Sonnets

par

Résumé

Louise Labé acomposé 24 sonnets, parfois réunis avec ses plus fameuses élégies, parfoispubliés seuls. Ces 24 sonnets sont, comme on le pratiquait à la Renaissance,composés non pas d’alexandrins mais de décasyllabes. Les systèmes de rimes en sontdivers même si généralement Labé compose en ABBA ABBA CCD EED. Nous préciseronsla structure des poèmes qui varient de cette norme.

 

            I – Le sonnet inaugural en ABBA ABBACDC EDE est écrit en italien et invoque, entre autres, le héros homériqueUlysse. Il annonce habilement, par la forme, sans le formuler, ce que va êtrela poésie de Labé. D’une part, en écrivant un sonnet dans cette langue, Labé sepose clairement comme une héritière de Pétrarque, poète italien du XIVesiècle dont l’absorption par les poètes français a pour effet à la Renaissancede renouveler les formes et la langue. D’autre part, Labé montre qu’elle vapuiser dans le corpus de textes antiques païens. Par ailleurs, le texte parled’amour, comme c’est souvent le cas chez la poétesse.

 

            II – Labé déploie dans le secondsonnet quelques-unes des figures les plus classiques de la représentationlittéraire de la passion amoureuse. La structure, tout en anaphores etparallélismes contradictoires, peint l’exaltation du sujet, balancé entre lajoie du ressenti et la tristesse de la non-réciprocité du sentiment. Lamétaphore du feu comme image de la passion – « Tant de flambeaux pourardre une femelle ! » – est également très courante. Le talent de Labé estde la filer de manière habile en opposant ses « feux » à l’absence« d’étincelle » chez sa convoitise. On notera aussi que son amourn’est pas abstrait et qu’elle détaille avec une précision soigneuse, qui dénoteun plaisir sensuel, les traits physiques de l’amant – yeux, front, cheveux…

 

            III – Ce sonnet en ABBA ABBA CDE DCEne peint que la douleur de l’amour insatisfait, sans les joies, à travers unepersonnification de l’Amour (habituelle allégorie de Cupidon armé de sesflèches) et l’analogie hyperbolique des larmes si abondantes qu’elles formentun torrent.

 

            IV – Dans le quatrième sonnet, Labésynthétise les deux précédents en ajoutant une donnée supplémentaire :l’amoureux lutte contre lui-même, il regrette de se voir céder, à la manièredes héros raciniens ou de la princesse de Clèves. Avant, l’ennemi étaitextérieur (la convoitise ne partage pas les sentiments), ici l’ennemi devientintérieur.

 

            V – Le poème ici présent esttrompeur ; s’il s’ouvre sur une sorte d’invocation de Vénus, d’éloge de ladéesse, il se transforme progressivement en lamentation où les larmes coulenthyperboliquement.

 

            VI – Élan d’espoir et dedétermination dans l’esprit de la poétesse : elle paraît plus sûre d’elle,s’exprime au futur simple, affirme qu’elle séduira sa convoitise. On peut voirque les mouvements contraires de l’amour, entre joie et tristesse, entredésespoir et espérance, sont aussi présents dans la macrostructure du recueil (c’est-à-diredans les liens entre les sonnets) que dans la microstructure (l’unité sonnet).

 

            VII – Retour au désespoir : le « je »de ce poème en ABBA ABBA CCD EDE se considère comme mort. Jouant avec la visionqu’on avait de la mort à l’époque (l’âme quitte le corps), la poétesse dit êtrele corps et la convoitise de l’âme. Le poème est une supplique : elle prie l’âme,« toy la meilleure part », de rejoindre le corps qu’elle est et delui être non plus cruelle mais favorable.

 

            VIII – C’est sans conteste le sonnetle plus fameux de Louise Labé. Dans ce poème en ABBA ABBA CDD CEE, la poétessemultiplie les paradoxes : « Je vis, je meurs », « je ris etje larmoie »… L’inconstance de l’humeur du sujet passionné est icipeinte littéralement. Deux sources d’inspiration possibles pour ce poème : la Balladedu concours de Blois où Villon nous explique qu’il rit en pleurs et attendsans espoir ; et, avec un lien de parenté plus certain, le « Odi etamo… » (J’aime et je hais) de Catulle.

 

            IX – Reproduisant l’image du poèmeVII dans ce sonnet en ABBA ABBA CDE CDE, Labé raconte l’absence de repos.Qu’elle essaie de reposer son corps et son âme s’en sépare, et vole vers saconvoitise. Son seul répit, la poétesse le trouve dans le sommeil – sommeilqu’hélas elle ne trouve pas facilement.

 

            X – La poétesse décrit sa convoitiseavec une grande passion et essaie, par des astuces du langage, de s’octroyerson amour.

 

            XI – Toujours le « je » dupoème est agité. Labé, en introduisant une dissonance entre œil et cœur,incarne la problématique déjà citée de l’ennemi intérieur. L’œil, d’après elle,appelle un amour inconditionnel, une passion dévorante car il veut sesatisfaire de la beauté qu’il voit ; tandis que le cœur, raisonnable,tente de réguler ces impulsions. L’image est inhabituelle car on a plutôttendance à loger l’impulsivité dans le cœur et la tempérance dans le cerveau.

 

            XII – La poétesse s’adresse à sonluth, instrument de musique censé accompagner les déclamations du poète à cetteépoque quand il se donne en spectacle. Le luth est personnifié et représentécomme le plus fidèle des amis. Il rend le mal doux, ce qui est une manière dedire le pouvoir de la poésie. En effet, on s’est souvent demandé quel étaitl’intérêt de composer ou de lire des textes tristes ? Si nous sommes heureux,n’allons pas gâter cette joie dans des textes ! Si nous sommes malheureux,lisons et écrivons plutôt des textes joyeux pour nous sortir du malheur ! Labérépond indirectement à ce dilemme : formuler le mal – et par extensionentendre ou lire le mal correctement formulé – permet d’en atténuer la douleur.

 

            XIII – La poétesse veut et rêve quesa convoitise l’aime. Le poème se clôt sur une image sensuelle : l’amant sefend enfin de quelques étreintes et d’un baiser. Et Labé d’ajouter, trèsjoliment : « je mourrais, plus que vivante, heureuse ».

 

            XIV – Labé déploie ici un motif quin’a pas encore été évoqué jusqu’alors, quand bien même il fait partie des lieuxcommuns de la représentation du sentiment amoureux. Elle affirme que, dès lorsque ses yeux ne pleureront plus et qu’elle n’aura plus besoin de la poésie pourse lamenter, elle souhaitera mourir. La fin de la douleur, autrement dit, à sesyeux, la fin de l’amour, n’entraînerait pas la joie, mais la tristesse de voirl’amour s’éteindre ! Autrement dit, la poétesse, à force d’amour, devientamoureuse de l’amour lui-même. À la fin, ce n’est plus l’être aimé qui luimanque, mais l’amour lui-même.

 

            XV – Ce sonnet en ABBA ABBA CCD EDEprend un détour inattendu pour chanter l’amour. Jusqu’alors, les images deLouise Labé sont restées assez concrètes, directes, corporelles. Ici, on assisteà une vaste allégorie solaire qui narre de manière totalement cryptée ce quisemble être des retrouvailles.

 

            XVI – Le seizième sonnet du recueil,en ABBA ABBA CCD EDE, use d’un ton similaire au sonnet précédent. Labé emploiedes métaphores grandiloquentes et ouvertement hyperboliques pour appuyer sesdouleurs et espoirs.

 

            XVII – La poétesse raconte iciqu’elle fuit toute forme de vie sociale. Effet de l’amour que Roland Barthesdécryptera plus tard dans Fragments d’un discours amoureux, l’amoureuxest asocial. Effectivement l’être aimant n’a d’yeux que pour l’être aimé etn’agit qu’en son sens, que pour obtenir des choses de lui, pour l’apercevoirtrois secondes dans un coin de rue, au détriment de la cohésion totale de lasociété. Quand on aime, on élit un être parmi tous les êtres et l’on s’ydévoue. C’est un acte subversif, et d’autant plus que Labé écrit à une époquetrès religieuse, car le christianisme impose qu’on soit l’ami de l’humanité et nonl’amant d’un seul homme.


            XVIII – Les deux premièresstrophes de ce sonnet, très sensuelles, forment une accumulation de baisers.Hélas, la deuxième partie du poème est un dur retour à la réalité.

 

            XIX – Dans ce sonnet en ABBA ABBACCD EDE, Louise Labé utilise à nouveau le détour d’une allégorie pour narrerson amour. Ici, la poétesse s’incarne en la déesse Diane, qu’un passantextermine en lui renvoyant les flèches qu’elle lui avait décochées en vain.

 

            XX – Toujours en ABBA ABBA CCD EDE,ce sonnet laisse entendre qu’un destin fatal serait à l’origine du malheur dela poétesse. Du malheur prédit au malheur effectif, la poétesse se lamente surla cruauté de cette destinée funeste. On retrouve là encore les traits d’uneparfaite héroïne racinienne.

 

            XXI – Encore en ABBA ABBA CCD EDE,la poétesse s’interroge sur ce qui rend les hommes aimables. Cette accumulationde questions appelle en fait la réponse suivante : peu m’importent les idéauxde beauté et de vertu en vigueur, la personne que j’aime est mon idéal debeauté et de vertu. (À nouveau, le geste amoureux est subversif dans la mesureoù il va en sens inverse de la norme).

 

            XXII – La poétesse décrit l’activitédes dieux antiques et par là sous-entend, comme au sonnet XX, qu’un destin préécrits’acharne sur l’homme. Louise Labé nous dit à la fin que nous travaillons envain.

 

            XXIII – Dans ce sonnet en ABBA ABBACCD EDE, l’amour se mue en haine. Frustrée et enragée, la poétesse souhaite quel’être aimé souffre autant qu’elle. Le « Odi et amo… » de Catulledéjà cité n’est pas loin.

 

            XXIV – Parfait poème de conclusion,ce vingt-quatrième sonnet s’adresse aux lecteurs. Louise Labé arrange, enquelque sorte, sa postérité. Elle espère qu’on ne la jugera pas de mauvaisemanière, bien qu’elle trouve ses poèmes imparfaits. Elle espère surtout que sespoèmes sauront être utiles aux autres dames, qui, de fait, ne se perdront plusou bien se perdront mieux dans des histoires sentimentales infernales et sansfin.

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