Une vie de boy

par

Déracinement et perte d'identité

L’itinéraire de Toundi, devenu Joseph, est emblématique, selon l’auteur, du comportement des Africains soumis à la colonisation. Toundi choisit volontairement de se couper de ses racines, familiales mais aussi culturelles, puisque sa fuite a lieu peu avant la cérémonie d’initiation traditionnelle qui aurait fait de lui un homme dans la culture de ses ancêtres. Il se tourne entièrement vers le monde de l’homme blanc, fasciné par la culture amenée par les colons. Converti par le prêtre Gilbert, il place toute sa foi dans un Dieu catholique, le Dieu de l’homme blanc, et il en fait toute sa vision du monde.

         « Je dois ce que je suis devenu au père Gilbert. Je l’aime beaucoup, mon bienfaiteur. C’est un homme gai qui, lorsque j’étais petit, me considérait comme un petit animal familier. Il aimait tirer mes oreilles et, pendant ma longue éducation, il s’est beaucoup amusé de mes émerveillements.

         Il me présente à tous les Blancs qui viennent à la Mission comme son chef-d’œuvre. Je suis son boy qui sait lire et écrire, servir la messe, dresser le couvert, balayer sa chambre, faire son lit… Je ne gagne pas d’argent. De temps en temps, le prêtre me fait cadeau d’une vieille chemise ou d’un vieux pantalon. Le père Gilbert m’a connu nu comme un ver, il m’a appris à lire et à écrire… Rien ne vaut cette richesse, bien que je sache maintenant ce que c’est que d’être mal habillé… »

         Ainsi, le personnage de Toundi essaie de se construire loin du modèle traditionnel. Il tente de se bâtir une vie nouvelle, proche du père Gilbert qui l’instruit de façon à le préparer à la vie. Toutefois, la construction de l’identité de Joseph reste inachevée avec la mort du Père Gilbert, son « bienfaiteur ». C’est alors un jeune homme déraciné et mal ancré dans ses nouvelles croyances qui devient le boy de l’administrateur des colonies.

         Témoin des brutalités commises aussi bien par les policiers que par les hommes d’Église, il choisit de ne rien voir ni rien entendre, obnubilé par son idéal de rapprochement avec l’homme blanc. Mais cette proximité toute relative ne le laisse pas moins sans ressources et totalement démuni quand l’absurdité cruelle du système colonial s’abat avec violence sur lui. Il ne réalise que trop tard toute la sagesse des conseils de Baklu, qui l’exhorte à se tenir à l’écart des blancs sous peine de subir leur injustice. Il réalise trop tard qu’il a troqué son héritage culturel dans l’espoir de rejoindre une société qui ne l’a jamais, et ne l’aurait jamais accepté.

         « Si j’étais à ta place… Je m’en irais, maintenant que la rivière ne t’a pas encore englouti entièrement. Nos ancêtres disaient qu’il faut savoir se sauver lorsque l’eau n’arrive encore qu’au genou. Tant que tu seras là, le Commandant ne pourra oublier. C’est bête, mais avec les Blancs c’est comme ça… Tu seras… l’œil du sorcier qui voit et qui sait. »

         Toundi meurt loin de la terre de ses ancêtres, incapable d’y retourner et rejeté par la société occidentale dont il a tenté de se rapprocher. Une Vie de Boy raconte avec précision l’effet qu’avaient sur les jeunes Africains les promesses d’une éducation occidentale. L’idée de pouvoir ressembler au blanc par l’éducation semblait alors être un gage certain de profiter dans une certaine mesure de la puissance, de la richesse, du pouvoir et du prestige dont jouissait l’homme blanc. Ayant renié ses parents, le jeune homme qui meurt n’est plus Toundi, et ayant été renié par le colon, ce n’est plus de Joseph qu’il s’agit, mais juste d’un nègre de plus, puni pour un affront dont il n’est pas l’auteur. Le personnage meurt dans la déchéance la plus complète, privé de tout, et même d’une identité à laquelle se rattacher.

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