. Tous les chemins sont fermés à qui
semble inutile, tous sont ouverts à qui exerce une activité, voire la plus
insignifiante. »

 

« Tous les codes moraux
sont rigides par définition : ils n’admettent ni nuances, ni
compromissions, ni contaminations réciproques. Ils sont acceptés ou rejetés en
bloc. C’est là une des principales raisons pour laquelle l’homme est grégaire
et recherche plus ou moins consciemment à se rapprocher non pas de son prochain
en général mais seulement de ceux qui partagent ses convictions profondes…
Chacun sait combien il est malaisé d’avoir des rapports d’affaires, bien plus,
de cohabiter avec un adversaire idéologique. »

 

Primo Levi, La Trêve, 1963

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